OBJECTIONS LITTÉRAIRES
Un homme do beaucoup d'esprit, de goût et de mesure, cl qui
de plus est poète, et poêle d'un vrai talent, ce qui ne gâte rien à la présente discussion, n'a fail que trois objections contre les Martyrs, après lesquelles il semble tout approuver :
1" Le héros n'est pas historique;
2* Le triomphe de la religion, où le but de l'ouvrage n'est pas a?sez annoncé;
3* Le récit n'est point assez lié à l'action.
Il y a en littérature des principes immuables, et d'autres qui n'ont pas la même certitude. La règle des trois unités, par exemple, est de tout temps, de tout pays, parce qu'elle est fondée sur la nature, et qu'elle produit la plus grande perfection possible. Je crois qu'il n'en est pas ainsi de la règle du personnage historique, parce qu'il est prouvé qu'on peut intéresser aussi vivement pour un personnage d'invention que pour un personnage réel. Aussi voyonsnous qu'Aristote et Horace laissent à ce sujet plus de liberté à l'auteur.
On convient que la plupart des préceptes d'Aristote pour la tragédie s'appliquent également à l'épopée. Dacier, dont j'emprunterai la traduction, s'explique ainsi en commentant le vingt-quatrième chapitre de la Poétique :
« Aristole a dit, dans le cinquième chapitre, que l'épopée a cela « de commun avec la tragédie, qu'elle est une imitation des aclions « des plus grands personnages, et il a eu soin de nous av(M'lic que « toutes les parties de ce poëme héroltiiie se trouvent dans la trat gédie. Ainsi , ayant expliqué parfailemenl el en détail tout ce qui t regarde la composition du poème dramatique, il n'a presque plus « rien à dire de l'épopée. Voilà pourquoi il est si court dans le « traité; il n'y emploie que deux chapitres, qui ne sont, à propre- « ment parler, qu'une récapitulation sommaire, et une application € qu'il fait à l'épopée des règles qu'il a dounées à la tragéJie. » ( Poéliq. d'ARiST., jïag. 371. )
Ce poir.l élubli , nous trouvons qu'Aristote dit :
« 11 arrive fort souvent que dans les tragédies on se conlenle
« d'un ou de deux noms connus, et que tous les autres sont inven- « tés. Il y a même des pièces où pas un nom n'est connu, comme « dans la tragédie d'Agathon, qu'il a appelée la Fleur ; car, dans « cette pièce, tous les noms sont feints comme les choses, et elle ne « laisse pas de plaire.
a C'est pourquoi il n'est pas nécessaire de s'attacher scrupuleu- « sèment à suivre toujours les fables reçues d'où l'on tire ordinai- « rement les sujets de tragédie. Cela serait ridicule ; car ce qui est « connu l'est ordinairement de peu de personnes , et cependant il « divertit tout le monde également.
«t II est donc évident par là, que le poète doit être Vauteur de son « sujet, encore plus que de ses vers. » ( Poétiq. d'ARiST., chap. ix, pag. 126 et 127. )
En examinant ce passage, où brille l'excellent jugement d'Aristote, le savant traducteur observe « qu'Horace était du même senti- « ment; mais qu'il s'est cru obligé d'avertir les Romains que ces « sujets, entièrement inventés, étaient plus difficiles à traiter que « les autres, et de leur conseiller de s'attacher plutôt à des sujets • connus :
Difficile est proprie communia dicere, tuqiie Recliiis liiacum cariiien deducib in actus, Quam si proferres iijnola iudiclaque prinius. »
Ainsi , d'après le premier législateur du Parnasse, j'ai pu inventer mon sujet et mes personnages, et d'après le second , cela m'a jeté seulement dans une roule plus difficile. Aristote cite Agathon, qui réussiten inventant ses héros; et parmi nous on peut s'autoriser de l'exemple de Voltaire, dans Zaïre, Alzire et Tancrède, et même de celui de Racine, dans Bajazet.
Appliquons cctle règle à l'épopée, et attachons-nous à ces mots remarquables du Slagyrilc : « Ce qui est connu l'est ordinairement « de peu de personnes, et cepcndanl il diverlil tout le monde égac iement. »
EXAMEN DES MARTYRS. 26f
E<n effet, tous ces grands personnages de l'épopée, que nous regardons aujourd'hui comme historiques, le sont-ils bien réellement? Seraicnl-ils connus comme Alexandre et César, s'ils n'avaient été chantés par les poètes? Prenons le premier de tous, Achille: je doute fort que, sans Homère, son nom fîit venu jusqu'à nous. Allons plus loin : connaissions-nous beaucoup Télémaque, avant que Fénclon nous eût donné son épopée ? Cependant Télémaque, nommé deux fois dans Vlliade, est encore un des acteurs de VOdyssée. Si l'on veut juger celte question, que l'on considère combien pou de gens savent qu'il existe dans les poèmes d'Homère un personnage appelé Eumée. Ce personnage joue toutefois dans VOdyssée un rôle aussi important que celui de Télémaque; et, quoique pasteur de troupeau, Eumée est le descendant d'un roi. Si quelque poète chantait aujourd'hui le Hdèle serviteur d'Ulysse, pourrait-on dire que ce poète n'aurait pas créé son héros? El ce même Eumée, historique par l'autorité d'Homère, n'est-il point, dans l'origine, un personnage d'invention? On rencontre dans l'histoire de l'enfance des peuples une foule de noms que la mémoire laisse échapper. L'auteur qui s'en empare pour les placer sur la scène épique, et qui les fait passer de l'oublia la gloire, en doit être regardé comme le véritable créateur. Si le pieux Énée ne se trouvait pas dans Vlliade^ et surtout dans ['Enéide, beaucoup de lecteurs se souviendraient-ils de l'avoir entrevu dans Tite-Live et dans Deuys d'Halicarnasse?
On convient que des noms trop éclatants, trop historiquement connus, ne sont pas favorables à l'épopée. Que gagne-t-on alors à ne pas inventer ses héros?
Addison et Louis Racine ont fort bien démontré, au sujet du Paradis perdu, que c'est l'action et non pas le héros qui fait l'épopée. Homère chante la colère d'Achille; il ne chante pas Achille: cela est si vrai, ( le si vous ôtcz de VHiadc le nom d'Achille, et que vous donniez à la colère d'un autre Grec l'influiMice que celle du lils de Pelée a sur les événements du siège de Troie, le poëme existe encore avec tout sou intérêt et toutes ses beautés. Le héros
est donc en soi-même peu de chose dans l'épopée, pourvu qnel'fiction soit grande et intéressante. Et de quelle complaisance Aristote n*use-t-il pas alors envers les poètes, puisqu'il leur permet d'inventer même leur action !
Je soun.eis ces doutes à l'excellent critique dont j'ose me permettre de combattre l'opinion. Je me suis appuyé : 1" de l'autorité d'Aristole, qui permet d'inventer les personnages et le sujet; j'ai fait voir : 2" que les personnages épiques doivent être regardés presque tous comme des créations du poète; je vais ajouter l'auloiité d'un grand exemple : le Renaud du Tasse est un personnage d'invention.
On trouve dans les historiens des croisades six Godefridi, neuf Gaudefridi, quatorze Beaudoin, un Tancrède, vingt-deux Roger, sept Raimond, une foule de Robert, de Gautier, de Richard et de Guillaume; cinq Renaud écrits Riùnakii, un écrit Reinoldus, un autre Rainoldus, et trois écrits Reinauldi.
Ces chevaliers et comtes du nom de Renaud sont répandus dans les historiens des croisades, l'Anonyme donné par Campdcn, Robert Moine, Baidric, Raimond d'Agiles, Fulcher, Gautier, Guibert et Guillaume de Tyr. De tous les Renaud qui se montrent à diverses époques, dans les dilTorentes croisades, aucun ne paraît avoir été delà maison d'Est. Il faudrait surtout chercher le Renaud dn Tasse au temps de l'entreprise de Pierre l'Ermite. Or, on ne rencontre dans l'Anonyme de Campden, Robert Moine et Baidric, historiens de cette première croisade, qu'un seul Renaud : ce Renaud trahit les croisés, se fit m;ihométan, et ne semble pas avoir port." un grand nom. Besoldo, dans son histoire De regibus Ilierosolymorum, garde le même silence. Quand, en fouillant les vieilles chroniques et les titres des grandes maisons d'Italie, on déconvrirail qu'un Renaud de la maison d'Est accompagna Codefroi de BouiUon à Jérusalem, de bonne foi, serait-ce un personna-e historique? Dans ce cas, il y a tel genlilliomme breton ou péri^ourdin qui pourrait ligurer dans l'épopée. Le nom du conilMleSainl-Gilli^scsl cer, i cnienl beaucoup plus connu dans la pivmière croisade que la ijlU|)arl des
noms que j'ai cites, parce qu'il se lit à la fois dans Anne Coranène et dans les chroniqueurs lalins, et pourtant combien y a-t-il de lecteurs qui aient entendu parler du comte de Saiul-Gillcs?
Ainsi ce fameux Renaud d'Est est sorti tout entier du cerveau du. poêle, puisque son nom n'est pas même dans les récits du temps^ Quant à Solinyan, son rival de gloire, on trouve un Soliman^ fils d'un Soudan de Nicée, qui battit le renégat Renaud ; mais c'est tout, et le reste du caractère est formé d'après celui de Saiadin. Et Argant, Clorinde, Herminie, sont-ils des noms historiques? Et Armide, qu'en dirons-nous? Ce n'est point un personnage épisodique; car, si on le retranche du poëme, le poëme n'existe plus. Armide cause l'absence de Renaud, et l'absence de Renaud établit l'action de la Jérusalem, comme le repos d'Achille donne naissance à VIliade. Ainsi, le premier héros du Tasse est d'invention' ; la plu-part des caractères inférieurs sont d'invention; et Armide, sur qui roule la machine poétique, doit également sa naissance aux Muses. Observons que le roi de Jérusalem, Aladin, est encore un enfant du poète. Le père Mainbourg avait remarqué avant moi les Imaginations du Tasse : « Le fameux bois enchanté, dit-il, Ismen, Clorinde, Renaud, Armide, et cent autres pareilles choses de Vinvention du Tasse, ne sont que d'agréables visions d'un poète qui prend plaisir, pour en donner aux aulres, à faire de nouvelles créatures qui nt furent jamais, {llisl. des Crois., liv. m.)
Muralori et Gibbon conviennent aussi que le Tasse a inventé son héros.
Si je passe de ces autorités à mon sujet, on va voir que tout me faisait une loi d'inventer mou principal personnage.
Le caractère grave, froid et tranquille do Constantin, est précisément l'opposé du caractère épique. Qui pouriail se représenter le
«Le criliqiip à qui je m'adresse ici a Irop de candenr pour ni'olijocler qoe c'est Godelioi qui est lo premier héros de la Jérusalem. Je sais bron que le Tasse cluinle il yran Cajatano; uuiis c rsl à Htnaud que le son de Jérusalem «si ailacbé, comme celui de Tioie au lils de i'élée.
père temporel du concile de Nice, livré à ces aventures de guerre et d'amour qu'amène le dévelopement d'une épopée? La vie de ce prince est d'ailleurs trop connue, et malheureusement un crime pèse sur elle. Le poëme héroïque exige des passions, mais il rejette les crimes : noble dédain des Muées, qui n'accordent leur plus beau chant qu'à la vertu!
Je voulais en outre peindre les mœurs homériques, et les scènes tranquilles de VOdyssée, au milieu des scènes sanglantes d'une persécution. Comment, sans absurdité, conduire Constantin sous le toit de Démodocus? Comment produire des rivalités, des jalousies? Aurais-je jeté tout cela dans les épisodes? Dans ce cas, l'unité d'action était détruite. J'avais pour but de retracer la persécution des fidèles sous Dioclétien. Où l'aurais-je placée, celte persécution? Constantin, trop jeune alors, n'y joua aucun rôle. Si l'on dit que j'aurais pu mettre le massacre des chrétiens sur l'avant-scène, en le comprenant dans le récit, mon sujet n'aurait donc pas été la dernière persécution de l'Église? Et c'est pourtant le sujet que je me proposais de traiter. On pouvait trouver autre chose dans la vie de Constantin. Sans doute il y a mille plans, qui tous peuvent être meilleurs que le mien ; mais enfin c'est sur le mien qu'il faut me juger. Combien de fois n'a-t-on pas refait V Enéide et la Henriade !
Il demeure à peu près certain que Constantin, pour des raisons tirées de son caractère et de la nature du sujet, ne pouvait pas être mon héros. Qui donc aurais-je choisi à cette époque? Un martyr connu? C'est ici que les jeux de l'imagination sont impérieusement interdits; c'est ici qu'on aurait crié avec raison au sacrilège. Un confesseur de la foi, devenu l'objet d'un culte sacré, a ses traditions immuables, dont on ne peut s'écarter sans impiété; les actes de son martyr sont là : les éloquents témoins de Dieu s'élèveraient contre la Muse qui oserait changer un seul mol à l'histoire de la religion et du malheur.
D'après ces considérations, je n'avais plus qu'une ressource : celle
d'invciilor mes principaux personnages; il nous reste à voir si, dans ce cas, j'ai usé de tous les moyens de l'art.
Afin d'ennoblir Eudorc, et de le rendre, pour ainsi dire, historique, je le fais descendre d'une faniflie de héros, et surtout du dernier des Grecs, Pliiiopœmen. Racine en>ploiG le même artifice pour rehausser l'importance de Monime. Ainsi c'est dans Eudore que l'Évangile va faire la conquête du sang de ces grands hommes dont Plutarque nous a transmis l'histoire. Inventée sur le même modèle, Cymodocée est la fille d'Homère ; et c'est en elle que le christianisme doit triompher des grâces, des beaux-arts et des divinités de la Grèce. Le critique a déjà trouvé cette réponse assez ingénieuse; il semble même, en ce cas, approuver mes personnages d'invention : mais il aurait voulu que j'eusse insisté davantage sur mon idée, et qu'elle eût été mise d'une manière plus frappante sous les yeux du lecteur. Il a raison; et c'est ce que j'ai fait dans cette édition nouvelle '.
Si l'art trouve ces explications suffisantes, on doit remarquer que la religion, et c'est la chose importante, est pleinement satisfaite par l'invention de mon héros.
Dieu choisit souvent dans les conditions les plus humbles l'homme dont les épreuves attirent la bénédiction du ciel sur les nations.
« Dieu a choisi ce qu'il y a d'insensé , selon le monde , pour « confondre les sages; et ce qui est faible, selon le monde, pour « confondre ce qu'il y a de fort.
« Et il a choisi ce qu'il y a de vil et de méprisable , selon le « monde, et ce qui n'est rien, pour détruire ce qui est grand ^. »
Celle première vérité reconnue , on voit ensuite que la hiérarchie des vertus, et conséqucmmont l'efficacilé plus ou moins grande des sacrifices, est admise pour tous les Pères d'après l'histoire de Gain et d'Abel.
' Voyez le livre du Ciel,
' S. Paul., Epist, ad Corinth., i, cap. i.
266 EXAMEN DlS MARTYRS.
Je puis donc supposer, dans loutes les analogies de la foi, qu'uu temps de la persécution , un martyr dont les actes se sont perdus s'offrit en holocauste volontaire, et que cet holocauste, par un mérite intérieur connu de Dieu seul , parut plus agréable au Très- Haut que toutes les autres victimes. Combien, en effet, de confesseurs obscurs moururent sous Dioclétien , pour la conversion du monde! Outre les fameux athlètes qui brillent dans l'histoire, et qui révélèrent leurs cendres à l'Église par des miracles. « Que de saintes « reliques, s'écrie Prudence, la terre dérobe à» nos hommages! 0 « Italie, qui dira les tombes sans honneurs dont tes champs sont « couverts ^ ! » Eudore sera donc le représentant des héros des deux religions : les uns ignorés du monde, mais couronnés de gloire dans le ciel ; les autres, illustres sur la terre, mais privés de la gloire divine. J'aurai célébré dans sa personne ces pauvres que Galérius faisait jeter dans la mer, ces milliers de chrétiens attachés à des gibets, brisés par des roues, déchirés par des ongles de fer : sublimes victimes, qui, ne prononçant à la mort que le nom de Jésus-Christ, ont laissé leurs propres noms inconnus aux hommes : Slat nominis timbra !
Je passe à l'objection touchant le but de l'ouvrage.
Dans aucune épopée le résultat de l'action n'est plus souvent indiqué que dans les Martyrs. VÉnéide est la fondation de l'empire romain. Virgile en dit un mot au commencement dc*son poëme; ensuite Jupiter explique à Vnéus la suite des destins d'Énée; mais après le premier livre il est à peine question de ces destins. Si^ vous retrouvez les Romains sur le bouclier d'Énée et dans les Champs Élysées, ce ne sont que de beaux épisodes; ce n'est point une marche directe vers le but que le poète a d'abord marqué. A chaque pas, au contraire, le triomphe de la religion est rappelé dans les Martyrs : il est annoncé dans l'exposition ; il est prédit dans le ciel : je répèle en vingt endroits que Constantin régnera
' Lib, Coron.
sur les nations devenues chrétiennes; que l'ambition de ce prince est l'espoir du monde : j'avertis sans cesse que l'enfer sera confondu. Dans le dernier livre , Michel , en précipitant les démons dans l'abîme, déclare que leur empire est passé, que le règne du Christ est établi. Eudore, en allant au supplice, prophétise le régne de Constantin ; et Galérius, en se rendant à l'amphithéâtre, apprend que Constantin , proclamé César, marche à Rome, et s'est délcaré chrétien. Jamais rien fut^il plus clair, plus précis? Toutefois, j'ai cru devoir céder encore à la critique : après ces mots , les dieux s'en vont, j'ai ajouté quelques lignes qui justifient mieux le second titre de l'ouvrage : Galérius meurt; Constantin arrive à Rome, il venge les martyrs ; il reçoit la dignité d'Auguste sur la tombe d'Eudore, et la religion chrétienne est proclamée religion du monde romain.
Cette nouvelle conclusion satisfera surtout ceux qui, daignant applaudir aux Martyrs, ne leur reprochaient qu'une seule chose : c'était d'intéresser le lecteur aux scènes d'une action privée, plutôt qu'au développement d'une action publique. Mais en contentant sur ce point quelques esprits éclairés, je dois dire toutefois que VdiClion publique n'est point une règle de l'épopée; il serait même aisé de prouver la vérité contraire. Toute action , fondement de l'épopée , du moins de l'épopée telle qu'elle existe dans V Iliade, V Odyssée, ['Enéide, et le Télémaque, tient à une action publique ; mais cette action en elle-même est une action privée. Ainsi la colère ■d'Achille n'est point la journée fatale d'Ilion, et l'arrivée d'Énée en Italie n'est point la fondation de Rome , qui n'eut lieu que longtemps après. Dans VOdyssée et dans le Télémaque, l'action est encore bien plus particulière, bien plus domostiquo : c'est un fils qui cherche son père; c'est un mari qui retrouve sa femme dans une petite île obscure; et tout cela sans qu'il en résulte aucun événement dans l'avenir. L'action d'Eudore est absolument de la même nature que celle d'Achille et d'Énée : clic lient à une action publique, mais elle est privée ; elle produit ensuite le règne de Cou-
stantin et le triomphe de la religion, comme la colère du fils de Vilée et l'exil du fils de Vénus amènent la chute de Troie et l'établissement de l'empire romain. Si la Pharsale et la Jérusalem ont pour sujet une action historique achevée dans le cours de ces deux poëmes , l'autorité de Lucain et du Tasse ne peut balancer celle d'Homère et de Virgile. C'est encore une erreur de croire que le héros d'une épopée doit être nécessairement roi ou fils de roi. Renaud et Godefroi même ne sont que de simples chevaliers, ou de très petits souverains, et leur naissance n'a pas plus d'éclat que celle du descendant de Phocion et de Philopœmen. Les personnes qui ont pris quelque plaisir à la lecture des Martyrs peuvent être tranquilles : elles se sont amusées dans les règles. Jamais ouvrage ne fut plus conforme à la doctrine poétique , plus orthodoxe au Parnasse. Je dirai plus : la conclusion que j'ai ajoutée est, je crois, mieux appropriée au goût du temps où j'écris ; mais elle n'eût point été demandé dans le siècle de Louis XIV. Elle n'est point nécessaire selon les lois du genre épique. Homère ne s'est pas donné la peine de faire un seul vers après les funérailles d'Hector, pour annoncer la chute de Troie; et Virgile, après la mort de Turnus, n'a point songé à marier le pieux Enée. Pourquoi cela? Parce que c'est au lecteur à tirer une conclusion trop manifeste , et que le poète n'est pas obligé de tout achever et de tout dire, comme l'historien et le romancier. Ma complaisance à cet égard a donc été extrême, et je pouvais, sans scrupule, laisser les choses comme elles étaient.
Venons au récit.
J'ose dire encore que dans aucune épopée le récit n'est rattaché aussi fortement à l'action qu'il Test dans les Martyrs.
Le récit de VOdyssée n'a point de rapport à la catastrophe ; celui de y Enéide est court et admirable : mais revoit-on, dans la suite du poème, les princii)aux acteurs quÉuée fait agir d.ins sa narration, et la scène en Italie se lic-t-cUeà la scène de Troie? L'épisode de Didon,qui n'est ni de l'iiaiou ni du récit, tient-il au fond du du sujet comme l'histoire de Velléda tient au fond des Martyrs?
Le récit du Télémaqiie est magnifique; mais les personnages de ce récit, excepté Narbal, qu'on revoit un moment, disparaissent sans retour.
Dans le récit des Martyrs^ vous trouvez d'abord la peinture des caractères qu'il sera essentiel de connaître dans le développement de l'action ; vous y trouvez le tableau du christianisme dans toute la terre, au moment d'une persécution qui va frapper tous les chrétiens; vous y trouvez l'excommunication d'Eudore, qui fait prendre à l'action le tour qu'elle doit prendre; vous y trouvez la grande faute qui. sert à ramener le héros dans le sein de l'Église : faute qui, répandant sur le fils de Laslhénès l'éclat de la pénitence, attire sur lui le regard des chrétiens, et le fait choisir pour défenseur de l'Église; vous y trouvez le commencement de la rivalité d'Eudore et d'Hiéroclès, l'annonce des victoires de Galérius sur les Parthes : ces victoires achèvent de rendre ce prince maître absolu de l'esprit de Dioclétien, et préparent ainsi l'abdication qui amène la persécution ; enfin vous y trouvez, par la vision de saint Paul ermite, la prédiction du martyre d'Eudore, et du triomphe complet de la religion. Pour comble de précautions, ce récit est motivé dans le ciel : Dieu déclare qu'il a conduit Eudore par la main, afin d'éprouver sa foi et de préparer sa victoire. Ajoutons que ce récit a de plus l'avantage de faire naître l'amour de Cymodocée, d'inspireià cette jeune païenne les premières pensées du christianisme, et de concourir ainsi par un double moyen au but de l'action. 11 ne vient donc pas là sans raison, pour satisfaire la curiosilé d'un personnage, comme la plupart des récits épiques.
Quant à sa longueur, il n'est pas plus long, proportion gardée, que \e récïi deVOdyssée cl que celui du Télémaque, je dis proportion gardée, parce que je crois que les Martyrs ont un peu plus d'étendue que ces deux ouvrages. Il me semble, si je ne me trompe, que je suis assez fort sur ce point : une critique généreuse reconiiaitra sans peine que la raison est de mon côté.
Restent quelques difficultés présentées par divers journaux. J'ai
répondu à ces chicanes de délails dans les remarques ; quant aux caractères de mes personnages, je ne sais trop à quoi m'en tenir. Démodocusest traité, par un censeur, comme un vieillard imbécile et ennuyeux; un autre censeur très peu favorable aux Martyrs, compare la douleur de Démodocus à celle de Priam, c'est-à-dire au plus beau morceau qui nous soit resté de l'antiquité : comment ferai-je?
Le même crilique qui met Démodocus à côté de Priam veut que les Martyrs soient une espèce de parc anglais, de vastes campagnes, où l'on trouve des lieux déserts, des lieux parés, des montagnes, des précipices. Il faut bien que je me console : Pope a représenté les poëmes d'Homère sous l'image d'un grand jardin, et Addison se sert de la même comparaison pour le Paradis perdu.
Le même critique a dit encore que les Martyrs étaient un voyage, et toujours un voyage. Mais l'Odyssée est-elle autre chose qu'un voyage? Ulysse touche à tous les rivages connus de son temps. On disait dans l'antiquité : les Erreurs d'Ulysse. VÉnéide n'est qu'un voyage; la Lusiade du Camoëns n'est qu'un voyage : que de voyages dans la Jérusalem ! Le Télémaque est non-seulement un voyage depuis la première ligne jusqu'à la dernière ; mais le but de l'ouvrage en lui-même, ou l'action proprement dite, est un voyage. Le critique s'écrie : « L'auteur est allé là, une description ; l'auteur est allé ici, son héros y passera. » J'ai une chose bien simple à répondre : les Martyrs étaient achevés en grande partie, principalement le récit d'Eudore, lorsque je suis parti pour l'Orient ; c'est un fait que beaucoup de témoins pourraient aflirmcr. Ainsi ce n'est point Eudore qui voyage en Egypte, en Syrie, en Grèce, parce que j'ai voyagé dans ces contrées célèbres ; mais c'est moi qui suis allé voir les bo/ds que mon héros a parcourus. Je ne sache pas qu'on ait jamais reproché à Homère d'avoir visité les lieux dont il nous a laissé d'admirables tableaux. Je n'ai point, au reste, l'intention de choquer le censeur en répondant à ses objections : je reconnais qu'en attaquant les Martyrs il m'a traité avec décence, indulgence
même, et avec ces égards qu'un honnête homme doit à un honnête homme. Sa critique est celle d'un écrivain de talent; et, bien qu'elle m'ait semblé rigoureuse, elle m'a paru très digne d'être méditée.
Les imilalions ont été un autre objet de controverse. Je ne puis mieux faire que de citer à ce sujet mon défenseur :
« La plus ancienne épopée que nous ayons après celle d'Homère, dit-il, c'est VÉnéide. "Virgile ne se contenta pas d'imiter YOdyssée et V Iliade, il traduisit et abrégea la plupart des batailles du poète grec; il copia pour ainsi dire, selon Macrobe, un autre poète nommé Pisandre, pour en former le deuxième livre. Il prit de nombreux fragmfflits, non-seulement dans les écrivains de sa nation qui l'avaient précédé, mais encore dans quelques-uns de ses plus illustres contemporains, tels que Lucrèce, Catulle, Varius, etc.; en sorte que l'on peut dire que celte épopée fui la première véritable mosaïque \
« Le Tasse, le plus célèbre poète épique des temps modernes, enleva à son tour des fragments aux Grecs et aux Latius. Ses héros furent, autant que son sujet le lui permettait, une copie de ceux d'Homère. Il fit passer dans sa Jérusalem des tableaux, des comparaisons, des descriptions, tellement imités de Virgile, qu'on reconnaît la construction et l'expression même du poète latin jusque dans le nouvel idiome dans lequel elles ont été transportées. La Bible lui fournit aussi des fragments, et c'est ainsi qu'il légua à
'Mon défenseur ne va pas assez loin. Les Argonautes d'Apollonius de Rhodes, Médée d'Euripide, la Guerre de Troie de Ouinlus de Smyrne (c'est l'opinion de Laoerda), ont été mis à contribulion par Virgile. Croira-l-on qu'on reprochait à VEnéide d'être écrite d'un style commun, et de tenir le milieu entre l'enflure et la sécheresse? PérillusFaustinus avait fait un livre pour rassembler tous les vols de Virgile; Oclavius Avitus composa plusieurs volumes des seuls vers pillés et des passages des divers auteurs iniilé^par ce grand poète. On sait généralement que Virgile a traduit Homère, mais on ne sait pas jusqu'à quel point cela est porté. Si on entreprenait de vérifier les imitations, la plume à la main, je ne sais pas s'il resterait vingt vers de suite, je ne dis pas seulement à Y Enéide, mais encore aux Bucoliques et aux Gcorgiques. Qu'est-ce que tout cela prouve contre Virgile? Rien du tout.
M. de Chateaubriand fexemple d*une seconde véritable mosaïque.
« Milion vint ensuite, et prit dans le quatrième livre du Tasse le sujet de son Paradis perdu. Il copia le fameux discours de Satan, qui commence par ces mots : Tarlarei Numi; il emprunta d'un comique italien quelques pensées qu'il jugea dignes de son sujet; il ne craignit pas de s'approprier ce qu'il trouva de bon dans la tragédie de Grolius, intitulée ^(/am exilé. La Sarcoiée, mauvais poème d'un jésuite allemand nommé Mascnius, lui fournit quelques centaines de vers; il puisa dans la Bible plus que tout autre, et son poëme fut la troisième véritable mosaïque.
« 11 me serait aisé de pousser cet examen jusqu'au Telémaque de Fénelon, et même à la Henriade de Voltaire; mais je crois en avoir assez dit. Lorsqu'un écrivain traite un sujet sur lequel d'autres se sont déjà exercés, il y a certaines idées principales qui doivent nécessairement se présenter, qui par là même sont à tout le monde. Les poètes ne diffèrent entre eux sur ce point que par les couleurs dont ils ornent leurs tableaux. Personne, d'ailleurs, avant les censeurs des Martyrs, ne leur a contesté le privilège de transporter dans leurs ouvrages les beautés de ceux qui les ont précédés, pourvu qu'ils sachent se les rendre propres par la manière dont ils les emploient.
tt On sait, dit M. de La Harpe, que faire passer ainsi dans sa « langue les beautés d'une langue étrangère, a toujours été regardé « comme une des conquêtes du génie; et pour juger si cette cona quête est aisée, il n'y a qu'à se rappeler ce que disait Virgile, a qu'il était moins difficile de prendre à Hercule sa massue que de « dérober un vers à Homère. »
« Longin, dans son Traité du Sublime, va plus loin encore que M. de La Harpe : parmi les Grecs, il cite Hérodote, Stésichore et Archiloque; puis il ajoute : « Platon est celui de tous qui a le plus « imité Homère; car il a puisé dans" ce poète comme dans une vive « source dont il a détourné un nombre infini de ruisseaux. . . Au « reste, on ne doit point regarder cela comme un larcin, mais
« comme une belle idée qu'il a eue, et qu'il s'est formée sur les « mœurs, l'invention et les ouvrages d'autruiJ. »
Le choix des autorités citées par mon défenseur est excellent, et me justifie assez sur un point qui ne méritait guère la peine qu'on s'y arrêtât.
Quelques lecteurs ont cru que j'avais transporté trop littéralement dans mon ouvrage des morceaux choisis de poésie antique ; c'est UDO erreur que les notes dissiperont : ces lecteurs ont été trompés par un ou deux vers placés dans les strophes ou dans les chœurs des hymnes à Diane, à Bacchus, à Vénus. Pour en donner un exemple, le Pervigilmm Veneris, chanté dans l'île de Chypre, n'est point le Pervigilium faussement attribué à Catulle; je n'ai emprunté de lui que le Cras amei et un demi-couplet. La première strophe est imitée en grande partie de Lucrèce, et la seconde entière est de moi.
J'ai peu puisé chez les anciens pour les comparaisons : celles des Martyrs m'appartiennent presque toutes. Les personnes dont le jugement fait ma loi pensent que c'est peut-être, avec les transitions, la partie la plus soignée de l'ouvrage. On paraît surtout avoir remarqué la comparaison du lion dans la bataille des Francs, celle de la voile repliée autour du mât pendant la tempête, celle du chant du coq sur un vaisseau, celle de l'homme qui remonte les bords d'un torrent dans la montagne, et qui arrive à la région du silence et de la sérénité; mais enfin j'ai dérobé quelques comparaisons à la Bible, à Homère, à Virgile: et la critique, qui prend tout cela pour imitation littérale, ne s'aperçoit pas que ces comparaisons sont totalement changées.
La comparaison de l'Egypte à une génisse est de l'Écriture. Ayant à peindre l'Egypte après l'inondation, j'ai ajouté : « L'Éj^ypte, toute « brillante d'une inondation nouvelle, ressemble à une génisse féa conde qui vient de se baigner dans les flots du NiL » Ai-je eu
* Traité du Sublime, chap. xi.
tort d'imiter ainsi, et ne pourrai-je pas revendiquer la comparaison entière?
On connaît la description du chêne dans les Géorgiques; description qui, pour le dire en passant, est tirée d'une comparaison de Vlliade. Comme Homère, j'ai mis cette description en comparaison j et voulant peindre la fortune décroissante d'Hiéroclès j'ai dit : « Le « pâtre qui contemple le roi des forêts du haut de la colline, le voit « élever au-dessus de ses rameaux verdoyants une couronne dessé- « chée. » Ce trait ne me rend-il pas propre le passage imité?
On a blâmé ma comparaison d'Homère avec un serpent qui fascine par ses regards une colombe, et la fait tomber du haut des airs. La colombe est Cymodocée. Celte critique, si je ne m'abuse, est peu raisonnable. Le serpent, chez les poètes, est un animal fort noble. Hector, dans Vlliade, est comparé à un serpent. Le serpent était mêlé à toutes les choses sacrées : un serpent sort du tombeau d'Anchise, en Sicile, et vient goûter aux gâteaux des sacrifices. Le serpent était l'emblème du génie : cela convient-il à Homère ? Le serpent était consacré à Apollon : Apollon n'a-t-il aucune analogie avec Homère ? Au temple de Delphes, l'oracle, dans les premiers âges, était rendu par un serpent : ce serpent ne peut-il être Temblème du plus grand des poètes, inspiré par le souffle du dieu des vers? Le serpent était l'image de l'univers et de l'éternité : cela convient-il mal à un poète dont les ouvrages dureront autant que le monde? Enfin, dans l'Écriture, le serpent, animé par le père des mensonges^ séduit la belle compagne de l'homme : Homère, père des fables, qui charme l'esprit de Cymodocée, n'offre-t-il pas ainsi tous les rapports nécessaires à la comparaison qu'on attaque?
Si d'une part on a cru que j'imitais, quand je n'imitais pas, de l'autre on a mis sur mon compte des choses qui appartenaient à l'antiquité. Eudore, au milieu de son épreuve, dit à Feslus : « Regar- « dez bien mon visage, afin de me reconnaître au jugement de « Dieu. » Je ne sais pas ce que cela peut avoir de risible; mais je sais que quand on se mêle de critiquer, il no faut pas pousser le
défaut de mémoire jusqu'à méconnaître un passage de rÉcriture ; passajîe qui se retrouve mot à mot dans le Martyre de sainte Perpétue \ J'aurais ici un beau sujet de triomphe : je ne triompherai point cependant , car le plus habile homme se trompe quelquefois, quoique la méprise soit un peu forte ; il n'y a qu'un certain ton qu'un habile homme ne prend jamais.
Au reste, mes remarques épargneront à Homère, à Moïse, aux prophètes, mille petites tracasseries qu'on leur a faites sous mon nom : ils ont bien de quoi se défendre par eux-mêmes; et vraiment je suis trop sujet à faillir pour me charger encore des sottises de Vlliade et des erreurs de la Bible. On saura donc, en consultant la note, s'il y a sûreté, et si l'on peut me traiter comme je le mérite. Toutefois, je m'accuserai d'un peu de malice : je n'ai pas tout cité dans le remarques; et je ne serais pas surpris que tel malheureux fragment que j'aurais négligé de dénoncer à la critique n'attirât aux anciens une nouvelle avanie. Dans ce cas, je promots le silence : je recevrai avec humilité les réprimandes adressées à Platon, Sophocle, Euripide; je serai même charmé qu'on apprenne à vivre à tous ces Grecs imprudents fourvoyés dans les Martyrs.
Il me reste à dire quelques mots du style des Martyrs : on Ta beaucoup moins attaqué que celui de mes premiers ouvrages. Autrefois on me battait avec mes propres armes; on citait des phrases, des pages même du Génie du CAm/mn/^me véritablement répréhensibles. Mais quant aux Martyrs, il semble qu'on ait évité avec soin d'en mettre de longs morceaux sous les yeux des lecteurs. Il paraît qu'on s'est généralement accordé, amis et ennemis, à remarquer dans ma manière des progrès du côté du goût et de l'art. Si je m'en tiens au jugement des censeurs opposés aux Martyrs, le second livre, presque tout le récit, le combat des Francs surfout, une partie de V Enfer et du Purgatoire, le livre des harangues, le caraolère
* Notalc t;imen nobis faciès nosiras diligentcr, ul recoçrnoscatis nos in die iilo judicii. {Act. Martyr. Passio Sanct. Perpet. et Felicit., cap. xvii, pag. 94.)
de Cymodocée et de Démodocus, sont les meilleures choses qui soient échappées à ma plume ; il n'y a pas assez d'expressions pour les louer. Comment donc croire qu'un livre qui, d'après se? plus vielents détracteurs, renferme un personnage comparable à Priam, et un combat qui n'est point effacé par les plus beaux combats d'Homère; comment croire que ce livre est oublié, mort, enseveli pour Jamais? On va tous les jours à la postérité avec moins de titres; et, grâce à l'imprimerie, l'avenir ne pourra se sauver de nous.
Selon les partisans des Martyrs, c'est le second volume qui l'emporte : le livre d'Athènes, celui de Jérusalem; les quatre derniers livres, et particulièrement le dernier, sont ce qu'il y a de préférable dans l'ouvrage. Voilà certes des jugements bien divers, et d'après lesquels il me serait difficile de me corriger. Les opinions semblent d'accord sur quelque partie du travail, par exemple, sur la prophétie de saint Paul , sur la tentation d'Eudore au repas funèbre, et sur les adieux à la Muse. Ces adieux n'ont cependant d'autre mérite que d'exprimer un sentiment vrai, et de montrer en moi ce qu'on voit dans tous les hommes, la fuite du temps, le changement des idées, et l'approche rapide de ce moment où tout finit. Si ce n*est pas sans quelques regrets, c'est du moins sans remords que j*ai jeté un regard sur les premiers jours de ma vie; et si j'en vois beaucoup d'inutiles, je n'en compte pas un dont je doive rougir.
Je ne sais si je dois revenir sur la question de l'épopée en prose. Les littérateurs de toutes les opinions semblent l'avoir abandonnée, comme une inutile dispute de mots. Car il est certain que d'un côté (ainsi qu'on le prouve judicieusement) la prose n'est pas des vers, et que de l'autre on ne peut anéantir l'autorité d'Aristole et l'exemple du Télémaque. Je renvoie le lecteur à la préface des premières éditions. Je rapporterai seulement la réflexion d'un critique : o Si la versificalion fait rèpopéc, a-t-il dit , il en résulte que VIliade, y Odyssée, V Enéide, la Jérusalem, sont des romans dans nos traductions en prose, et des poëmcs en grec, en lalin et en italien. » L'éloge le plus délicat qu'on ait peut-être fait du Télémaque, est
celui que j*ai lu dans je ne sais quel journal*. Le censeur, pour mettre tous les partis d'accord , suppose que les aventures du fils d'Ulysse sont un beau poëme traduit du grec par Fénelon. On s'est donné la peine de citer Anacréon, pour prouver que les compatriotes d'Homère pouvaient avoir une épopée en prose , mais que nous autres Français, nous ne sommes pas si heureux. On a eu tort d'aller si loin. Les hellénistes se taisent, mais ils rient. Je ne relèverai point des erreurs trop affligeantes. En tout, je veux donner à mes censeurs l'exemple de la modération. S'ils n'ont pas craint de blesser mon amour-propre, je me fais un devoir d'épargner leur vanité. Ils attachent sans doute à leurs ouvrages beauconp plus d'importance que je n'en attache aux miens : puisqu'ils ont mis leur bonlieur dans leurs succès Uttéraires, à Dieu ne plaise que je prétende le troubler. Ces censeurs ont quelquefois écrit des choses agréables et spirituelles; ce n'est qu'en parlant de moi qu'ils semblent parler de leur talent : je conçois qu'ils doivent me haïr. D'ailleurs, si j'ai sur eux l'avantage de quelques lectures, je n'ai que ce que je dois avoir, puisque je me mêle de faire des livres.
Tout ceci soit dit sans ôter à qui que ce soit le droit de courir sus aux Martyrs, comme épopée. Veut-on que ce soit un roman? je le veux bien; un drame? j'y consens; un mélodrame? de tout mon cœur; une mosaïque? j'y donne les mains. Je ne suis point poète, je ne me proclame point poète, pas même littérateur, comme on me fait l'honneur de me nommer ; je n'ai jamais dit que j'avais fait ud poëme ; j'ai prolesté et je proteste encore de mon respect pour les Muses. Rien ne m'enchante comme les vers. El n'ai-je pas passé une grande partie de ma jeunesse à ranger deux à deux des milliers de rimes qui n'étaient guère plus mauvaises que celles de mes voisins? Dans la suite, j'ai préféré un langage inférieur sans doute à la poésie, mais qui me permettait d'exprimer avec moins d'entraves l'enthousiasme que m'inspirent les sentiments des grands cœurs,
' Dans le Mercure, peut-éire : l'arlicle, à ce qu'il me eemble, é(ait de M. Àuger.
les caractères élevés, les actions magnanimes, et le mépris souverain que j'ai voué aux bassesses de l'âme, aux petites intrig-ues de l'envie, et à ces affectations effrontées de courage et de noblesse, que démentent à chaque pas une conduite servile.
CHANGEMENTS FAITS A CETTE ÉDITION , ET REMARQUES AJOUTÉES A LA FIN DE CHAQUE LIVRE.
Dans le troisième IWre, les discours des puissances divines sont retranchés : comme ces discours contiennent l'exposition complète du sujet, et le mot du récit, j'ai été obligé d'en conserver la substance. M. de La Harpe, dans son chant du Ciel, avait commis la même faute que moi , et faisait parler Dieu, à fexemple du Tasse et de Milton, d'après l'autorité de l'Écriture. On lui fit remarquer que ces discours étaient trop longs, et qu'on ne saurait jamais prêter à Dieu un langage digne de lui. Il changea son plan, et, par une heureuse idée , il mit ce qu'il voulait dire dans la bouche du prophète Isaïe. Debout au milieu des saints et des anges, le fils d'Amos lit dans le Livre de Vie les destins de la terre. Je n'ai pu m'approprier cette belle fiction : j'ai eu recours à un autre moyeu que l'on Jugera.
Dans ce même livre du Ciel, Cymodocée n'est plus demandée comme une victime immédiate, mais elle est annoncée comme une victime secondaire, qui doit augmenter le mérite du sacriûce d'Eudore. Les passages de V Apocalypse qui avaient servi de prétexte aux plaisanteries bonnes ou mauvaises d'un journal ont disparu : tout ce qui pouvait blesser la doctrine ou le dogme, dans le Purgatoire, VEnjer et le Ciel, a été scrupuleusement effacé. Je ne m'en suis pas rapporté là-dessus à mes lumières, je me suis soumis à la censure de quelques savants ecclésiastiques.
J'ai insisté davantage sur la naissance d'Eiidore et de Cymodocée, et sur ce qu'ils sont , l'un et l'autre, les représentants des grands hommes et des beaux-arts de la Grèce.
Dons le livre de resclavagc d'Eudore chez les Francs, j'ai rétabli un morceau que j'avais supprimé sur l'épreuve, et que plusieurs personnes regrettaient.
Dans le livre de Velléda, on ne trouvera plus les imprécations d'Eudore, les couleurs trop vives sont adoucies.
J'ai abrégé la scène de l'entrevue de Cymodocée et d'Hiéroclès : elle sentait trop le roman.
J'ai annoncé plus fortement et plus clairement le triomphe de la religion.
J'avais quelquefois parlé moi-même comme poète (qu'on me passe le mol) le langage de la mythologie : j'ai fait disparaître ces légères inadvertances ; j'ai retranché plusieurs comparaisons, abrégé quelques détails de mœurs, et corrigé quelques fautes contre l'histoire et la géographie.
Enfin j'ai ajouté des remarques à chaque livre.
Ces remarques contiennent les imitations d'Homère, de Virgile etc., etc. Les autorités historiques se trouveront aussi dans ces notes. On y verra enfin d'assez longs morceaux de mon Ilinéraire de Paris à Jérusalem, en passant par la Grèce, etc. Ces morceaux serviront de commentaires aux descriptions de la Grèce, de la Syrie et de l'Egypte. Je n'ai passé en Orient que pour visiter les lieux où j'ai placé la scène des Martyrs; il est donc tout simple que le voyage justifie les tableaux du voyageur.
J'ai écrit ces notes avec une grande répugnance, et seulement pour obéir au conseil de mes amis. Ils m'ont représenté que beaucoup de lecteurs , étrangers au langage de l'antiquité, avaient besoin d'une espèce d'explication pour lire les Martyrs; que c'était l'unique moyen de faire tomber une foule de critiques. J'ai cédé à ces raisons; mais j'aurais mieux aimé que l'avenir, s'il y a un avenir pour moi , se fût chargé du commentaire. J'ai développé mon plan dans ces remarques, et montré la suite de mes idées et de ma composition. Je l'ai fait avec sincérité, et comme j'en aurais agi pour l'ouvrage d'un autre. Ces remarques apprendront du moins
quelque chose à quelques lectçurs, et elles seront un monument de ma bonne foi.
Tout ceci prouve , j'espère, ce qui est déjà prouvé, mon obéissance à la critique. Elle est telle, que souvent mes amis n'osent me faire des objections, dans la crainte de me voir changer et bouleverser tout au moindre mot. Je n'ai point cet orgueil qui se complaît dans une erreur. Si quelque chose me rendait indocile à la leçon, c'est la manière dont elle est donnée. Je ne reçois point un conseil sous la forme d'un outrage; autant je pourrais craindre la séduction de la bienveillance, de l'estime, des prévenances, des égards, autant je repousse le ton impérieux et les airs de maître.
Il faut parler à présent de certains reproches qui me sont beaucoup plus sensibles que tous les autres, parce qu'ils semblent tomber sur mes amis.
On a voulu faire entendre que des hommes distingués, dont le jugement est une autorité puissante, après s'être prononcés pour les Martyrs, se sont ensuite prudemment retirés lorsqu'ils ont vu déchirer l'ouvrage.
Qu'on sache que les amis qui me restent, tout petit que soit le nombre, ne sont pas de ceux qui se retirent au jour du combat : ils ont un jugement formé, et ils n'attendent point l'approbation ou l'animadversion d'un bureau d'esprit pour savoir à quel rang ils doivent placer un ouvrage : ils regardent les Martyrs comme le meilleur, ou, si l'on veut, comme le moins faible de mes très faibles écrits. Est-ce un homme dont le beau talent, comme écrivain, surpasse encore .la pureté du goût comme critique, que l'on a voulu désigner par cette étrange assertion? Mon illustre ami a dit et redit cent fois à quiconque a voulu l'entendre ce qu'il pense de mes derniers travaux littéraires ; ses sentiments à cet égard sont bien loin d'clrc changés : le temps et les satires publiées contre mon livre n'ont fait que l'affermir dans l'opinion qu'il a des Martyrs, et aucune opinion, sur tous les points et sous tous les rapports, ne leur est plus complètement favorable.
EXAJIiiN DES MARTYRS. 28 ï
Si l'on trouve mauvais qiio je me vante ici des suffrages que j'ai obtenus, si je sors des bornes d'une modestie que la faiblesse de mes talents me prescrit, et que je n'ai jamais franchies jusqu'à présent, qu'on s'en prenne à l'indigne manière dont on m'a traité. Il est aisé de comprendre pourquoi on avait hasardé une accusation qui jetait de la défaveur sur mon ouvrage, en même temps qu'elle flétrissait le caractère de mes amis. On savait que les dignités dont le premier d'entre eux est revêtu lui interdisainet toute espèce de lutte dans les journaux ; on n'a pas craint alors de l'appeler dans une arène où il ne pouvait descendre. Si l'indignation que cause l'injustice l'avait engagé malgré moi dans ce combat, eh bien! on avait encore toute gagner : on eût fait du bruit en s'attaquant à un nom célèbre.
Enfin, s'il faut en croire les adversaires des Martyrs, ce sont les coteries, les cabales, les partis, qui agissent en ma faveur.
Depuis mon entrée dans la carrière des lettres, tous mes pas ont été marqués par des orages. J'ai été accablé d'injures, de pamphlets, de parodies, de critiques, de plaisanteries en prose et en vers; mes phrases traînent dans toutes les salelés des boulevards; mon nom se rencontre dans toutes les satires. Qu'ai-je opposé à cela? Une seule défense où, en répondant d'une voix ferme, je n'ai point rendu l'insulle pour l'insulte^. Me rencontre-l-on dans ces salons et sur ces théâtres où se forge la renommée? Suis-je de quelque assemblée littéraire? Vais-je lisant mes ouvrages à quiconque veut les écouler? Je vis seul; je n'ai point d'école, point de jeunes gens qui viennent recueillir les paroles du maître. Si j'en crois pourtant la faveur publique, il ne tiendrait qu'à moi de m'entourer de nombreux disciples. Avant la révolulion, étant encore dans ma plus grande jeunesse, un heureux hasard me jeta dans la soeiélé de M. de La Harpe, et j'eus le bonheur de recevoir les leçons de cet excellent maître II a daigné me rappeler dans son«leslamenl, et je déplore tous les jours la perle d'un homme si utile aux lellres. Que'
' Défense du Génie du Christianisme.
défenseur n'ai-je pas perdu ! Tout le monde sait l'amitié qui me lie au digne successeur de l'Arislarque français; amitié qui compte déjà bien des années, puisqu'elle remonte à l'époque où j'ai connu M. de La Harpe. D'autres littérateurs distingués, que je fréquentais à cette même époque, ont suivi des routes différentes de la mienne : ils se sont déclarés mes ennemis sans que je les aie provoqués ; ils m'ont attaqué dans leurs écrits avec violence. Je ne me suis pas plaint de leur infidélité au souvenir d'une ancienne liaison ; j'ai lu les critiques qu'ils ont faites de mes premiers ouvrages, j'y ai remarqué du goût, de l'esprit, du talent, du savoir. S'ils m'ont paru quelquefois aller trop loin, j'ai pensé ou que mon amour-propre me trompait ou qu'ils étaient emportés malgré eux au delà des bornes, par celte chaleur d'opinion dont on a tant de peine à se défendre. Je me plais même à reconnaître que les rudes leçons d*une amitié changée m'ont été utiles, et que si les Martyrs ont moins de taches que mes précédents écrits, je le dois à ces jugements, peut-être un peu rigoureux. Je ne pense nullement comme ces hommes de lettres en matière de religion : mais cela ne me rend point leur ennemi, et je ne le dis point par une hypocrisie superbe'.
Ce ton n'est guère, il me semble, celui d'un chef ûe parti, d'un homme de coterie. Aujourd'hui que l'on a passé envers moi toiftes les bornes ; aujourd'hui que l'on a tenu, eu parlant des Martyrs, un langage que l'on ne m'avait jamais adressé dans la plus grande chaleur de la controverse sur Atala, qu'ai-je opposé à cette attaque? Pendant huit mois un profond silence; maintenant cet Examen., où je n'ai pas même employé les réponses personnelles que je trouvais dans la brochure d'un défenseur inconnu.
Ne pourrais-je pointa mon tour, avec plus de justice, accuser mes adversaires de cabale et d'esprit de parti? Je demanderais si
' Tandis qup |'(''cri\;:is ceci, les lilléralfurs dislinsués dont je parle avec celle nudéralion remplissiifia les aliiaiiiiclis ilo vers injurimix contre les Martyrs. La meilleirc rciionso que je [misse, faire à ces lillératiurs, c'est de laisser subsister tel qu'il est le paragraphe <iui a donné lieu à celte noie.
des gens pleins de bonne foi et de droiture ne se sont point assemblés pour délibérer sur, le sort qu'on ferait mWMarlyrs? Je demanderais si, dans l'incroyable chaleur de la haine, on n'est point allé jusqu'à proposer d'insulter ma personne autant que mon ouvrage? Ceux qui connaissent à fond l'odieuse intrigue montée contre les Martyrs, verront bien que je ne dis pas tout. Et quel moment a-t-on choisi pour m'attaquer ! moment où la moindre noblesse de caractère eût suffi pour interdire toute critique injurieuse! Mais on n'a respecté ni ma douleur ni mes regrets.
J'entends d'ici mes adversaires me répondre :
« Vos études, vos voyages, vos sacrifices, vos douleurs, vos regrets ne font rien à l'affaire; le public n'entre point dans toutes ces raisons. Les Martyrs sont-ils une bonne ou une méchante épopée? voilà la question. Il n'y a point d'auteur censuré qui ne crie à l'injustice, à la persécution; qui n'en appelle à la postérité; qui ne se compare à Racine outragé , quoiqu'il n'ait rieu de commun avec Racine. Les droits de la critique sont de dire nettement et clairement son avis, de juger impitoyablement un livre sans considérations aucunes, sans ménagements, sans égards aux réclamations de l'auteur. »
Non, ce ne sont point là les droits de la critique; et puisqu'elle ignore ses véritables droits, je vais tâcher de les lui faire connaître.
Un homme prend tout à coup le titre d'auteur; il se présente au public sans nom, sans talent, sans bonnes éludes; tout annonce en lui une incapacité absolue pour l'art du poète, de l'orateur, de l'historien : c'est alors que la critique a le droit incontestable de repousser cet homme, sans égards, sans ménagements, sans considérations aucunes. Elle peut employer contre lui toutes sortes d'armes, hors celles qu'interdit l'honneur. Raisonnements, plaisanteries, vérités duresvet tranchantes, tout est bon, parce qu'elle fait alors une œuvre charitable : elle arrête un malheureux au commencement d'une carrière où l'attendent les humiliations et le ridicule, s'il est riche,
^84 EXA3IEN DES îîARTYRS.
!e mépris et la misère si la fortune lui a refusé ses dons. Les lettres, sans le talent propre à les rendre utiles ou agréèibles, ne servent qu'à corrompre le cœur, qu'à nous gonfler de haine et d'envie, qu'à nous arraclier aux devoirs de la société, et à nourrir en nous un amour-propre féroce aux dépens de tous les sentiments généreux.
Mais quand la critique croit avoir le droit d'user de la même rigueur dans toute occasion et avec toute espèce d'hommes, dès qu'un ouvrage lui déplait, elle est dans une grossière erreur. Il résulterait de là que Boileau pourrait être traité comme Chapelain , si le ÎMirin ou VArt poétique encouraient la disgrâce d'un censeur, et que le premier barbouilleur de jugements littéraires pourrait manquer impunément au génie de Corneille.
Il y a donc nécessairement une règle qu'il n'est permis à personne de violer. Or, cette règle, la voici :
Ce qui décide du ton et des égards que l'on doit employer dans l'examen d'un ouvrage, c'est le plus ou moins de renommée, le plus ou moins d'estime qui s'attache au nom de l'écrivain, et, jusqu'à 3m certain degré, le plus ou moins de temps, de veilles, d'études, de travaux, que cet écrivain a consacrés aux lettres.
Qu'un auteur ait donc obtenu un succès incontestable, puisque c'est un fait; que ce succès se soutienne après dix ans révolus; que des éditions sans cesse renouvelées, des traductions dans toutes les langues, aient fait, à tort ou à raison, connaître le nom de cet auteur dans toute l'Europe^ que cet auteur jouisse d'ailleurs de la réputation d'un honnête homme, la critique qui ne lui oppose qu'une parodie burlesque passe les bornes de son pouvoir ; elle doit se souvenir que ce n'est plus un écoUer qu'elle corrige; mais qu'elle est appelée à juger un homme vieilli dans l'art , et dont elle ne peut relever les erreurs qu'avec défiance, mesure et politesse : elle sera d'autant plus tenue à ces égards, que l'auteur aura mieux connu le prix de l'estime publique, et que, respectant celle estime, il n'aura point broché son nouvel ouvrage, mais aura fait tous les sacrifices pour rendre cet ouvrage digne du succès qu'ont obtenu
ses premiers écrits. Ajoutons que, dans ce cas, l'auteur a le droit de demander que son juge ait au moins celle compétence qui tient à la gravité des études et du caractère, et d'exiger que le peintre en grotesque ne soit pas admis à prononcer sur les tableaux du peintre d^histoire.
Si cette opinion sur les devoirs des juges littéraires n'était que la mienne, elle ne mériterait pas sans doute la peine qu'on s'y arrêtât; mais c'est aussi celle du maître de tous les critiques, d'un homme qui se connaissait en bons et en mauvais ouvrages, et qui se fit un jeu toute sa vie de tourmenter les Cassagne et les Cotin. « Traiter « de haut en bas, dit Boileau, un auteur approuvé du public, « c'est traiter de haut en bas le public même^ »
Tels sont les devoirs que la raison, l'équité, la modération, l'honneur, prescrivent, à la critique. Ont- ils été remplis envers moi, ces devoirs, et dois-je être placé ou dans la classe de l'homme nouveau qui cède imprudemment à la dangereuse tentation d'écrire, ou dans celle de l'homme connu qui a fait des lettres l'occupation princi pale de sa vie? Ce n'est pas à moi à répondre à celte question.
Disons plutôt, afin de quitter ce triste sujet, et pour faire voir que ce n'est point ma vanité blessée qui se lamente, disons que, si j'ai le droit d'être choqué de certaines leçons, cela ne me rend point injuste. Je sais que je suis amplement dédommagé d'une persécution passagère, par le suffrage des hommes supérieurs, par les critiques décentes de la plupart des journaux, par le jugement favorable de cette société polie que recherchaient surtout Boileau, Racine et Voltaire; enfin, par les applaudissements de la grande majorité du public. Je n'ai jamais espéré d'ailleurs que les Martyrs obtinssent, dans le premier moment, un succès aussi populaire que celui du Génie du Christianisme. Les temps sont changés : l'ouvrage n'est pas du même genre; il convient à beaucoup moins de lecteurs. Jamais un livre de celte nature ne fut reçu d'abord avec
' Lettres à Brossette, , tom. i, pag. 61.
286 EXÀMF?^ DES MARTYRS.
enthousiasme, le Télémaque excepté ; et l'on sait que sa prompte renommée tint à des causes indépendantes de son mérite réel. S'il paraissait aujourd'hui, il est hors de doute que le vulgaire des lecteurs et des critiques le trouveraient froid, traînant, ennuyeux, et même écrit avec une négligence impardonnable; et cependant quel chef-d'œuvre de goût, de style et de simplicité!
Malgré l'opposition de mes ennemis, malgré les préjugés de toute espèce qu'on a voulu faire naître contre les Martyrs^ j'ai encore réussi beaucoup au delà de mon attente : il s'est plus écoulé d'exemplaires de mon dernier ouvrage en quelques mois, qu'il ne s'est vendu d'exemplaires du Génie du Christianisme en plusieurs années. Sans parler des juges qui se sont déclarés pour moi, ceux qui ont condamné les Martyrs m'ont donné, pour ces mêmes Martyrs, des éloges que je n'ai jamais obtenus pour mes autres écrits; éloges tels qu'ils semblaient devoir exclure ensuite le ton qu'on a pris avec moi. Mon amour-propre, comme auteur, a donc dé quoi se consoler; mais je ne puis m'empêcher de gémir sur le misérable esprit qui règne dans notre littérature. Quelle idée doivent prendre de nous les étrangers, en lisant ces critiques, moitié furibondes, moitié bouffonnes, d'où la décence, l'urbanité, la bonne foi, sont bannies; ces jugements où l'on n'aperçoit que la haine, l'envie, l'esprit de parti, et mille petites passions honteuses? En Italie, en Angleterre, ce n'est pas ainsi qu'on accueille un ouvrage : on l'examine avec soin, même avec rigueur, mais toujours avec gravité. S'il renferme quelque talent, on s'en fait un titre d'honneur pour la patrie. En France, on dirait qu'un succès littéraire est une calamité pour tous ceux qui se mêlent d'écrire. Je l'avouerai : quand je vois traîner dans la fange les lambeaux de mes ouvrages, je regrette quelquefois cette carrière où personne n'avait le droit de prononcer mon nom publiquement sans mon aveu, et où je disposais seul d'une noble obscurité.
Enfin on a parlé, à mon sujet, de philosophe et de philosophie, et cela d'un ton qui n'a fait tort qu'à celui qui l'a pris. Expliquons-nous:
S'il faut, pour être philosophe, applaudir aux progrès des lumières, honorer les sciences, aimer les lettres et les ar(s, désirer le bonheur des hommes, idolâtrer la patrie, je suis philosophe.
Si, pour mériter ce titre, il faut mépriser la sagesse et la gloire de nos ancêtres, blasphémer une religion qui a civilisé, éclairé et consolé la terre, substituer à Téternelle parole et aux commandements immuables de Dieu le vain langage et la raison changeante de l'homme; s'il faut vanter l'indépendance avec un cœur d'esclave, n'avoir pour soi que les crimes et jamais les vertus d'une opinion, je n'ai point été, je ne suis point, et je ne serai jamais philosophe.
C'est ici mon dernier combat : il est temps de mettre un terme à ces vaines agitations. J'ai passé l'âge des chimères, et je sais à quoi m'en tenir sur la plupart des choses de la vie. Quelle que soit désormais la justice ou l'injustice de la critique, je lui abandonne mes ouvrages : on pourra les ensevelir, les exhumer, les ensevelir de nouveau, je ne réclamerai plus. Je suis las de recevoir des insultes pour remerciements des plus pénibles travaux. Dans aucun temps, dans aucun pays, un homme qui aurait consacré huit années de sa vie à un long ouvrage; qui, pour le rendre moins imparfait, eût entrepris des voyages lointains, dissipé le fruit de ses premières études, quitté sa famille, exposé sa vie ; dans aucun temps, dis-je, dans aucun pays, cet homme n'eût été jugé avec une légèreté si déplorable. Je n'ai jamais senti le besoin de la fortune qu'aujourd'hui. Avec quelle satisfaction je laisserais le champ de bataille à ceux qui s'y distinguent par tant de hauts faits, pour l'honneur des Muscs et l'encouragement des talents ! Noi^ que je rcnoLças^e aux lettres, seule consolation de la vie ; mais personne ne serait plus appelé, de mon vivant, à me citer à son tribunal pour un ouvrage nouveau.
FIN DE LEXAMKN DES M.VnTVnS.
MOÏSE