CHAPITRE XllI
Sparte. — Les Jacobins.
Sparte se présente comme un phénomène au milieu du monde politique. Là nous trouvons la cause du gouvernement républicain, n^n dans les choses, mais dans le plus grand génie qui ait existé La force intellectuelle d'un seul homme enfanta ces nouvelles in>tiiutions d'( ù esi sorti un autre univers. 11 n'entre pas dans mon plan de répéter ici ce que mille publieistes ont écrit de Lacédémone. Voici seulement queUjues réflexions (jui se lient a mon sujet.
Le bouleversement total que les Français, et surtout les J cobins, oni voulu opérer dans les mœurs de leur nation, en as>a'-sinant les propi iéiaires, transportant les fortunes, changeant les costumes, h s usages et le Dieu même, n'a été qu'une imitation de ce que Lycuigue fil dans sa paiiie. Mais ce qui lui pos-
» HFnoD., iib. V.
a Id. tbid.
•'5 HEKOI).,Ub. V,Cap. LXVI.
4 Id., ibid.
» Je ne voudrais pas avoir dit ici la vérité : j'espt're que j'ai calomnu^ l'espèce humaine; du moins je sais qu'en réclamant l'indépendance pour moi. je la souhaite égalrmenl aux autres. (N. Éd.)
^ Si l'on retrancliaii de cette histoire des Pisislralides quelques phras s relatives k la révolution française et a ses agents, elle ne serait peul-ôlre pas sans intérêt ''•' sans vues : elle est grave et triste. (N. Éd.)
siblechez un potit peuple encore tout près do la nmiire, et qu'on peut comparer à une pauvre ei nonibi eu^^e famille, rél;»ii-il dans un antique roy;iume de vingtcinq millions d'habilanls? Dira-t-on que le Iciiislaieur grec tiansfoima des homuies plongés dans h- vice en des citoyens vertueux, et qu'on eût pu réussir également en France? Certes, les deux cas sont loin d'èlre h^s mêmes. Les Lacédémoniens avaient l'imuioralilé d'une nation qui existe sans formes civiles; immoralité qu'il faut plutôt appeler un dé-ordie qu'une véritable corriiplion : une telle société, loi squ'elle vient à se ranger sous une constitution, se uiétamorphose soudainement, parce qu'elle a toute la force primitive, loufe la rudi sse vigoureuse d'une matière qui n'a pas encore éié mise sur le métier. Les Français avaient l'incurable corruption des lois; iN étaient légalement immoraux, cnnrime tous les anciens peuples soumis depuis longtemps a un gouvernement régulit-r. AloîS la (rame est u;>ée, el lorsque vous venez à tendre la toile, elle se déchire de tomes paris.
Il y a plus, les grands changeuicnts que Lyeurgue opéra à Lacédémone furent plutôt dans les règlenienis moraux el civils que dans les choses politiques. H institua les repas publics et les leschès*, bannit l'or et les sciences, ordonna lesréquisiiiouN d'honnneset de propriétés^, ht le partage des U rres, établit la communauté des enfants*, et presque d lie des femmes*. Les Jacobins, le suivant pas à pas dans ces réfornu^s violentes, prétendireni à leur tour anéantir le commerce, extirper les lettres^, avoir des gynmases*, des philities^,de^ clubs; ils vouluient forcer la vierge, ou la jeune épouse, à recevoir malgré elle un époux*; ils iuirent surtout en usage les réquisitions, et se préparaient à promuigner les lois agraires.
Ici finit la ressemblance. Le sage Lnrédémnnien laissa à ses compatriotes leurs dieux, leurs rois el leurs assemblées du peuple', qu'ils possed dent de temps immémorial avec le reste de la Grèce. Il ne fil pas vibrer louies les cordes du cœur humain en brisant à la fois imprudemmeni tous les préjugés ; il sut respecter ce qui était respectable ; il se donna de gai de d'eiîlrepreudre son
» Plut., in Lyc.\ Pausani As, lib. m, cap. xiv, pa?t. 2î0; Isocr., Panaih., t. ii.
Cette institution, unique dans l'amiquilé (si l'on en ♦•xcepte celte sociéié d'Alliènes à laquelle Philippe envoyait de l'or pour l'encourager dans son insouciance des affaires de la pairie, est l'origine de nos club^ niudernes. Les réquisition.s forces d'esclaves, de chevaiix, etc., sont aussi dcLyciu-gue. Il smible que cet homme extraordinaire n'ai» rii-n i rnoréde ce qui peut tonclnTles hommes, qu'il ail embrassé à ht l'ois tous les genres d'institutions les plus capables d'agir- sur le cœur humain, d'élever leur- génie, de développer les facultés de leurs âmes, et de lâcher- ou de tendre le ressort des passions. Hlus on étudie les lois de F,}cuigue, plus on est convaincu que depuis on n'a rien trouvé de nouveau en politique. Lyeurgue el INewton ont été deux divinités dans l'espèce hirmaine. far l'affieuse imitation des Jacobins, on va voir comment la \erlu peut se tourner en vice dans des vases impurs : tanl il est vrai encore qu« cliaque âge, chaque nation, a ses institutions qui lui sont propres, el que la constiUilion la plus sublime chez un peu|>le pouriait être exécrable chez un auire. Au peste, les Icacliès avaient toutes les qualités des clubs; on s'y assemblait pour- y parler de politique.
* Xknoph., de Hep. LaceU., pag. 681.
3 Pf.L'T., iOid.
4 /d., ibid.
5 Le lecteur doit se rappeler les projets de Marat el de Robespierre, qui se trouvent dans tous les papiers el les brochures du temps Sans doute il sait ces laits tout aussi bien (lue moi, sans que je sois oblige de ciier une loult; de journaux rt de leuilles publiques. Quant a ceux qui ne connaissent pas la révolution, tanl pis ou tant mieux pour eux, mais qu'ils 7ie me lisent pas.
6 Les écoles républicaines.
7 Les repas publics de Sparte.
8 Ceci «;sl bifii connu par les décrets proposés dans la Convention pour obliger les femmes des émigrés, ou les jeunes filles au-dessous d'un certain âge. d'éftouspr ce qu'on apfielail des CiTOYKNS. Je raconterai à ce sujet ce que je tiens d'un témoin oculair-e, dont je n'ai aucune raison de soupçonner la véracité. Dans le moment le plus violent de la persécution de Kobes-
fueire, lorsijue les sœurs et les épouses des émigrés étaient jeiees dans des cachots en ai tendant a mcrt, ou leur envoyait des brigands, soldats dans l'armée intérieure, ((ni lenr disau-nl : <« Citoyennes, nous sommes fâchés de vous l'apprendre, voire sort est décidé : demain la guillotine... maiî il y a un moyen devons sauver, épousez nous, etc ; » el ils les accablaient des (>roposles plus grossiers. Si on considère que ces exécrables monstres étaient peulêtre les lidinmes qui avaient assassiné les frères et les mai is de ces infortunées, l'atrocité el l'immoralilé d'insulter des femmes couchées sur la terre, sans pain, sans vêtements, el plongées dans toutes les douleurs de lame el du corps, on ne pourra s'empêcher de frémir à la pensée des crimes dont l'espèce linmaine est capable.
9 Plut., »n Lyc,
ouvrage an milieu des troubles, des guerres qui engrndront toutes les sortes d'imn»or alités. Il eut à surmonter de grandes dilïiciiUés sans doute: il fui même obligé d employer «ne espèce de violence *, mai': il n'éi>orgea point les citoyens pour les conv:tincre de i'efficacilé dts lois nouvelles ; il chérissait ceux-là même qui poussaient la haine de ses innovaiions jusqu'à le frapper*. C'est peut éiic ici un des plus curieux, de même qu'un des phis grands sujets commémorés dans les annales des nations. Qu'y a-t-il en clTel de plus intëressanl que de retrouver dans ce passage le plan original de cet étonnant édifice sur lequel les Jacobins ont calqué la fatale copie qu'ils viennent de nous en donner ?ii mérite bien la peine qu'on s'y arrête pour en méditer les leçfms. J'opposerai dans les chapitres suivants le tableau des reformations des Jacobins à celui de ces réformaiions de Lycurgue qui ont servi de modèle aux premières, et que j'ai brièvement expnsées ci-dessus. Sans cette comparaison il serait impossibi .' de se former une idée juste des rapports et des différences des deux systèmes, considétés dans le génie, les temps, les lieux et les circonstances : ce sera alors au lecteur i prononcer sur les causes qui consolidèrent la révolution à Sparte, et sur celles qui pourront l'établir ou la renverser en France. Celui qui lit l'histoire ressemble à un homme voy;tgeani dans le désert à travers ces bois fabuleux de l'antiquité qui préilisaient l'avenir *.