‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 5)Chapitre 86 sur 219 · SONGE D'ÉNÉE. SONGE D'ÀTHALIE · texte numérisé non relu

SONGE D'ÉNÉE. SONGE D'ÀTHALIE

Il ne nous reste plus qu'à parler de deux machines poétiques : les voyages des dieux et les songes.

En commençant par les derniers, nous choisirons le songe d'Énée dans la nuit fatale de Troie; le héros le raconte lui-même à Didon :

DU CHRISTIANISME. 30t

Tempus erat, eic.

C'tlaii l'heure où, dn jour adoucissiuii los peines,

Le soHiiiieil, grâce :iiix dieux, se gli>se d;ins nos veines;

Toul-à-coiip, le froiii pâle ei tli ugé de douleurs,

Ht ttor, près de nidn lit, a pirii li»ui en pliur»,

Et U'I qu'après sou ch.ir la vicioire iuliuniaine,

Noir di- poudre el de .>aiig, le iraîiia sur l'arène.

Je vois î>es pieds t-ncore el uieurlris el [lereés

D<s indij'nes iieus qui les nul iraver>ës.

Helas ! qu'en cel eial de lui-uiéine il iliffère !

Ce nVsi plus cel Heelor, ce j^utrrier luleiaire,

Qui, des armes d'A» liille ori;ueilleux ravisseur.

Dans les murs paleinels revi iiaii en vainqut ur,

Ou, cunr.iiil assiégir les vinj^l mis de la tiréce,

Laiiç lit >.ur leurs vaisseaux la llauiine vengeresses

Combien il esi changé! le sang de toutes paris

Souillait sa baibc épaisse et ses cheveux épars;

El son sein éialaii à ma vue attendrie

Tons les coups qu'il n çut autour de sa patrie.

Moi-mcine il me semblait qu'an plus grand des hérOS

L'oeil de larmes nt)yé, je pai laia en tes mots :

« 0 des enfants dllus la gloire et l'espéranee ! Quels lieux ont si longtemps prolongé ton absence? Oh ! qu'on l'a souliaiié ! mais, pour nous secourir, E t-te ainsi qu'à nos yiiix Hetior divail s'offrir, Quand à ses longs travaux Troii; entière >uci oinbe ? Quand presque tous les tiens sont plongés iiaii> la tombât Pourqnoi ce sombre aspect, Ct-s traits di fi^inrés, Ces blessures sans nombre, el ces flancs déehir s ? w

Hecior ne répond point ; mais du fond de son àine Tirant un long soupir : « Fuis les Grecs 1 1 la flamme^ Fils de Vénus, dil-il, le deslin t'a vaincu ; Fuis, liâle-toi: Piiam et Pei gaine ont vtcu. Jusqu'en leurs fondements nos murs vont disparaître y Cf bras nous eût sauvés si nous avions pu I éire. Chi r Enée ! ah ! du moins, dans ses derniers adieuX, Perganie à ton amour rt commande ses dieux ! Porte au-delà des mers Ifur im.tge chérie, Et fixe-ioi près d'eux dans un • autre patrie. » Il dit, el dans ses bras empo'ie a mes regaids La puis$.inie Vesia qui gardait nos reni.>ail>, El ses bandeaux sacrés, et la flamme tmuiorielle Qui veillait dans son temple ei b' ûlaii d vaut elle *.

Ce songe est une espèce d'abrégé du génie de Virgile : l'on y trouve dans un cadre étroit tous les genres de beautés qui lui sont propres.

' Nous devons celle belle traduction à M. de Fonianes.

Observez d'abord le contraste entre cet effroyable songe el l'heure paisible où les dieux renvoient à Énée. Personne n'a su marquer les temps et les lieux d'une manière plus touchante que le poète de Mantoue. Ici c^est un tombeau, là une aventure attendrissante, qui déterminent la limite d'un pays ; une ville nouvelle porte une appellation antique -, un ruisseau étranger prend le nom d'un fleuve de la patrie. Quant aux heures, Virgile a presque toujours fait briller la plus douce sur l'événement le plus malheureux. De ce contraste plein de tristesse résulte celte vérité, que la nature accomplit ses lois sans être troublée par les faibles révolutions des liommes.

De là nous passons à la peinture de l'ombre d'Hector. Ce fantôme qui regarde Énée en silence, ces larges pleurs, ces pieds enflés, sont les petites circonstances que choisit toujours le grand peintre pour mettre l'objet sous les yeux. Le cri d'Énée : quantum mutatus ab illo ! est le cri d'un héros , qui relève la dignité d'Hector. Squalentem barbam et concretos sanguine crines. Voilà le spectre. Mais Virgile fait soudain un retour à sa manière. Vulnera... circum plurima muros accepit palrios. Tout est là -dedans : éloge d'Hector , souvenirs de ses malheurs et de ceux de la patrie pour laquelle il reçut tant de blessures. Ces locutions , o lux Dardaniœl Speso /îdissima Teucrum! sont pleines de chaleur; autant elles remuent le cœur , autant elles rendent déchirantes les paroles qui suivent ; Ut te post mulfa tuorum funera... adspicimusï Hélas ! c'est l'histoire de ceux qui ont quitté leur patrie \ à leur retour, on peut dire comme Énée à Hector : Faut-il vous revoir après les funérailles de vos proches ! Enfin, le silence d'Hector, son soupir, suivi du fuge, eripe flammisy font dresser les cheveux sur la tête. Le dernier trait du tableau mêle la double poésie du songe et de la vision ; en emportant dans ses bras la statue de Vesta et le feu sacré , on croit voir le spectre emporter Troie de la terre.

Ce songe offre d'ailleurs une beauté prise dans la nature même de la chose. Énée se réjouit d'abord de voir Hector, qu'il croit vivant j

ensuite il parle des malheurs de Troie arrivés depuis la mort même du héros. L'état où il le revoit ne peut lui rappeler sa destinée -, il demande au fils de Priam d'où lui viennent ses bhssures, et il vous a dit é|u'o« l'a vu ainsi le jour qu'il fut traîné autour d'Ilion. Telle est l'incohérence des pensées, des sentiments et des images d'un songe.

Il nous est singulièrement agréable de trouver parmi les poètes chrétiens quelque chose qui balance , et qui peut-être surpasse ce songe : poésie, religion, intérêt dramatique, tout est égal dans l'une et l'autre peinture , et Virgile s'est encore une fois reproduit dans Racine.

Athalie, sous le portique du temple de Jérusalem, raconte son rêve à Abner et à Mathan :

C't-taii ptMidaiit ihiiricur d'une profonite nuit; Ma mère Je/abi'l cirvanl moi sesi moiurée ; Comme lu jinir df sa mon, p inpi-iisemenl parée, Ses mallioiirs n'av;iit point abaUii sa (ici té. Mémi' elle avaii i-iicor cel édat ompriinlé Dont elle eut soin dt- peindre ii d orner son visage. Pour téiiarer dt^s ans Tii r> païab e outrage. « Tr. luble ! nra-l-elle dit, Jiile dijjne de moi ; Le crui I Dii-u des Juils rein^iorie aussi sur loi : Je le plains d>> lomiicr dans ml?^ m uns reiioillabics, ]\la lillc ! En achevant ces mms éponvaiiiablcs, Son ombre vei s mon lil a parn se baisser ; El moi, je lui tendais les mains pour Itinbiasser; Mais je ti'ai plus ironvé qu'un horrible mé ani^e D'os el de chairs meur ris et Haines dans la faugt^, Des I iiubt-aux pi iiis de sang, cl d.s mcinDrcs alFreux Que desciiieus devoranis se di^pulaicu'. cuire eux.

Ti serait malaisé de décider ici entre Virgile et Racine. Les deux songes sont pris également à la source des différentes religions des deux poètes : Virgile est plus triste. Racine plus terrible : le dernier eût manqué son but, et aurait mal connu le génie sombre des dogmes hébreux , si, à l'exemple du premier, il eut amené le rêve d'Athalie dans une heure pacilique : comme il va tenir beaucoup , il promet beaucoup par ce vers :

Cela l [icudani I h ricu;- d'tiiie profoudcî nuit.

Dans Racine il y a concordance , et dans Vu'gile contraste d'i mages.

La^cène annoncée par l'apparition d'Hector, c'est-à-dire la nuit fatale d'un grand peuple et la fondation de l'empire romain , serait plus magnifique que la chute d'une seule, reine, si Joas, en rallumant le flambeau de David, ne nous montrait dans le lointain le Messie et la révolution de toute la terre.

La même perfection se remarque dans les vers des deux poètes : toutefois la poésie de Racine nous semble plus belle. Tel Hector paraît au premier moment devant Énée , tel il se montre à la fin : mais la pompe , mais Véclat emprunté de Jézabel ,

Pour réparer des ans l'irréparable outrage j suivi tout-à-coup , non d'une forme entière , mais

r De lambeaux affreux

Que des chiens dévorants seilispuiaieni entre eux,

est une sorte de changement d'état, de péripétie, qui donne au songe de Racine une beauté qui manque à celui de Virgile. Enfin cette ombre d'une mère qui se baisse vers le lit de sa fille, comme pour s'y cacher, et qui se transforme lout-à-coup en os et en chairs meurtris, est une de ces beautés vagues , de ces circonstances effrayantes de la vraie nature du fantôme.

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