OBJECTIONS RELIGIEUSES ET MORALES
Tout ce qu'on a dit contre les Martyrs^ on l'a dit également, et avec plus de force, contre le Génie du Christianisme : « Système dangereux pour le goût ; la religion compromise, moins défendue qu'outragée; ouvrage déplorable; ouvrage oublié; ouvrage mort en naissant, etc., etc. »
Remarquons encore que les personnes qui semblent les plus effrayées des dangers auxquels les Martyrs exposent la religion, sont du nombre de celles désignées dans la Défense du Génie du Christianisme. « Que les consciences timorées, disais-je, se rassurent, ou « plutôt qu'elles examinent bien, avant de s'alarmer, si les cen- T. II. i'd
« seurs scrupuleux qui accusent l'auteur de porter la main à l'en- « censoir; qui montrent une si grande tendresse, de si vives in- « quiétudes pour la religion, ne seraient point des hommes connus « par leur mépris ou leur indifférence pour elle. Quelle dcria sion ! »
Ce soupçon tombe beaucoup mieux sur les adversaires des Martyrs , car, en prenant contre moi la défense de la morale, de la pudeur et de la religion, ils ont laissé échapper de telles indécences et des plaisanteries si impies, que le fond de leurs sentiments s'est montré à découvert. Ils sont allés jusqu'à provoquer contre moi la censure ecclésiastique. Faydit, dans sa critique de Télémaque, emploie les mêmes insinuations : « Autrefois, dit-il, on déposait les « évêques qui s'ivisaient d'écrire des romans. » Et à qui Faydit rappclait-il noblement cet exemple? à Louis XIV, qui n'aimait pas Fénelon, et qui croyait voir dans Télémaque la satire indirecte du gouvernement de la France. Quand la critique se sert de pareilles armes, il faut convenir qu'elle est bien forte.
Quel est le but qu'on se propose en m'allaquant ainsi sous les rapports religieux? Un but très facile à voir. On suppose que mes prôneurs sont des chrétiens ; que toute ma force est là. Il faut donc me rendre suspect à ce qu'on appelle mon parti^ faire naître des doutes sur ma sincérité, alarmer des gens simples qui sont assez modestes pour régler leur jugement sur le jugement d'un journal. Mais l'arlifice élail trop grossier pour réussir. En voulant trop prouver contre les Martyrs, on n'a rien prouvé : personne n'a pu croire qu'un homme qui, depuis dix ans, emploie toutes les faibles ressources de son esprit à la défense de la religion, fût tout à coup devenu l'ennemi adroit ou maladroit de cette même religion.
Je n'avance rien au hasard, et je ne demande pas, comme mes ennemis, d'en cire cru sur ma parole, quoique je ne l'aie jamais donnée en vain. Les chréliens n'ont point trouvé q^ic \gs 3Iartyrs exposassent la religion à des dangers; en voici la preuve :
Il y a en France une gazette appelée Gazelle ecclésiastique ou
Journal des Curés. Si quelque journal a le drôir d'appeler une cause chrétienne à son ti'ibunal, c'est sans doute celui-là. Il a paru dans celte feuille sept articles sur les Martyrs ; ces sept articles sont tous en faveur de l'ouvrage : on en prend la défense contre les journalistes qui l'ont aliaqué, on en conseille la lectxjre, on en fait l'apologie; et c'e^t vraisemblablement un prêtre qui tient ce langage, tandis que des censeurs, qui rient sans doute en eux-mêmes quand ils se font les cliampions de l'autel, crient de toutes parts au scandale.
J'ai commencé par examiner la compétence de mes juges; passons à leurs objections.
La première roule sur cette q^ueslion tant débattue depuis l'apparition du Génie du Christianisme^ savoir : si le merveilleux de notre religion peut être employé dans l'épopée, et s'il offre autant de ressources au poète que le merveilleux du paganisme?
Une chose singulière se présente au premier coup d'œil. Ne diraiton pas, à voir la surprise de quelques critiques, qu'avant moi on n'eût jamais entendu parier d'épopée chrétieûnje? Ne semble-l-il pas que j'aie fait une découverte prodigieuse, inouïe; que j'ai osé le premier mettre en action les auges, les saints, l'enfer et le ciel? Et nous avons le Dante, leTasse, leCamoons, Millon, Voltaire, Klopstock, Gessner!
Boileau condamne le merveilleux chrétien. D'accord^ mais qu<?lques vers de Boileau anéantiront- ils la Jérusalem, le Paradis perdu ^ la Henriade? Boileau ne peut-il pas être ^llé trop loin? Boileau a-!il jugé sans retour le Tasse, Fénelon, Qainault? Il a paru une brochure imprimée à Lyon, où l'auteur, qui m'est inconnu, a bien voulu se déclarer en faveur des Martijrs. On ne peut réunir à des autorités plus graves une manière de raisonner plus saine. Je citerai souvent l'ouvrage de mon défenseur, en prenant seulemejil la liberté de retrancher un nom inutile ici, et d'adoucir l'expression d'une indignation vivement sentie. Cela me sera d'un grand souiag(>me:it; car rirn n'est plus pénible que de parler de soi, et plus diflicile de garder toutes les convenances en plaidant sa propre cause.
228 EXAMEN DES MAiTnT.S.
Que Boilo^au n'a pas été suivi aveuglément dans sou opinion, comme on voudrait le faire entendre, c'est ce que le critique anonyme montre par des exemples frappants.
« Je choisirai, dit-il, mes autorités parmi les hommes qu'on ne saurait accuser d'avoir voulu égarer les jeunes littérateurs et corrompre le goût.
a Le véritable usage de la poésie, dit Rollin, appartient à la reli- « gion, qui seule rappelle à l'homme son véritable bien, et qui ne Œ le lui montre que dans Dieu.... Aussi n'était-elle, chez le peuple « saint, consacrée qu'à la religion.... C'est ce qui a fait, même chez c les anciens peuples, la première matière de leurs vers*. »
« Après avoir présenté les preuves de ces vérités, Rollin consacre un chapitre entier à montrer que c'est une erreur de croire qu'il faille être païen dans la poésie; et traçant rapidement un plan dont il exclut la mythologie^ il termine par ces mots remarquables : « Un « poème épique, fait dans ce goût, plairait certainement , et l'on « n'y regretterait ni les intrigues de Vénus, ni les serpents, ni le « venin d'Aleclo ^. »
« L'abbé Batteux, dans son Cours de littérature, entre dans plus de détails encore pour établir le même principe. On y trouve en quelque sorte le fond des idées qu'a développées M. de Chateaubriand dans son premier ouvrage. Ne pouvant tout citer, je me contenterai de rapporter les traits principaux :
« Malgré le respect que nous avons pour les idées de M. Des- « préaux, nous ne saurions croire que s'il venait au monde un sc- 0 cond Homère, il ne trouverait pas dans l'histoire de la religion 0 une matière capable d'exercer son génie. » « Ici l'auteur présente la manière dont, en ce cas, le merveilleux chrétien aurait pu être employé, le sujet que le nouvel Homère aurait pu chanter, et il ajoute : « Il aurait démontré par l'exécution que le sublime et le « sérieux de notre religion, bien loin d'être un obstacle invincible
» Traité des Études, tom. i.
^Jbid,
a à répopée, y seraient la source des plus sublimes beautés. Quel « fondemont aurait servi d'appui à ce merveilleux? Le même qui a « servi aux anciens, je veux dire la persuasion commune des peuci pics pour qui on écrite »
s 11 n'est pas hors de propos de remarquer ici que ce sont précisément les écrivains les plus pieux qui ont eu les mêmes idées que l'auteur des Martyrs. Toutefois ceux de nos littérateurs à qui l'on donne le nom de philosophes, n'ont jamais avancé qu'il fallût être païen dans l'épopée, et que ce fût là une règle hors de laquelle on ne pouvait que s'égarer.
« Marmontel, celui qui a le plus vanté le merveilleux de la mythologie, et dont les écrits fourniront toujours des articles presque tout faits aux critiques qui voudront déclamer contre l'épopée moderne^; Marmontel, dis-je, s'exprime ainsi : « Avec de l'art, du 0 goût et du génie, nos pr-ophètes, nos anges, nos démons et nos « sa'mls ^eu\eni ?ig\r décemment et dignement dans un poème; et « à la maladresse de Sannazar, du Camoëns, etc., on peut opposer « les exemples du Tasse, de Milton, de l'auteur d'Alhalie, de la « TlenriadeK »
« Voltaire, qui, pour le dire en passant, s'accorde avec Rollin sur l'origine de la poésie, loin de vouloir assujettir les jeunes littérateurs à la prétendue règle des nouveaux censeurs, laisse la plus grande liberté sur ce point :
« La machine du merveilleux, dit-il; l'intervention d'un pouvoir
« céleste; la nature des épisodes ; tout ce qui dépend delà tyrannie
« de la coutume, et do cet instinct qu'on nomme goût, voilà sur
t quoi il y a mille opinions, ci point de règle générale*. »
« Le Quintilicn français, La Harpe, qui donna, du moins dans
' Principes de littérature, tom. ii.
: Tout co qu'on a dit de plus fort contre le merveilleux chrétien se trouve dans Marmoniel, et souvent exprimé dans les m(ïmes termes ^ Voyez V Encyclopédie, au mot Merveilleux. * Essai sur ta poésie épique.
230 exa:^ien des martyrs.
un temps, la préférence au moi-vcilieiix lîe la mylhologio, déclare formellemenl qu'il ne prétend pas exclure la religion de l'épopée ; il il ajoute :
0 J'ose e» ce/a m'écarler de favis de Despréaux, et l'exemple du a Tasse, confirmé par le succès, me paraît l'emporter sur l'autorilé « du critique.
0 II serait absurde, dit-il ailleurs, d'exiger dans un sujet rao- « dernc l'iutcrvention des dieux de l'antiquité^ »
Telles sont les autorités rapportées par mon défenseur.
Donc, il est clair que Rollin, Voltaire, Baltcux, Marmontel et La Harpe ont pensé qu'on pouvait employer le merveilleux chrétien dans l'épopée. II y a plus : Voltaire a fait un poème avec ce merveilleux que l'on veut proscrire, et La Harpe a laissé plusieurs chants manuscrits d'une épopée chrétienne. Dans cette épopée, il y a un livre de V Enfer, un livre du Ciel; on voit agir les saints, les anges et les prophètes; Dieu parle, Dieu prononce ses décrets ; enfin, c'est un poème chrétien dans toute l'étendue du mot. Si ce poème eût paru du vivant de La Harpe, on se serait donc écrié que le Quintilien français était le corrupteur du goût, et qu'il avait profané la religion? Disons la vérité : on n'a jamais voulu m'entendre; on a toujours fait de la chose la plus simple la question la plus embrouillée.
Voici les faits tels qu'ils sont :
J'ai dit :
1® Si l'on veut traiter un sujet épique tiré de l'histoire moderne, il faut nécessairement employer le merveilleux chrétien, puisque la religion chrétienne est aujourd'hui la religion des peuples civilisés de l'Europe.
J'ai dit :
2° Si nous ne voulons pas faire usage de ce merveilleux, il faut ou renoncer à l'épopée, ou placer toujours l'action de celte épopée
* Cours de liltérature, tem. i.
tinns l'iinfiquilé. Et pourquoi donc abandonner absolument le droit si doux de cliunter la patrie?
Que- les critiques se contentent de répondre : « Nous con\ci;onsqu'on ne peut avoir une épopée moderne sans employer le merveilliuix clirélien ; mais nous regrettons le merveilleux du paganisme, parce qu'il offre plus de ressources aux poètes ; » j'entendrai ce langage.
Je répondrai à mon tour :
« En admettant votre sentiment, tout ce que j'avance se réduit à ceci : Voilà deux lyres, l'une antique, l'autre moderne. Vous prétendez que la première a de plus beaux sons que la seconde ; mais elle est brisée, w^tte lyre : il faut donc tirer de celle qui vous reste le meilleur parti possible. Or, je veux essayer de vous apprendre que cet instrument moderne, selon vous si borné, a des ressources que vous ne connaissez pas ; que vous pouvez y découvrir une harmonie nouvelle; qu'il a des accents pathétiques et divins; en un mot, qu'il peut, sous une main habile , remplacer la lyre antique, bien qu'il donne une suite d'accords d'une autre nature, et qu'il soit monté sur un mode différent, »
Je le demande : cela n'esl-il pas éminemment raisonnable? Voilà pourtant tout ce que j'ai dit. Faut-il crier si haut? Qu'y a-l-il dans ces principes de contraire aux saines traditions, au goût même de Tanliquité? Ai-je le droit d'avancer qu'on peut trouver de grandes boanîos dans le merveilleux chrétien, qat^nà \a Jérusaleni délivrée, le Paradis perdu et la IJenriade existent?
L'évidence de cette doctrine est telle, que si le critique le plus opposé à mes idées entreprenait de faire demain une épopée sur un suji't français, il serait obligé d'employer le merveilleux qu'il proscrit. Si, par humeur, on s'écrie : « Eh bien ! n'ayons point d'épopée, j)in.>qu'il laut se servir du merveilleux chrétien ; » alors je n'ai jiliis rien à répliquer, et je conviendrai même que c'est être très conséquent dans son opinion. Mais que penserait-on d'un homme qui, rogrellant un palais tombé en ruines, refuserait de se bâtir un
232f EXAMEN DES MARTYRS.
nouvel édifice parce qu'il serait forcé d'employer un autre ordre d'architecture? Un compatriote du Camoëns, du Tasse, de Milton, serait bien surpris de me voir établir en forme une chose qui lui paraîtrait ne pas mériter la peine d'être prouvée. Nous avons quelquefois en France une horreur du bon sens très singulière.
On feint de me regarder comme un homme entêté d'un système, qui le suit partout, qui le voit partout : pas un mot de cela. Je ne veux rien changer, rien innover en littérature ; j'adore les anciens 5 je les regarde comme nos maîtres ; j'adopte entièrement les principes posés par Aristote, Horace et Boileau ; V Iliade me semble être le plus grand ouvrage de l'imagination des hommes, V Odyssée me paraît attachante par les moeurs, V Enéide inimitable par le style ; mais je dis que le Paradis perdu est aussi une œuvre sublime, que la Jérusalem est un poème enchanteur , et la Henriade un modèle de narration et d'élégance. Marchant de loin sur les pas des grands maîtres de l'épopée chrétienne, j'essaye de montrer que notre religion a des grâces, des accents , des tableaux, qu'on n'a peut-cire point encore assez développés : voilà toutes mes prétentions ; qu'on me juge."
Quant aux lecteurs véritablement pieux qui pourraient trouver que j'attache trop d'importance à prouver l'excellence du christianisme jusque dans les jeux frivoles de la poésie, je leur mettrai sous les yeux une très belle réflexion de mon défenseur anonyme :
« Si les écrivains, dit-il, qui proscrivent le merveilleux chrétien eussent sérieusement réfléchi sur l'influence et les résultats de cette doctrine littéraire, il me semble que jamais ils n'auraient eu le courage d'adopter un principe dont les conséquences sont si importantes et si graves. En effet, soutenir une telle opinion, n'est-ce pas dire que le christianisme, en remplaçant les ridicules imaginations du polythéisme, a éteint pour jamais le feu sacré de la véritable poésie , et que la religion et la patrie , c'est-à-dire les deux choses les plus chères au cœur de l'homme, ne peuvent désormais être chantées par ceux auxquels est échue en partage l'espèce de
EXAy.EN DES MARTYRS. 233
Inlent qui donne le premier rang parmi les écrivains? N'est-ce pas condamner à l'oubli les événoracnts les plus marqués par raclion de la Providence, les exploits des héros et des guei-riers, la gloire des législateurs, des bons princes, des bienfaiteurs des nations? N'esi-ce pas décider en quelque sorte que la poésie épique ne saurait reparaître dans tout son éclat, qu'autant que, par l'abrutissement le plus déplorable, nous viendrions à retomber dans l'idolàtrie? idolâtrie qui, par un effet bizarre, donnerait un nouvel essor au génie, en même temps qu'elle anéantirait les plus pures lumières de la raison î N'est-ce pas prétendre que , si le christianisme eût existé au temps d'Homère et de Virgile, ces poètes immortels n'auraient pu laisser à la postérité des monuments aussi beaux que ceux qu'ils nous ont transmis? En un mot , n'est-ce pas dire que sans le paganisme il n'y eijit jamais eu d'épopée, et qu'il fallait que l'univers fût ignorant et barbare pour que nous eussions un chefd'œuvre? »
Cette dialectique est pressante, et je ne sais pas ce que l'on pourrait répliquer.
Si l'on ne peut, contre les lumières de la raison, proscrire absolument le christianisme de l'épopée moderne, on l'attaque du moins dans ses détails.
a Le Dieu des chrétiens, s'écrie-t-on , prévoyant l'avenir et le forçant pour ainsi dire à être, parce qu'il l'a prévu; ce Dieu prononçant sans appel, sans retour, détruit l'intérêt de l'épopée: le lecteur sait tout au premier mot; il n'a plus rien à deviner. Le Jupiter d'Homère, au contraire, tantôt prenant parti pour les Troyens, tantôt pour les Grecs, est lui-même soumis au Destin, etc. »
Je conviens que le dénoûment est prévu dès l'exposition des Martyrs; mais c'est un reproche qu'il faut faire à toutes les épopées, ainsi qu'à plusieurs tragédies, entre autres aux chefs-d'œuvre do la scène ^ Dès les premiers vers de VOdijssée on apprend qu'U-
' 11 y a des tragédies dont le liiro soûl annonce le dénoûment, telles que la
Mort de Crf^ar, la Mort de Poinpée, etc.
lysse, après avoir renversé les murs de Troie, erre au gré de la fortune chez tous les peuples et sur toutes les mers; un peu plus loin, Jupiter annonce le retour du héros dans sa patrie; Minerve, sous la figure de Mentor, prédit ce retour à Télémaque. Au cinquième livre, Jupiter envoie Mercure déclarer au roi d'Ithaque qu'il doit quitter l'île de Calypso ; qu'il arrivera dans l'île de Sellerie ; qu'il y sera reçu comme un dieu ; que les Phéaciens le combleront de présents, le reconduiront dans sa patrie, où il jouira du bonheur de revoir son palais et les champs de ses aïeux.
Dans V Iliade, l'accomplissement de l'action est encore bien plus marqué. Jupiter dit, en toutes lettres, qu'Hector repoussera les Grecs tant que le fils de Pelée ne se montrera pas à la tête de l'armée, et que celui-ci ne prendra les armes que le jour où l'on combattra pour le corps de Patrocle auprès des vaisseaux. Homère a craint que cela ne fût pas encore assez clair : car Jupiter, répétant ailleurs la même déclaration, ajoute que Patrocle tuera Sarpédon; que ce même Patrocle sera tué par Hector ; qu'Achille, à son tour, plongera sa lance dans le sein d'Hector; et qu'alors les Grecs renverseront les remparts d'Ilion. Voyez le huitième et le quinzième livre de VIliade.
La Mothe fait à ce sujet contre VIliade la même objection que l'on fait contre les Martyrs. Après le premier passage que j'ai cité , il prétend que tout intérêt est détruit dans VIliade. Or, ce passage se trouve au huitième livre du poème; de sorte que les seize derniers livres seraient sans aucun agrément. Cependant, ces seize derniers livres renferment la séduction de Jupiter par le moyen de la ceinture de Vénus, la mort de Patrocle, les funérailles de ce guerrier, la description du bouclier d'Achille, le combat des dieux, la mort d'Hector, la douleur d'Andromaque, et l'entrevue dePriam et d'Achille.
Dans VÉnéide, même inconvénient. Los sept premiers vers, en commençant le poème par Arma virumquc cano, apprennent aux lecteurs qu'Éiiée, longtemps poursuivi par la colère de Junon,
abordera enfin en Italie, qu'il livrera de rudes combats pour établir ses dieux dans le Lalium, et pour y fonder la cité d'où sortira le peuple latin, les rois d'Albe, et l'empire de la grande Rome. Jupiter apprend ensuite à Vénus l'histoire entière d'Énée et de ses descendants.
La première strophe de la Jérusalem nous annonce que Godefroi délivrera le sépulcre de Jésus-Christ ; qu'en vain l'enfer s'armera contre lui , etc.
Milton déclare qu'il chante la désobéissance de l'homme et le fruit défendu qui fit entrer la mort dans le monde, etc.
Ainsi, que le Dieu des chrétiens prononce des arrêts irrévocables, que le Jupiter des païens change de passions ou de projets, il n'en est pas moins que, dans toute épopée, la catastrophe est prévue d'avance. Est-ce un reproche que l'on doive faire à l'art ? Je ne le crois pas. Il eût été facile aux poètes de masquer leur but, et de laisser les lecteurs dans l'incertitude ; mais je ne pense point que l'intérêt du poème épique tienne à de petites surprises de romans, à des péripéties vulgaires. L'épopée tire cet intérêt du pathétique, de la richesse des tableaux, et surtout de la beauté du langage.
Disons quelque chose de plus : il n'est pas rigoureusement vrai que le Dieu de l'Écriture accomplisse toujours ses desseins ; saint Augustin reconnaît que Dieu change quelquefois ses conseils. La justice du Tout-Puissant, par rapporta l'homme, n'est souvent que comminatoire; la miséricorde éternelle marche avec l'éternelle justice.
Ce sont là les inconcevables mystères de la grâce, les profondeurs impénétrables de la charité divine : Dieu permet que les prières des hommes ébranlent ses immuables décrets. Abraham ose entrer en contestation avec le Seigneur, sur la destruction des villes coupables :
« Seigneur, dit-il, perdrcz-vous le juste avec l'impie? Peut-être « y a-t-il cinquante justes dans cette ville; les fercz-vous aussi « périr ? »
0 Si je trouve dans Sodome cinquante justes, dit le Seigneur, je c pardonnerai à cause d'eux à toute la ville. »
La puissance éternelle, pour ainsi dire vaincue par la voix suppliante du patriarche, se réduisit à demander dix justes : ils n'y étaient pas ! Ninive fut condamnée ; Ninive fut sauvée par la pénitence. Magnifique privilège des larmes de l'homme, que pourrait-on vous préférer dans ceLte odieuse idolâtrie, où les pleurs coulaient vainement sur des autels d'airain, où des divinités inexorables contemplaient avec joie les inutiles malheurs dont elles accablaient les mortels? Ne renonçons point à nos droits sur les décrets de la Providence : ces droits sont nos pleurs. Qui de nous est assuré de n'en jamais répandre? Qui sait si ce Tout-Puissant, qu'on nous veut peindre inflexible , ne nous a pas pardonné nos excès criminels, par le mérite du sang et des larmes de quelques-unes de nos victimes?
Vient ensuite l'objection contre les fonctions des anges. On s'est avancé jusqu'à dire que les anges présentés dans les Martyrs ne sont point les anges honorés par les chrétiens ; qu'on peut ainsi se permettre d'en rire, etc.
Il devrait me suffire de citer l'autorité des poètes. Je ne sache point qu'on ait demandé compte au Tasse, à Millon, à Klopslock, à Gessner, de la manière dont ils font voyager, parler, les messagers du Très-Haut ; mais quand il s'agit de me juger, on dénature toutes les questions. Écoutons donc encore mon défenseur; c'est lui qui parle :
« Le nom d'ancre veut dire envoyé, messager, ambassadeur^. Si l'on eût réfléchi sur cette signification, on n'aurait pas été surpris que des ambassadeurs allassent en ambassade.
0 Si l'on eût jeté un coup d'œil sur le catéchisme, on y aurait
* « Voyez dans le Dictionnaire hrbrdiquc. au mol Malach; el dans le Dietionnairc grec, au mol A'/yf/of. I.es noms propres des ant;es indiquent également leur ministère. JMivhai'l signifie semblable ù Dieu; lidhricl, force de Dieu, etc.; ce nesl qu'à cause de la nature de leurs fonctions qu'on les représente avec des ailes. >
remarqué que Dieu envoie ses anges pour veiller sur nous, et cire les ministres de notre salut K
« Si on avait lu la Bible, on y aurait vu que quand le Dieu qui d'un mot a éclairé l'univers jusque dans ses immenses profondeurs veut faire connaître ses volontés aux hommes, les punir, les récompenser, annoncer la naissance des personnages célèbres, conduire ses serviteurs dans leurs voyages, leur donner des épouses vertueuses, il le fait par le ministère des anges 2; on y aurait vu les maladies, les infirmités, la mort, les tempêtes, les stérilités, les guerres, les malheurs attribués aux mauvais anges '; on y aurait vu les anges de lumière en présence des anges des ténèbres, les bons anges luttant contrôles mauvais*; on y aurait vu, chose qu'on n'eût pas manqué de reprocher à l'auteur des Martyrs^ si celui-ci en eût fait usage, les anges prendre quelquefois le nom du Seigneur, Elohim, et même le nom sacré et incommunicable de Jehovah '.
« Si on eût examiné les passages des saints Pères sur ce point ^, on aurait vu saint Ambroise, saint Hilaire, saint Grégoire de Nazianze, saint Jérôme, parlant, d'après l'Écriture, des anges qui président aux actions des hommes, aux monarchies, aux empires, aux rprovinces, «ux nations, aux lieux saints, etc.; on aurait vu dans Tertullien l'ange du baptême, l'ange de la prière '; on aurait vu dans Origène l'énumération des mauvais anges, l'ange de l'avarice,
* « Voyez le Catéchisme, pag. 173. »
' « Voyez dans la Bible l'iiistoire d'Isaac, de Samson, de Jean-Baptiste, de Jésus-Christ, l'histoire de Tobie, l'embrasement de Sodome, la défaite de Sennachérib, l'apparition des anges à Abraham, à iVgar, à Daniel, à Zacharie, etc. »
3 « Voyez, entre autres, le i*"" liv. des Parai., xxii. i ; le ni* liv. des Rois, chap. xxii, \. 21 ; et le psaume lxxvii, v. 49, où on lit : Misit in eos iram indignationis suœ indignai ionem et iram et tribalalioncm, iinmissionea per angelos malos.
' « Voyez JoB, chap. i, v. 6; et Zacharie, chap. m, v. \ et 2.
' « Voyez la Getièse, chap. xvi, v. 13; et VExnJe, cliap. m, v. i, chap. wii, V. 20. \ oyezaussi \q Dictionnaire de la Bible et la Difscrtatiun de domCAXUET sur ces passages. »
« Voyez ces divers passages dans dom Calmet. »
' « VoiczTtUTULL., de Oralione, 22; dcBaptis,, 5, 6.
l'ange de la fornication, l'ange de l'orgueil, etc.'; et alors on aurait reconnu que les petits moyens employés par M. de Chateaubriand lui ont été fournis par le témoignage unanime de l'Écriture et de la tradition.
Mais peut-être les Pères de l'Église que je viens de citer ont-ils aussi diminué l'idée que nous devons avoir de notre Dieu, et peutêtre leurs anges ne méritent-ils pas plus de respect que ceux de M. de Chateaubriand? En ce cas, il me reste encore une autorité à citer.
« Si on avait vu les écrits immortels d'un homme plus grand en matière de religion que tous les hommes de son siècle, qui cependant porte encore sans réclamation le nom de grand ; d'un homme qui a parlé de la Divinité d'une manière si sublime, que la Postérité a dit de lui qu'il semblait avoir assisté aux conseils du Très-Haut, on y aurait lu :
« Quand je vois dans les prophètes, dans V Apocalypse et dans « V Évangile même, cet ange des Perses, cet ange des Grecs, cet a ange des Juifs, l'ange des petits enfants qui en prend la défense « devant Dieu contre ceux qui les scandalisent ; l'ange des eaux, « l'ange du feu, et ainsi des autres ; et quand je vois parmi tous « ces anges celui qui mit sur l'autel le céleste encens des prières, je « reconnais dans ces paroles une espèce de médiation des saints « anges; je vois même le fondement qui peut avoir donné occasion « aux païens de distribuer leurs divinités dans les éléments et dans « les royaumes pour y présider : car toute erreur est fondée sur a quelques vérités dont on abuse. Mais à Dieu ne plaise que je voie « rien dans toutes ces expressions do l'Écriture, qui blesse la raé- « diation de Jésus-Christ, que tous les esprits célestes rcconnais- « sent comme leur Seigneur, ou qui tienne des erreurs païennes, « puisqu'// y a une différence infinie entre reconnaître, comme les « païens, un Dieu dont l'action ne puisse s'étendre à tout, ou qui
* « Voyez Onic., hom, xt, in Josue. »
« ait besoin d'être soulagé par des subalternes, à la manière des « rois de la terre dont la puissance est bornée, et un Dieu qui, « faisant tout et pouvant tout, honore ses créatures en les associant, « quand il lui plait, et à la manière qu'il lui plaît, à son action. »
« L'homme qui attribue ces petits moyens au suprême Ordonnateur des mondes et qui mit ainsi à la poésie et à la religion, se nomme Bossuet^; et je prie de remarquer qu'il n'écrivait ce que l'on vient de lire que « pour combattre la grossière imagination « de ceux qui croient toujours ôter à Dieu tout ce qu'ils donnent a à ses saints et à ses anges dans l'accomplissement de ses ou- « vrages^. »
Mon défenseur ne me laisse presque plus rien à dire. Comment se fait-il que, dans le siècle oîi nous sommes, il y ail des critiques assez peu instruits des choses dont ils se mêlent de parler, pour s'exposer à recevoir de pareilles leçons? Y a-t-il des chrétiens assez ignorants des vérités de la foi pour avoir été dupes des assertions de ces théologiens équivoques? Couronnons les autorités produites ci-dessus par une autorité qui seule les vaut toutes.
Le Fils de l'Éternel va donner son sang pour racheter les hommes.
« Jésus alla, selon sa coutume, à la montagne des Oliviers. . . Il se mit à genoux, et fit sa prière en disant :
« Mon père, éloignez de moi, s'il vous plaît, ce calice ! Néan- « moins, que ce ne soit pas ma volonté qui se fasse, mais la « vôtre. »
a Alors il lui apparut un ange du ciel qui le fortifia. »
Cet ange agissait donc en contradiction avec la volonté directe et du Fils et du Père? Et combien cet ange doit paraître à mes censeurs, petit, faible, déplacé? Car ce n'est pas un homme qu'il vient secourir, c'est le fils même de l'Élernel! Que lui sert, d'ailleurs, de s'interposer entre les personnes divines, puisqu'il ne peut arra-
' Vovoz BossuET sur VApocal.^ n° xxvii. »
cher à la croix le Sauveur du monde? L'Év.ingile vous répond : Il le fortifiait !
Ce dernier mot nous fait voir qu'une critique irréfléchie, en se récriant contre le ministère des anges, a attaqué une des doctrines les plus belles, les plus consolantes, les plus poétiques du christianisme.
On a dit : « Le Dieu des chrétiens sachant tout, ordonnant tout, il est ridicule de le voir employer des anges pour exécuter sa volonté, qui s'exécute d'elle-même. C'est bien pis quand ses anges agissent comme s'ils pouvaient changer ses décrets. Les anges qui viennent inspirer Eudore dans le Sénat ne jouent-ils pas un rôle absurde, puisque l'Éternel veut laisser triompher l'enfer? etc.
La première réponse à cette objection se trouve dans l'admirable passage de Bossuet, rapporté plus haut : « Il y a une différence in- « finie entre reconnaître, comme les païens, un Dieu dont l'action « ne puisse s'étendre à tout, ou qui ait besoin d'être soulagé par « des subalternes, à la manière des rois de la terre, dont la puis- « sance est bornée, et un Dieu qui, faisant tout ou pouvant tout, « honore ses créatures en les associant, quand il lui plaît, et de la « manière qu'il lui plaît, à son action. »
Oui, Dieu associe de la manière qu'il lui plaît ses anges à son acticA). Comment cela? Le voici :
Dieu a prononcé notre arrêt; mais est-ce tout? Tout est-il fini? De quelle manière cet arrêt s'accomplira-t-il? N'uurons-nous aucun délai? Le coup partira-t-ilavecla sentence? Si Dieu est notre juge, n'cst-il pas notre père? Il appelle ses anges :
« Allez, leur dit-il, adoucissez mes décrets; portez la consola- « tion dans ?e cœur de ceux que je vais affliger pour leur bien; se- « cowr^z-les contre ma propre colère; combattez l'enfer qui triom- « phera, parce que je le veux, mais qui ne fera pas tout le mal « qu'il pourrait faire si vous ne vous opposiez à sa rnge; recueillez « les larmes que je vais faire couler; préscnlez-losà mon tabernacle.
EXAMEN DES MARTYRS. 24ï
« de. Je commets à vos soins l'empire de ma miséricorde, et je me « réserve celui de ma justice. »
Qui rejettera cette doctrine? Qui n'y trouvera une foule de beautés touchantes? Les anges sont des amis invisibles que Dieu nous a donnés pour nous protéger, pour nous consoler ici-bas. Un homme" est condamné à perdre la tête sur l'échafaud ; il n'a plus qu'un instant à passer sur la terre : ses amis l'abandonnent-ils parce que le jLtge a prononcé ? Ils pénétrent dans les cachots, ils viennent s'associer aux douleurs d'un infortuné et le soutenir dans ce moment d'épreuve : ces anges de la terre, comme les anges célestes, après lui avoir prodigué les derniers secours de l'amitié, lui promeltent de se rejoindre à lui dans des régions plus heureuses.
Je passe à la grande accusation : « J'ai fait, disent les ennemis des Martyrs, un mélange profane des divinités païennes et des puissances divines honorées par les chrétiens ; j'ai confondu le merveilleux des deux religions, etc. »
Mon défenseur me fournira d'abord une partie de la réponse.
« A l'époque où M. de Chateaubriand place l'action qui fait le sujet de son livre, les chrétiens étaient entourés de païens, et vivaient au milieux d'eux. Quelquefois ils appartenaient à la même famille , et habitaient sous le même toit. Liés par une origine commune, par le sang ou par l'amitié, il ne se passait aucun jour qu'il ne fût question de la religion nouvelle, qui faisait alors '^'^s progrès si rapides. Il serait même absurde de supposer qu'ils ne s'en entretinssent pas habituellement, les uns pour la propager ou la défendre, les autres pour la connaître et l'embrasser, ou très souvent pour la combattre et en persécuter les sectateurs. Rien ne devait donc être plus ordinaire que d'entendre parler, dans une même conversation, de Jésus-Christ et des divinités de l'empire, et de voir opposer Jupiter au vrai Dieu.
« Si on eût rappelé ces faits en rendant compte dos Martyrs; si on eût dit aux lecteurs que les personnages qui tigurent dans ce livre professent une religion différente j que chacun y parle confor-
mément à sa croyance, cl qu'ainsi, selon le changement d'interlocuteurs, on a tour à tour sous les yeux le langage d'un disciple de Jésus-Christ et celui d'un adorateur des idoles, on eût indiqué par ce moyen, de la manière la plus simple, ce qu'a fait M. de Chateaubriand : on n'eût vu ew cela pien que de naturel , et l'on eût loué , l'auleuc d'avoir fidèlement suivi une marche qui lui était prescrite par le temps et le lieu de l'action, ainsi que par le caractère de ses héros...
a On a feint constamment d'ignorer que ce n'est pas confondre deux objets que de les placer à côté l'un de l'autre, en les présentant avec les différences qui les distinguent; et parce que dans la même page une fille d'Homère parle en prêtresse des Muses, et un chrétien en chrétien, il ne lui en faut pas davantage pour assurer que Jéhovah et Jupiter sont confondus^ et que l'un est rival de l'autre. Avec celte logique, on peut faire une imputation tout aussi grave à Corneille dans Polyeucte, à Voltaire dans Zaïre, et même à Racine dans Esther...
o — Le mélange du sacré et du profane est un grand scandale. « — Dans ce poëmo bizarre, la religion devient une fable. »
a Ne s'imaginerait-on pas, d'après ce langage, que M. de Chateaubriand, à l'exemple de quelques poètes des siècles passés, faisait revivre les divinités du paganisme pour les associer au vrai Dieu Gt àses anges? Qui n'aurait cru que, mettant les uns et les autres sur la même ligne, comme Sannazar ou comme le Camoëns, il leur prêtait indistinctement les mêmes attributs et la même autorité, mettait Jupiter, Mars, Bacchus avec les saints, et plaçait Pluton, Cerbère et les Centaures à côté de Satan ' !
o Heureusement ces sottises et ces fables n'existent que dans l'esprit de ceux qui s'en sont rapportés aux journaux. On ne voit dans les Martyrs que l'action d'un Dieu unique, employant, conformément à la croyance chrétienne, le ministère des intelligences aux-
* Voyez le poëme De jtarlu Virginis, et la LMsiade, >
quelles il confie rexécution de ses volontés. S'il y est question des faux dieux, ce n'est jamais que de la part de ceux qui, étant païens croient à leur pouvoir; et loin qu'il y ait une cov fusion réelle, la distinction ne saurait être mieux établie et la supériorité plus marquée en faveur de la vraie religion. Je me refuse au plaisir de citer; mais on peut, à toutes les pages du livre, vérifier ce que j'avance. Je ne pense pas, au reste, qu'il en soit besoin. La force de la vérité est telle que, sans le vouloir, ses ennemis lui rendent souvent hommage au moment même où ils ne songent qu'à l'outrager. S'il est un endroit àes Martyrs qui puisse fournir un prétexte pour accuser M. de tbateaubriand de ce prétendu mélange, c'est sans doute le deuxième livre, dans lequel Cymodocée chante les dicirx et les Muses, tandis qu'Eudore célèbre la grandeur du Dieu d'Israël en pré;-rT.co de Cyrille^, et cependant écoutons l'aveu involor.tairemeni échappé à un liomme qui ne voit que confusion partout.
« L'auteur, dit-il, fait un tableau charmant d'une famille chré- « tienne. La situation est piquante par le conlmste des deux reli- « gions. M. de Cbaleaubritod s'y montre avec tout son talent, « c'est-à-dire qu'il en a beaucoup. »
« Or, ce contraste des deux religions, qui produit des situations piquantes^ règne d'un bout de l'ouvrage à l'autre. Nulle part on ne . les trouve mêlées et confondues. »
Ainsi parle mon défenseur.
Véritablement, l'objection tirée de la prétendue confusion des cultes dans les Martyrs est si peu solide, qu'on s'étonne qu'elle ait jamais été faite : c'esl vouloir que le quatrième siècle de notre ère ne soit pas le quatrième siècle. J'ai parlé comme Thisloirc, et Jamais poète n'observa plus strictement la vérité des mœurs. Ceux qui ne peuvent pas lire les originaux peuvent du moins consulter Cfcvier : ils y verront à chaque page les chrétiens et les païens figurer
' « li ost à proposée remarquer qu'on cette ciiconslanco Cyrille ne manque pas (le blâmer lo sujet des chants de Cymodocée. »
ensemble. Ici se forme un concile, là se réunit une assemblée des prêtres de Cybèle; plus loin les chrétiens célèbrent la Pàque, et les païens courent aux temples de Flore et de Vénus ; l'autel de la Victoire est au Capitole, celui du dieu des armées dans les Catacombes; un édit de Dioclétien porte le sceau des divinités de l'empire, la lettre apostolique d'un évêque est souscrite du signe sacré de la croix. Ce mélange se retrouve jusque dans les Actes des martyrs: le bourreau interroge au nom de Jupiter, et la victime répond au nom de Jésus-Christ. On a dit qu'il fallait ignorer les premiers éléments de l'histoire, ou bien être de la plus insigne mauvaise foi, pour m'accuser d'avoir confondu le profane et le sacré dans les Martyrs : je ne vais pas si loin ; je crois à la science et à la candeur de certains critiques. A la vérité, ils ne se sont peut-être pas abaissés jusqu'à lire la Vie des Saints; leur génie est au-dessus d'une pareille étude; mais si mon heureuse étoile leur avait fait jeter un moment les yeux sur ces contes déplorables, ils auraient vu que je ne suis qu'un copiste fidèle. On a généralement remarqué le moment où Démodocus, se jetant aux pieds de Cymodocéc, la conjure de renoncer à Jésus-Christ : eh bien ! le fond de cette scène est emprunté de l'entrevue de sainte Perpétue et de sou père ! Il y a donc confusion de religion, mélange impie dans cette épreuve du martyre de Perpétue? Le père de cette femme sainte était païen, car Perpétue observe qu'il était le seul de sa famille qui ne tirât aucun avantage de sa mort.
Un peu de cette bonne foi dont mes censeurs parlent tant, un peu de justice leur suffirait pour convenir que ce qui fait l'objet de leur critique devrait élre celui de leurs éloges. L'abondance, et, comme auraient dit les Latins, la félicité de mon sujet, tient précisément au choix de ce sujet, qui met à ma disposition, sans profanation et sans mélange, les beautés d'ilomère et de lu Bible, la peinture d'un monde vieillissant dans l'idolâtrie, et d'un monde rajeuni dans le sein du christianisme. Quiconque eût pris comme moi le fond d'une épopée dans l'histoire de Constantin, eût nécessairement montre
comme moi la fable auprès de la vérité. Et ne voit-on pas dans la Jérusalem des mahométans et des chrétiens? N'y a-t-il pas des mosquées où l'image de Marie est transportée par l'ordre d'un magicien ? A-t-on jamais fait au Tasse le reproche bizarre d'avoir confondu Jésus-Christ et Mahomet? Non-seulement le Tasse a eu raison de représenter les deux religions ensemble; mais peut-èlre a-t-il eu tort de ne pas tirer plus de parti du Coran et des traditions de l'islamisme.
Celle objection, une fois résolue, fait disparaître une misérable chicane, suite naturelle de cette misérable objection : « Vos personnages, dit-on, ne doivent pas s'entendre. » Quel homme de bon sens ne voit pas que des hommes vivant sous le même empire, quoique professant différentes religions, ont de nécessité une connaissance générale de leurs cultes respectifs ? Au quatrième siècle Jésus-Christ n'était ignoré de personne, pas même de la plus vile populace, qui criait sans cesse : « Les chrétiens aux bêles ! » Souvent la moitié d'une famille était chrétienne et l'autre païenne, comme nous l'avons déjà montré par l'exemple de sainte Perpétue. Je demande si, lorsque des païens et des chrétiens conversaient ensemble, et qu'ils venaient à nommer Jésus-Christ et Jupiter; je demande s'ils s'interrompaient les uns les autres pour se dire : Qu'est-ce que Jésus-Christ? qu'est-ce que Jupiter? Quand les premiers apologistes portent la parole à des empereurs païens, à des juges païens, à tout un peuple idolâtre, ne s'énoncent-ils pas au nom de Jésus-Christ? Il faut donc soutenir que Terlullien faisait une chose absurde lorsqu'il discourait sur la résurrection, sur l'incarnation et sur plusieurs autres mystères, en s'adressant aux gentils? V Apologie de Minucius Félix est un dialogue à la manière de Platon, dans lequel un philosophe, un païen et un chrétien s'entretiennent du culte des faux dieux et du cnlle du Dieu véritable. A l'époque de l'action des Martyrs, le Rédempleur du monde était si parfaitement connu, que l'on avait égorgé neuf fois ses serviteurs. Franchement, s'il y a une objection raisonnable à faire, c'est plutôt
contre l'ignorance où paraît être Cymodocée touchant l'existence des chrétiens. Les Turcs et les Grecs habitent aujourd'hui les mêmes villes. Quand un Turc s'écrie : « Mahomet ! Allah ? » et qu'un pauvre Grec lui répond : « Christos! » le maître et l'esclave sont-ils si fort étonnés? Je dis plus : non-seulement des peuples soumis à la même autorité, sans servir les mêmes autels, se comprennent par une suite de l'habitude; mais la nature apprend encore aux hommes à s'entendre à demi-mot, en matière de religion.
Comme j'étais à Sparte, un chef de la loi me fit demander ce que j'étais venu faire en Grèce. L'interprète répondit par mon ordre que j'étais venu voir des ruines. Le Turc se mit à rire aux éclats : il me prit pour un fou ou pour un stupide. J'ajoutai que je ne faisais que passer, et que j'allais en pèlerinage à Jérusalem ; et le Turc de s'écrier en grec : « Ealo! kalo! bon! bon! » Il ne renouvela point ses questions, et parut complètement satisfait. Cet homme ne put concevoir que j'eusse quitté mon pays pour visiter des monu ments peu éloignés de la France; mais il comprit très bien que j'abandonnasse mes foyers, que je traversasse la mer, que je m'exposasse aux poignards des Arabes pour aller prier sur un tombeau, et demander à mon Dieu le soulagement de mes peines ou la continuation de mon bonheur. Les peuples, ou tout à fait sauvages, ou demi barbares, chez lesquels j'ai voyagé, ne m'ont jamais paru attentifs qu'à deux choses, à mes armes et à ma religion. St j'ôlais les pistolets de ma ceinture, ils s'en emparaient, les examinaient, les maniaient, les retournaient en tous sens; si je me mettais en prière, ils faisaient silence, paraissaient eux-mêmes se recueillir, et me regardaient avec une sorte de curiosité respectueuse. La religion est la défense de l'âme, comme les armes sont la défense du corps; etrhomme, lorsqu'il est encore prés de la nature, a le sentiment vif et répété de ces deux besoins.
Passons à un autre reproche. En affectant de louer mon talent, fort peu digne de louanges, on prétend tourner contre moi mes propres armes. On dit :
«Vous prouvez précisément le contraire de ce que vous voulez prouver; vos tableaux empruntés de l'idolâtrie sont supérieurs à ceux que vous tirez de la vraie religion; on est païen en vous lisant. »
S'il en était ainsi, je répondrais : « Aeeusez le peintre et non le sujet du tableau. » Mais je soupçonne que les personnes qui m'attaquent de cette manière n'ont pas considéré la question sous son véritable point de vue.
Il ne s'agit pas de comparer dans les Martyrs^ scène à scène, et page à page : il s'agit de prononcer sur le résultat général, il est évident que les deux- cultes ont des beautés d'un genre différent : l'un est riant, l'autre est sévère; l'un est gracieux et léger, l'autre est grave et dramatique. Les souvenirs de la mythologie, quelques phrases homériques, l'harmonie des noms, le prestige des lieux, peuvent, dans certains livres des Martyrs, faire une impression agréable sur l'esprit du lecteur; encore faudrait-il remarquer, pour être juste, que la peinture des mœurs delà famille chrétienne, le portrait de Marie dans le ciel, la cérémonie des fiançailles, la description du baptême de Cymodocéo, ont paru, sous les rapports riants, n'avoir rien à' craindre des tableaux opposés de l'idolâtrie. Mais, je le demandé: en marchant vers la fin de l'ouvrage, l'avantage ne demeure-t-il pas tout entier au christianisme? Qu'est-ce que Jupiter quand on est dans l'infortune? Toutes les fois que l'homme souffre, il faut appeler Jésus-Christ. Est-ce le paganisme qui aurait pu m'offrir les scènes des prisons? Ces vieux évêques abattus aux piods d'un jeune homme désigné martyr, le banquet funèbre, la tentation, le mariage de Cymodocéo et d'Eudore au milieu de l'amphitliéàtre, appartiennent-ils à la religion de Mercure et de Vénus? Démodocus pleure, souille ses cheveux de cendres, déchire ses vêtements, maudit les hommes et les dieux; Eudore, qui perd aussi Cymodocéo, une grande renommée, la fortune, la beauté, la jeunesse, l'espoir d'être un jour le premier homme de l'empire par la faveur d'un prince héritier des Césars ; Eudore expire dans les tourments, pardouuant à ses ennemis, et bénissant la main qui le
frappe ; il meurt avec le courage d'un héros, ou plutôt d*un martyr. Quelle différence entre deux hommes ! Disons plutôt : quelle différence entre deux religions !
Ainsi le paganisme peut, si l'on veut, s'associer au plaisir, mais il est inutile à la douleur; le christianisme, également ami d'une joie modeste et favorable à la sérénité de l'âme, est surtout un baume pour les plaies du cœur : le premier est une religion d'enfants; le second est une religion d'hommes. Ne méconnaissons pas les beautés de la dernière, parce qu'elle semble mieux convenir au deuil qu'aux fêtes : les larmes ont aussi leur éloquence, et les yeux pleurent plus souvent que la bouche ne éourit.'
Comparez donc ce que le christianisme a de consolant, de tendre, de sublime, de pathétique dans les peines, à ce que le paganisme a de brillant dans la prospérité : prononcez alors, et voyez si, dans les Martyrs^ le nombre des images riantes produites par les dieux du mensonge l'emporte sur le nombre des tableaux graves offerts par le Dieu de la vérité. Je ne le crois pas ; il me semble même, pour m'appuyer d'un exemple, que les chants de Bacchus au xxin® livre (imités cependant des plus grands poètes) sont petits au milieu de cette espèce de haute poésie qui naît de la raison, de la vertu et de la douleur chrétiennes.
Un critique, qui m'a traité d'ailleurs avec une rare politesse, prétend que les Français ne s'accoutumeront jamais à l'emploi du merveilleux chrétien, parce que notre école n'a pas pris cette direction dans le siècle de Louis XIV. o Si Racine (c'est le raisonnnement du critique) comme le Tasse en Italie, comme Milton en Angleterre, avait écrit une épopée chrétienne, nous aurions été dès notre enfance accoutumés à voir agir les saints et les anges dans la poésie : cela nous paraîtrait aussi naturel qu'aux Anglais et aux Italiens. » Cet aperçu est très délicat, très ingénieux; mais qu'un nouveau Racine paraisse, et j'ose assurer qu'il n'est pas trop tard pour avoir une épopée chrétienne : Poli/eucle, Eslher, Athalie et la Uennade même ne permettent pas 'd'en douter.
EXAMEN DES :\1ARTYRS. 24&
Ceux qui sont encore sous, le joug des plaisanteries de Vollaire préféreront sans doute, dans mon ouvrage, le merveilleux païen au merveilleux du christianisme; mais je m'adresse aux gens raisonnables : le merveilleux proprement dit est-il inférieur, dans les Martyrs, aux autres parties de l'ouvrage? Je puis me tromper, et, dans ce cas, ce ne sera qu'amour-propre d'auteur sans conséquence. Il me semble que la description du Purgatoire (aux erreurs près) a été reçue avec indulgence, comme un morceau pour lequel je n'ai eu aucun secours. Mes plus grands ennemis ont cité avec éloge plusieurs passages du livre de V Enfer ; le livre du Ciel a essuyé des critiques; mais certainement, si j'ai jamais écrit quelques pages dignes d'êlre lues, il faut les chercher dans ce livre. Les discours des puissances incréées n'ont pas paru répondre à la majesté divine. Milton avant moi avait-il mieux réussi? Je m'étais contenté de faire de ces discours un morceau d'art, d'y placer l'exposition de l'action, le motif du récit, l'élection des personnages vertueux, comme on voit dans Y Enfer le choix des pei'sonnages criminels : c'était sous ces rapports qu'il fallait juger ces discours; c'était ainsi que l'avaient fait les hommes de goût que j'avais pris soin de consulter. Ils avaient examiné la machine du poète, ils n'avaient pas demandé une éloquence qu'on ne pourra jamais rendre digne de Dieu. Quoi qu'il en soit, j'ai retranché ces discours. Si j'avais, comme le Tasse, mis le Mouvement, le Temps, l'Espace, aux pieds de l'Éternel, si j'avais, comme le Dante, imaginé un grand cône renversé, où les damnés et les démons sont retenus dans des cercles de douleur, on n'aurait point eu assez de risées pour mes folles imaginations, assez d'insultes pour mon défaut de goût et de convenance : ce que l'on eût trouvé, dans les Martyrs^ trivial, extravagant, impie, on le trouve excellent dans V Enfer du poète florentin, et peut-être dans \o Saint-Louis du père Lemoinc.
Je touche à une accusation à laquelle je n'ai rien à répondre. Il est certain qu'en faisant la peinture du Purgatoire j'étais tombé dans de graves erreurs j une entre autres semblait rappeler un peu
celle qui fit le succès du Bélisaire. J'avouerai à ma honte que ,j\:! peu lu le Bélisaire : je m'en souviens à peine, et très certainement je ne l'ai pas imité. Le duelliste, le prêtre faible, les sages selon la terre, ne pouvaient entrer dans un lieu d'expiation chrétienne. Tout cela est effacé. J'ai porté un œil sévère sur le reste de l'ouvrage; et, ne me fiant plus à mes lumières, j'ai soumis mon nouveau travail à de pieux et savants ecclésiastiques : il ne reste pas désormais dans les Martyrs le moindre mot dont la foi puisse s'alarmer.
Je viens à l'épisode de Velléda.
Il semble que, dans la querelle excitée au sujet des Martyrs, tout dût avoir un côté dégoûtant et risible. Si les personnes qui se formalisent de l'épisode de Velléda étaient non des prêtres austères, non de rigides solitaires de Port-Royal, mais des auteurs connus par des ouvrages d'une morale peu sévère, que faudrait-il penser de leur bonne foi?
Depuis l'apparition des Martyrs, on a rappelé plusieurs fois dans les journaux la brochure que Faydit publia jadis contre le Télémaque % et dont j'avais cité des fragments dans la Défense du Génie du Christianisme; je vais rassembler ici lesjugcments singuliers de Faydit sur l'épisode de Calypso, et sur le Télémaque en général. Les lecteurs y verront une conformité incroyable entre les reproches que l'on me fait et ceux que l'on fit à l'archevêque de Cambrai; ce qui prouve qu'une critique sans bonne foi est bien peu capable de mesure et de décence, puisque les beaux talents de Fénelon n'ont pu le sauver des outrages auxquels la faiblesse des miens m'a naturellement exposé.
La Télémacomanie est un volume in-1 2 de quatre cent soixantedix pages, imprimé en 1700â Éleuléropole, chez Pierre P/n'lalèlhe. Mes censeurs, qui savent le grec, entendront d'abord la bonne plaisanterie renlcrmée dans ces doux noms. Je saule les épigraphes
' A la honte de la France, celte brochure a eu trois éditions.
charmantes du livre, et je passe l'Avis au lecteur. Il commence ainsi ;
a Le profond respect et la haute estime que j'ai toujours eue t pour le grand homme que la voix publique fait auteur de VJIis- « toire des aventures de Télémaque, m'avaient fait prendre une « ferme résolution de supprimer et de jeter au feu les critiques que « j'avais faites de ce livre. » (^Télémacomanie, pag. 1.)
Faydit déduit les raisons qui l'ont déterminé à publier son libelle, et il ajoute :
« Je l'ai intitulé Télémacomanie, pour marquer l'injustice de la « passion et de la fureur avec laquelle on court à la lecture du ro- « man de Télémaque, comme à quelque chose de fort beau, au lieu « que je prétends qu'il est plein de défauts et indigne de l'auteur.» (Pag. 8.)
Après l'Avis au lecteur, on passée la critique. Faydit démontre que la vogue d'un livre ne signifie rien pour le mérite réel de ce livre.
Le procès aux éditions étant fait, Faydit, homme fort grave, fort scrupuleux, excellent chrétien, s'élève avec force contrôles tableaux voluptueux du Télémaque.
« Je n'ai presque vu autre chose, dans les premiers tomes du « Télémaque de M. de Cambrai, que des peintures vives et natu- « relies de la beauté des nymphes et des naïades... de leurs intrigues a à se faire aimer, et de la bonne grâce avec laquelle elles nagent a toutes nues aux yeux d'un jeune homme pour l'enflammer... La « description de l'île de Chypre et des plaisirs de toutes les sortes et qui sont permis en ce charmant pays, aussi bien que les fréquents « exemples de toute la jeunesse qui, sans l'autorité des lois et sans a le moindre sentiment de pudeur, s'y livre impunément à toutes <t sortes de voluptés et de dissolutions, occupe une bonne partie « du premier et du second tome du roman de votre prélat. » (Pag. 5.)
« Je voudrais bien savoir à quoi peuvent servir de pareilles lec-
252 EXAMEN DES TuARTYRS.
« tures, qu'à corrompre l'cspril des jeunes gens qui les font, et « qu'à exciter en eux des iraag-es que la religiou nous oblige au « contraire d'écarter et d'étouffer. » (Pag. 6.)
La colère de Faydit va plus loin : il déclare nettement que ce roman inspire les images du vice et du liberlinoge pag. 7); et il ajoute « que M. de Ciimbrai a fait plus de tort à la religion par son « Télémaque que par son livre des Maxifnes des Saints, et que le « premier est plus pernicieux que le second. » (Pag. 16.)
Voilà, si je ne me trompe, tout le raisonnement sur Velléda.
Après avoir reproché à Fénelon les longs voyages de Télémaque, Faydit passe à la seconde partie de sa critique. C'est là qu'il étale son érudition, et qu'il montre très pertinemment que Fénelon ne savait ni l'histoire, ni la Fable, ni la géographie. Anachronisme pour Pygmalion, anachronisme pour Sésoslris, anachronisme pour Aceste, etc., etc. (Pag. 75 et suiv.) Quant à Bocchoris, il y a nonseulement anachronisme, mais faute grossière contre l'histoire, car Fénelon nous le représente comme un insensé, et l'histoire en fait un sage. (Pag. 313.)
Faydit ne veut pas qu'on emprunte un nom dans l'histoire pour le donner à un personnage d'invention, et il faut absolument que le Bocchoris du Télémaqm soit le Bocchoris de Diodore de Sicile comme la Valléda des Martyrs est de toute nécessité la Valléda de Tacite.
Ailleurs Faydit trouve, en trois mots, trois insignes bévues. (Pag. 272.) « C'est le reproche qu'on a à faireà M. de Cambrai, de « n'avoir su ni la Fable, ni l'histoire, et d'avoir fait presque autant « de fausses histoires qu'il a parlé de choses. Fondation de villes, « invention des arts, portrait des grands hommes, éloge des bons, t satires contre les prétenilns méchants, descriptions, des pays, « mœurs des peuples, tout est faux. » (Pag. 4 42.)
« Ce grand nomme, qui se mêle de parler de tout, de la théolo- « gie, de l'histoire et de la Fable, et même de faire des romans, ne « sait pas les premiers élémenls de la romanographie. » (Pag. 173.)
C'est la cause de la religion, des bonnes mœurs et du bon goût, qui met à Faydit la plume à la main. On ne S"\it pourtant comment il arrive que certain article inspire au censeur une étrange gaieté : Faydit rencontre sur son chemin les flagellations des prêtres égyptiens, et tout à coup sa verve s'allume. Puis vient l'article de la circoncision.
» Il faut nécessairement que puisque Télémaque eut l'honneur « de converser, et même de se famihariser avec un prêtre égyptien « du temple d'Apollon, nommé Termosiris, qu'il se soit fait cir- « concire. Que dis-je? circoncire... il faut... ( Voyez le texte ). A 0 l'égard de Télémaque, il faut que ni Calypso, ni la jeune Eucha- « fis, ni la charmante Antiope, fille du roi Idomcnée, ni aucune « des belles nymphes de l'île d'Amour ou de Chypre, ni Vénus « même, n'aient point eu le vent de son infirmité secrète; car as- « sûrement elles n'auraient point été si empressées de l'avoir pour « époux ou pour galant, et n'auraient pas été si affolées de lui que « le roman les représente. » ( Pag. 369-70-71 . )
Enfin dans une troisième partie, dont Faydit no donne cependant qu'une idée ( et quelle idée! ) il attaque le Télémaque sous les rapports littéraires.
« Je voulais donc, dit-il, relever en dernier lieu les absurdités, « les fatuités et pauvretés d'esprit et fautes de jugement qui sont e répandues dans cet ouvrage, et surtout dans les épisodes, dans « les dénoûments des intrigues, dans les portraits des personnes « vivantes, dans les instructions et les leçons de sagesse et de phi- « losophie que Mentor donne à son élève. » ( Pag. 452. )
Suit la critique de la scène admirable où Mentor précipite Télémaque dans la mer. Ensuite viennent des plaisanteries sur le naufrage. Mentor et Télémaque son\ h califourchon sur un màt, « comme « font les enfants qui mettent un bàlon entre Knirs jambes, et le « tournent comme ils veulent deçà et delà, et rappellent leur petit « dada. » ( Pag. 456. ) Mais comment Mentor et Télémaque ne « glisseraient-ils point sur ce mal! Apparemment qu'ils avaient
254 EXAMEN DES MArxTYSS.
« mis chacun un clou derrière eux, qui les empêchait de couler. » ( Pag. 356. )
Plus loin, vous lisez que, « dans le roman de Télémaque, tout est hors de sa place et de travers. » ( Pag. 464. ) « Dans le roman de « Télémaque^ tout est guindé, singulier, extraordinaire : l'historien a est toujours monté sur deséchasses; les moindres bergères y « parlent toujours phébus et poétiquement. » (Ibid.) « Les proues- « ses de don Quichotte et de Gusman d'Alfarache, ni celles des « Amandis et de Roland le Furieux, n'ont rien de semblable. » (Pag. 476.)
Enfin, sur quelques expressions employées par Fénelon pour peindre la beauté d'Antiope, Faydit s'écrie :
a A quoi peuvent servir, après cela, toutes les belles instruc- « tions de morale et de vertu chrétienne et évangélique que M. de « Cambrai fait donner par Mentor à Télémaque? N'csl->cepas mé- « 1er Dieu avec le démon, Jésus-Christ avec Déliai, la lumière avec « les ténèbres, comme dit saint Paul ; faire un mélange ridicule et « monstrueux de la religion chrétienne avec la païenne, et dos « idoles avec la Divinité?... Bien loin que la vérité, débitée par ces « sortes de prêcheurs, fasse impression et porte à la dévotion, elle « ne peut tout au plus porter les lecteurs qu'à la leur rendre sus- « pecte, et même méprisable. » (Pag. 462.)
Ces derniers passages de la Télémacomanie tombent si juste sur les Martyrs, c'est là si parfaitement les reproches que l'on a faits au style, au sujet et à l'effet du livre (galimatias, phébus, caractères ridicules, péril pour les mœurs et la religion, profanation, scandale), que mes censeurs semblent avoir copié les pensées, les plaisanteries et les phrases même de Faydit.
J'étais destiné à éprouver un genre de critique tout particulier. Il a fallu, pour m'attaquer, changer de poids et de mesures, et reprocher ^nx Martyrs ce qu'on approuve partout ailleurs : car ce n'est pas la manière, mais le fond qu'on censure dans l'épisode de Velléda; oX pourtant Velléda est-elle autre chose que Circé, Didon, Armide,
EXAMEN DES MARTiKS. 255
Eucliaris, Gabrielle? Je n'ai fait que suivre les traces de mes devanciers , en ajoutant à ma peinture un correctif qu'aucun auteur n'a mis à la sienne. Renaud ne se repent point de ses erreurs comme amant, il rougit seulement de sa mollesse comme guerrier. Il retrouve Armide, il la console, il s'en va de nouveau avec elle : et quel tableau que celui de Renaud couché sur le sein d' Armide , et puisant tous les feux de l'amour dans les regards de l'enchanteresse! Si j'avais retracé de pareilles images, que n'eût-on point dit, que n'eût-on point fait? Et remarquez toutefois que l'écrivain de ces scènes voluptueuses allait être couronné de la main d'un pape au Capitole, lorsqu'il mourut la veille de sa gloire. Eudore se repent, Eudore combat sa faiblesse ; après sa chute, il la déplore ; il se soumet à une pénitence publique, il retourne à la religion; et son repentir est si grand, si sincère, qu'il le conduit au martyre. Les saints eux-mêmes, et les plus grands, ont donné de pareils exemples de faute et d'expiation. Saint Augustin ne nous at-il pas peint ses désordres? Son fils Adéodat ne fut-il pas le fruit d'un amour criminel! Soit qu'on examine l'épisode de Velléda dans ses conséquences pour Eudore, soit qu'on le considère sous d'autres rapports, cet épisode n'a aucun danger; l'effet même de la passion de la druidesse en amortit l'effet pour le lecteur. L'espèce de folie dont Velléda est atteinte, le malheur de cette femme, l'indifférence d'Eudore, ses remords après sa chute, ne laissent que la tristesse au fond de l'àme. Observons de plus que Velléda ne détruit point l'intérêt pour Cymodocéc, comme Didon pour Lavinie. C'est peut-être la première fois que la passion a moins intéressé que le devoir, et l'amante moins que l'épouse : espèce de tour de force dans ce genre, qui rend l'épisode très moral. Cette observation n'est pas de moi ; elle est d'un homme supérieur, sur l'autorité duquel j'aime à m'appuyer.
Il faut dire pourtant que j'ai remarqué dans le dixième livre des tours un peu trop vifs, des expressions qui pouvaient être adoucies sans rien perdre de leur chaleur. J'ai retranché les blasphèmes
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et les imprécations d'Eudor'c au mumcnt de sa chute; j'ai épaissi les voiles; en un mot, tel que cet épisode reparaît aujourd'hui, il serait impossible au chrétien le plus scrupuleux de s'en plaindre; à plus forte raison à des critiques qui visiblement ne sont pas fort chrétiens.
Si j'examine ensuite le caractère de l'autre héroïne des Martyrs, je vois que Cymodocée a trouvé grâce aux yeux de la plupart des critiques, mais on s'écrie : « Cymodocée ne meurt pas chrétienne, « elle meurt pour son époux. »
Je ne m'attendais pas à ce reproche. Si je croyais mériter quelque louange, c'était précisément par ce côté. Des hommes faits pour avoir une opinion en littérature en avaient jugé ainsi. Quoi! on voudrait que Cymodocée, à peine âgée de seize ans, élevée toute sa vie dans le paganisme, ayant à peine reçu au milieu des persécutions quelques instructions chrétiennes; on voudrait .qu'elle fût tout à coup aussi ferme dans la foi qu'une sainte Félicité ou qu'une sainte Eulalie ! On a vu, dit-on, de pareils miracles. D'accord; mais en poésie il faut suivre la règle :
Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.
Ce mélange de timidité et de fermeté, d'ignorance et de lumières ; ces hésitations d'une femme demi païenne, demi chrétienne , qui confond dans son amour et sa religion nouvelle et son nouvel époux, sont des traits qu'il m'était impossible d'omettre, si je voulais conserver la vraisemblance du caractère. Cymodocée subitement inspirée, renversant les idoles, demandant le martyre, bravant les bourreaux, maudissant la religion de son père, eût été le comble de l'absurdité en fait d'art et de mœurs. Outre que la violence ne plaît point dans les femmes, et qu'en général on aime peu les héroïnes, Cymodocée eût encore offert le grand inconvénient d'une ressemblance parfaite avec Eudore. Que fût-il resté à celui-ci, si la fille d'Homère eût lutté avec lui do courage et de zèle? Cymo-
docée meurt, c'est assez. Dieu accepte le sacrifice de cette colombe: son ingénuité et son innocence seront comptées pour ce qui manque à la perfection de sa foi. Tous les saints ne vont pas au ciel par la même vertu : les uns brillent pcr la charité, les autres éclatent par la simplicité du cœur. Il ne faut pas croire aussi que tous les martyrs apportent au combat la même ardeur et la même force : on a vu dans les forêls du Canada de jeunes missionnaires pousser des cris dans l'excès des tourments que leur faisaient souffrir les Sauvages, tandis qu'auprès d'eux un vieil apôlre expirait sans faire entendre d'autres soupirs que ceux de l'amour divin ^ Faites de Cymodocée une chrétienne emportée et farouche, il faudra jeter le livre au feu.
Cependant, on doit toujours reconnaître ce qu'il peut y avoir de fondé en raison, même dans la critique la moins raisonnable. Pour éviter tout reproche, j'ai fait un changement considérable dans cette édition. Cymodocée n'est plus demandée directement par le ciel, comme victime expiatoire, mais indirectement, comme une victime dont le sacrifice doit augmenter le sacrifice d'Eudore, et rendre plus efficace l'holocauste du martyr. La foi de Cymodocée n'exige plus, dans ce plan, la même force, et la religion et l'art sont satisfaits.
Telles sont à peu près les objections morales et religieuses que l'on a faites aux Martyrs. Veut-on savoir la vérité? Si j'avais originairement retranché une douzaine de lignes de la préface, et si j'avais donné un autre tilre à l'ouvrage, je ne sais pas sur quoi on se serait disputé. On s'est jeté sur le passage où je parlais du merveilleux chrélien, et l'on s'est baltu contre ce qu'on appelle mon système: il ne s'agissait point d'un système ; il n'élait question que do juger un livre, d'en considérer le slyloet le plan, d'en examiner les transitions; de voir si j'avais iKMirriisemeiit r.ijeuni des comparaisons antiqu(>s, trouvé des comparaisons nouvelles; de prunoni-er sur la vérilé des lalileanx ; de dire eu quoi je dilfèriiis de mes prédécesseurs,
' Voyez l'I isioiip du pèro BîV'liciif el de son jeune conip:i;:non, cit/'e dans le Gniic du CItrisliuuttmc, d'apus \'Ui}<t(iiie de la AouvclL-lratiCC, vBi
tiUAULl.VOiX.
en quoi je leur ressemblais ; de montrer les écueils que j'avais évités, ceux où j'avais fait naufrage : on n'a point songé à tout cela. Qu'importent à la criliijue la bonne foi et la justice quand elle veut aveuglément condamner? On saisit quelques phrases au hasard, on ferraille avec l'auteur, et l'examen se réduit à une amplification injurieuse, où l'on tâche de faire briller par-ci par-là un peu d'esprit.
Il est certain aussi que le tilre du livre, connu d'avance, avait préparé l'esprit du public clirctien à un ouvrage d'un tout autre genre. On s'attendait à trouver une espèce de martyrologe, une narration historique des persécutions de l'Église, depuis Néron jusqu'à Robespierre. La surprise a été grande lorsque, frappées de cette idée, des personnes simples se sont trouvées, en ouvrant le livre, au milieu de la famille d'Homère. Des gens un peu moins simples se sont vite aperçus de celle surprise , et ils en ont profité pour augmenter l'humeur qui s'empare involontairement de notre esprit lorsque nous sommes trompés en quelque chose. Si j'avais intitulé mon livre les Aven Ivres d'Eudore, on n'y aurait cherché que ce qui s'y trouve. Il est trop tard pour revenir à ce titre; et d'ailleurs le véritable titre de l'ouvrage est certainement celui qu'il porte. La surprise passei'a ; elle est déjà passée ; et l'ouvrage ne tardera pas à être considéré sous son véritable jour.
Si le Génie du Christianisme a été de quelque utilité à la religion, les Martyrs, je l'espère, partageront avec lui cet inestimable honneur. L'homme est plus sensible aux exemples qu'aux préceptes. La peinture des souffrances de tant de martyrs ( car, après toul, celte peinture n'est pas une fiction ) ne sera point sans effet sur les lecteurs. Heureux si j'iii prouvé que notre religion peut lutter sans crainte avec les plus grandes beautés d'Homère, et qu'elle donne, dans l'infortune, un courage au-dessus de la rage des persécuteurs et de la cruauté des bourreaux 1