‹ Œuvres complètes de ChateaubriandChapitre 115 sur 239 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Suite.

Quoique les Jacobins se soient iudubiîablement proposé Lycurgue pour modi le, ils sont cependant partis d'un principe totalement opposé. La grande base de leur doctrine était le fameux système de perfection ' que je développerai dans la suite, savoir que les hommes parviendront un jour à une pmeté inconnue de gouvernemeni et de mœurs ^.

Le premier pas à faire vers le systèm© était l'établissement d'un»^ république. Les Jacobins, à oui on ne peut refuser l'iiffreuse louange d'avoir été conséquents dans leurs principes, avaient aperçu avec génie que le vie.- radical existait dans les mœurs, et que, dans l'état actuel de la nation française,

» Plut., tn£,yc, « Id., ibid.

« Sparte et les Jacobins! Cependant ce premier chapitre peut, à la rigueur, se soutenir. Il est certain que les cieini-leltrés qui furent les premiers chefs des Jacobins affecièrenl des imitations de Rome et de S|)arle, témoin les noms d'honiines et les diverses nouienclaiures de choses qu'ils enipruntèrent des Giecs et des Laiins. Les chapitres qui suivent et qui, sortant des comparaisons générales, entrent dans les rapprochements particuliers, tombent dans ces ressemblances déraisonnables que j'ai tant de fois critiquées dans ces notes; mais ils sont écrits avec une verve d'indignation, avec une jeunesse de haine contre le crime, qui doit faire pardonner ce qu'ils ont d'absurde dans le système' de leur composition. Le style aussi me paraît s'élever dans ces chapitres, et il soutient la comparaison avec ce que j'ai fait de moins mal en politique et en histoire dans ces derniers temps de ma vie. Les personnes qui déterrèrent \'£ssai potir me l'opposer ne l'avaient pas lu sans doute tout entier. 11 est probable que ceux qui m'ont obligé de fournir contre moi au procès la pièce de conviction seront assez p(îu satisfaits de son contenu. (N. Ed.)

3 Ce système (pins ou moins reçu par le reste des révolutionnaires, mais qui appartient particuhèreinenl aux .lacobnis), sur Icqnel tonte notre révolution esi snspemlne, n'ol pres(iue point connu du public. Les initiés à ce grand mysière en (ierobent relisiensonienl l;i connaissance ;aix prolaiies. J'espère élre le premier écrivain sUr les atr.iires présentes qui aura demasue l'idole Je Uens le secret ne 1 1 bonclie même du célèbre Clnunlorr, qui le laissa échapper evani moi un malin que j'étais allé le voir. Ce sysièmr de perleclion a obtenu tin grand crédit en Aiislelcirc, parmi les «iiembresde la iOCiKTi: coRnr.spoNDANTK. MM. T. et H. paraissent en avoir .'nlojtle les principes, de même que l'auteur du Gr:vKR.\i, justicb, livre (quelle qiie ioii d'ailleurs la dilT. rence eiiire mes opuiions et ceiks de l'anienr) qui annoiicr des vues peu coniiiuines en po!iii(|oe. On trouvera loni ce qui a rapport à cet inleressanl sujet dans la seconde partie du caïquième livre de cet Essai.

*» Le système de perfection n'est faux qu(î pour ce qui regarde les moeurs : il est vrai pour tout ce qui est relatif a l'inielligence. (N. Éd.)

AVANT J.-C. 845. rr 1792. 397

fiiiégalité des forlunfis, les différences d'opinion, les sentimenis religieux, et mille autres obstacles, il était absurde de songer à une démocratie sans une révolution complète du côté de la morale '. Où trouver le talisman pour faire di.^paraîlre tant d'insur^nontables diflicullés? à Sparte. Quelles mœurs subsiituera-t-on aux anciennes? celles que Lycurgue mit à la place des antiques désordres de sa patrie. Le plan était donc tracé depuis longleuips, et il ne restait plus aux Jacobins quà le suivre. Mais con)ment l'exécuter? Au moment de la promiilgaiion de ses lois nouvelles, la Laconie était dans une paix profonde. 11 était aisé à Lycurgue, moitié de gré, moitié de force, de faire consentir les propriétaires d Un petit pays au partage des terres et à l'égalité des rangs ; il était aisé d'ordonner des armées en masse et des réquisitions forcées pour des guerres à venir, quand tout était tranquille autour de soi ; il était aisé de tninsformer une monarchie en un gouvernement po[)ulaire chez une nation qui possédait déjà les principes de ce dernier. Quelle différence de temps, de circonstances, entre l'époque de la réforme Incédémonicnne et celle où les Jacobins prétendaient l'introduire chez eux ! Attaquée par l'Europe entière, déchirée par des guerres civiles, agitée de mille factions, ses places frontières ou prises ou assiégées, sans soldats, sans finances, hors un papier discrédité qui tombait de jour en jour, le découragement dans tous les éiats, et la famine presque assurée ; telle était la France, tel le tableau qu'elle présentait à l'instant même qu'on méditait de la livrer à une révolution générale. Il fallait remédier à cette complication de maux ; il fidlait établir à la fois par un miracle la république de Lycu'gue chez un vieux peuple nourri sous une monarchie, immense dans sa population et corrompu dans ses mœurs, et sauver un grand pays sans armées, amolli dans la paix et expirant dans les convulsions politiques, de l'invasion de cinq cent mille hommes des meilleures troupes de l'Europe.

Ces forcenés seuls pouvaient en imaginer les moyens, et, ce qui est encore plus incroyable, parvenir en partie à les exécuter : moyens exécrables sans doute, mais, il fi^ut l'avouer, d'une conception gigantesque. Ces esprits raréfiés au feu (le l'enthousiasme républicain, et pour ainsi dire réduits, par leurs scrutins épuratoires *, à la quintessence du crime, déployèrent à la fois une énergie dont il n'y a jamais eu d'exemple, et des forfaits que tous ceux de l'histoire mis ensemble pouri aient à peine égaler.

Ils vjrent que, pour obtenir le résultat qu'ils se proposaient, les systèmes reçus de justice, les axiomes communs d'humanité, tout le cercle des principes adoptés par Lycurgue, ne pouvaient être utiles, et qu'il fallait parvenir au même but par un chemin différent. Aitendie que la mort vint saisir les grands propriétaires, ou que ceux-ci consentissent à se dépouiller ; que les années déracinassent le fanatisme et vinssent changer les costumes et les mœurs ; que des recrues ordinaires fussent envoyées aux armées ; attendre tout cela leur parut douteux et trop long ; et comme si l'établissement de la république et la défense de la France, pris séparément, eussent été trop peu pour leur génie, ils résolurent de tenter les deux à la fois.

Les gardes nationales étant achetées, des agents placés à leurs postes dans tous les coins de la république, le mot connuuniqué aux sociétés alliliées, les monstres se bouchant les oreilles, ou s'arrachmi pour ainsi diie les enliailles de peur d'être attendris, donnèrent l affreux signal qui devait rappeler Sparte

a Les Jacobins n'avaient point aperçu tout cela, et ils n'avaiont point de génie : je leur prêle des idées quand je ne devrais leur accorder que des crimes; mais les crimes ont quelquelbis d'immenses résultats. Je mets aussi a tort sur le compte d'une poignée d'iiouinies sanguinaires ce qu'il fautallribuer a la nation : la détense de la patrie. Je fais trop d'honneur a des scélérats en les associant a une gloire qui suffit a peine pour noyer dans son éclat leur al)ominable souvenir. (N. Eu.)

» On sait que les Jacobins expulsaient à certaines épognes i»éiii)di(iues tons ceux de leurs membres suuiiçonnés de niodtranlisiue ou d'Iiuinauilc, el on apjxlaii cela un scrutin épuialoire.

(je ses ruines. Il relcnlil dans l:i France comme 1:\ irompclle de I'n;>ge extf^Tmiîiaienr : les monuments des fils des hommes s'écroLilèjenl, el les lombes s'ouvrirent.

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