‹ Œuvres complètes de ChateaubriandChapitre 15 sur 239 · MOEURS DES PAÏENS · texte numérisé non relu

MOEURS DES PAÏENS

Un lon^ paganisme et des institutions contraires à la vérité humaine avaient porté la gangrène dans le cœur du monde roiiîain. L'Évangile pouvait faire des saints isolés, des familles pieuses, cliaritables, héroïques-, mais il ne pouvait extirper subitement un mal enraciné par une civilisation antinaturelle. Le christianisme réforma tes mœurs publiques avant d'épurer les mœurs privées-, il corrigea les lois, posa les dogmes de la morale universelle, avant d'agir efficacement sur la généralité des individus. Ainsi vous avez vu l'esclavage, la prostitution, l'exposition des enfants, les combats des gladiateurs, aUaqués légalement par Constantin et ses succcvsseurs (glorieux effet du christianisme au pouvoir): mais vous avez retrouvé aussi le même fond de corruption sur le trône. Les empereurs, il est vrai, ne se rendaient pas coupables de ces infamies effrontées dont s'étaient souillés, à la face du soleil, Tibère, Caligula, Néron, Domitien, Commode, Élagabale-, mais les crimes intérieurs du palais, une dépravation secrète, une vie d'intrigues, quelque chose qui ressemblait davantage aux cours modernes, commença : tout ce que le christianisme put faire d'abord fut de contraindre les vices à se cacher.

La pourriture de l'empire romain vint de trois causes principales: au culte, des lois et des mœurs. Et comme cet empire renfermait dans son sein une foule de nations placées dans divers climats, à différents degrés de civihsation, toutes ces nations mêlaient leurs corruptions particulières à la corruption du peuple dominateur : ainsi l'Egypte donna à Rome ses superstitions, l'Asie sa mollesse, l'occident et le nord de l'Europe son mépris de l'iiumanité.

La société romaine parlait deux langues, était composée de deux génies : la langue latine et la langue grecque, le génie grec et le génie latin. La langue latine se renfermait dans une partie de l'Italie, dans quelques colonies africaines, illyriennes, daciques, gauloises, germaniques, bretonnes, tandis qu'Alexandre avait porté sa langue maternelle jusqu'aux confins de l'Ethiopie et des Indes : elle servait d'idiome intermédiaire entre les peuples qui ne s'entendaient pas ; elle était parlée à Rome, même par les esclaves et les marchandes d'herbes. Le génie grec communiqua aux Romains la corruption in-

tellectuelle, les subtilités, le mensonge, la vaine philosophie, tout ce qui détériore la simplicité naturelle-, le génie latin voua ces mêmes Romains à la corruption matérielle, aux excès des sens, à la débauche , à la cruauté.

De ces généralités, si nous passons à l'examen particulier de la religion^ des lois et des mœurs, nous trouvons l'idolâtrie merveilleusement calculée pour autoriser les vices : l'homme ne faisait qu'imiter les actions du dieu *. Jupiter a séduit une femme en se changeant en pluie d'or 5 pourquoi moi, chétif mortel, n'en ferais-je pas autant^? Ovide (et l'autorité est singulière) ne veut pas que les jeunes filles aillent dans les temples, parce qu'elles y verraient combien Jupiter a fait de mères ^. Les femmes se prostituaient publiquement dans le temple de Vénus à Babylone^. Dans l'Arménie, les familles les plus illustres consacraient leurs filles vierges encore à cette déesse s. Les femmes de Biblis, qui ne consentaient pas à couper leurs cheveux au deuil d'Adonis, étaient contraintes, pour se laver de cette impiété, de se livrer un jour entier aux étrangers. L'argent qui provenait de celte sainte souillure était consacré à la déesse ^. Les filles, dans l'île de Chypre, se rendaient au bord de la mer avant de se marier, et gagnaient avec le premier venu l'argent de leur dot 7.

Rien de plus célèbre que le temple de Corinthe^ il renfermait mille ou douze cents prostituées offertes à la mère des amours. Ces courtisanes étaient consultées et employées dans les affaires de fa république comme des vestales s.

Lucien, dans les Dialogues des dieux, flagelle en riant les turpitudes de la mythologie. Junon se plaint à Jupiter qu'il ne la caresse plus depuis qu'il a enlevé Ganimèdcj Mercure se moque avec Apollon de l'aventure de Mars enchaîne par Vulcain dans les bras de Vénus; Vénus invite Paris à l'adultère : « Hélène n'est pas noire, puisqu'elle « est née d'un cygne -, elle n'est pas grossière, puisqu'elle est éclose « dans la coquille d'un œuf. J'ai deux fils : l'un rend aimable, l'au-

* EuBip., ap Just.

* Ego homuncio, hoc non facerem ?

(Ter., Eun., acl. m.)

* Quam mullas maires feceril ille dcus.

{Trisl. ,[tb. II.)

* IIfrodot., lib. I.

' Strab., lib. XVI.

* LcciA>'., de /Jssijria, init.

1 Doialem pecuniam quiesituras.. . pro reliqua pudicitia libamenlo Veneri soluturas. (Just., lib. xvin.)

* AtU£K., lib. xiii.

392 ÉTUDES ÎIISTORÎQUES.

<c tre amoureux ^ je mettrai le premier dans tes yeux, le second dans « le cœur d'Hélène, et je t'amènerai les Grâces pour compagnes, < avec le Désir. » Mercure dit à Pan : « Tu caresses donc les chè- « vres?» »

Les voleurs, les homicides, et le reste, avaient leurs protecteurs dans le ciel : « Belle Laverne , donne-moi l'art de tromper, et qu'on « me croie juste et sainte »

Les mystères d'Adonis , de Cybèle, de Priape , de Flore, étaient représentés dans les temples et dans les jeux consacrés à ces divinités. On voyait à la lumière du soleil ce que l'on cache dans les ténèbres, et la sueur de la honte glaçait quelquefois l'infâme courage des acteurs 2.

L'ordre légal , conforme à l'ordre religieux , faisait de ces dérèglements des mœurs approuvées. La loi Scantinie pensait sans doute être rigoureuse en n'exceptant de la prostitution publique que les garçons de condition. On versait au trésor le tribut que payaient les prostituées. Alexandre Sévère appliqua cet argent à la réparation du cirque et des théâtres ^.

Dans une société où moins de dix millions d'hommes disposaient delà liberté de plus de cent vingt millions de leurs semblables, on conçoit la facilité que les diverses cupidités avaient à se satisfaire. L'esclavage était une source inépuisable de corruption ^ la seule définition légale de l'esclave disait tout : Non tamvilis quant nullus; moins vil que nul. Le maître avait le droit de vie et de mort sur l'esclave, et l'esclave ne pouvait acquérir qu'au profit du maître. Vous lisez au livre vingt et unième du titre premier de l'édit Ediles , au sujet de la vente des esclaves : « Ceux qui vendent des esclaves doi- « vent déclarer aux acheteurs leurs maladies et défauts ; s'ils sont a sujets à la fuite ou au vagabondage -, s'ils n'ont point commis quel- « ques délits ou dommages

« Si , depuis la vente , l'esclave a perdu de sa valeur ; si , au con-

t Piilclira Laverna,

Da mihi fallere, da juslum saiiclumque \ ideri.

(HORAï., ep. xvijib. I.) 2 Exuunliir otiam vestibus populo (lagilanlc merelriccs quœ tune mimorum fungunlur officie, et in conspeclu popiili usque ad saiieialcm impiidiconim luminum cum pndcndis molibus deliiu'nlur. (Lactant.» rfe/^/sa lidigione , lib. i, p. 61.

Basih'îC.)

^ Lcnonum vrctigal et meretriciim etexolelorum in sacrum lerarium iiiforri vêlait, sedsumi.iibiis publicisad inslauralionem ilieatri, circi, ampbilhealri elierarii depulavil. (Lami'Rid., in Alex, Sev.)

ÉTUDFS HISTORIQUES. 393

a traire, il a acquis quelque chose, comme une femme qui aurait eu « un enfant;... ... Si l'esclave s'est rendu coupable d'un délit qui

a mérite la peine capitale ^ s'il a voulu se donner la mort-, s'il a été a employé à combattre contre les bêtes dans l'arène, etc. »

Immédiatement après ce titre vient un article sur la vente des chevaux et autre bétail, commençant de la même manière que celui sur la vente des esclaves : « Ceux qui vendent des chevaux doivent dé- « clarer leurs défauts, leurs vices ou leurs maladies, etc. »

Toutes les misères humaines sont renfermées dans ces textes que les légistes romains énonçaient, sans se douter de l'abomination d'un tel ordre social.

Les cruautés exercées sur les esclaves font frémir : un vase était-il brisé, ordre aussitôt de jeter dans les viviers le serviteur maladroit, dont le corps allait engraisser les murènes favorites ornées d'anneaux et de colliers. Un maître fait tuer un esclave pour avoir percé un sanglier avec un épieu, sorte d'armes défendues à la servitude ^ Les esclaves malades étaient abandonnés ou assommés-, les esclaves laboureurs passaient la nuit enchaînés dans des souterrains : on leur distribuait un peu de sel, et ils ne recevaient l'air que par une étroite lucarne. Le possesseur d'un serf le pouvait condamner aux bêtes, le vendre aux gladiateurs, le forcer à des actions infâmes. Les Romains livraient aux traitements les plus cruels, pour la faute la plus légère, les femmes attachées à leur personne. Si un esclave tuait son maître, on faisait périr avec le coupable tous ses compagnons innocents. La loi Petroma, l'édit de l'empereur Claude, les efforts d'Antonin le Pieux, d'Adrien et de Constantin, furent sans succès pour remédier à ces abus que le christianisme extirpa.

L'instinct de la cruauté romaine se retrouvait dans les peines applicables aux crimes et aux délits. La loi prescrivait la croix (à laquelle fut substituée la potence 2), le feu, la décollation, la précipitation, l'étranglement dans la prison, la fustigation jusqu'à la mort, la livraison aux bêtes, la condamnatior aux mines, la déportation dans une île et la perte de la liberté.

Dans les premiers temps on pendait le coupable, la tête enveloppée d'un voile, à des arbres appelés malheureux, et maudits par la

* CiCER. in Vert, v, cap. m.

- Callislralus scripstM-at crucf^n ; Tribonianiis furcam subslituil, quia Constantinus supplicium crucis abiogaveral. {Paudect., lib. xlviii, lil. ix, de Fœn.)

394 ÉTUDES mSTORIQUES.

religion, tels que le peuplier ^ l'aune et l'orme, réputés stériles. On ne pouvait faire mourir qu'avec le glaive, non avec la hache, l'épée, le poignard et le bâton. La mort par le poison ou par la privation d'aliments, d'abord permise, fut ensuite prohibée.

Étaient exemptés de la question les militaires, les personnes illustres ou distinguées par leur vertu : celles-ci transmettaient ce privilège à leur postérité jusqu'à la troisième génération. Étaient encore soustraits à la question les hommes libres de race non plébéienne, excepté le cas d'accusation de crime de lèse-majesté au premier chef-, or, la frayeur des tyrans et la bassesse des juges faisaient survenir cette accusation dans toutes les causes.

Les supplices de la question étaient : le chevalet, lequel étendait les membres et détachait les os du corps -, les lames de fer rouge, les crocs à traîner 2, les griffes à déchirer. Le même homme pouvait être mis plusieurs fois à la torture. Si nombre de gens étaient prévenus du même crime, on commençait la question par le plus timide ou le plus jeune ^.

Ces épouvantables inventions de l'inhumanité ne suffisaient pas, et les bornes des tourments étaient laissées à la discrétion du juge*. De là cet arbitraire des supplices dont je vous ai parlé.

Avant de mettre les esclaves à la question, l'accusateur en déposait le prix : le gouvernement confisquait les esclaves qui survivaient, lorsqu'ils avaient déposé contre leurs maîtres s.

De ce récit succinct de la corruption de Rome païenne par la religion et les lois, passons à la peinture de la corruption dans les

mœurs.

Le seul peuple qui ait jamais fait un spectacle de l'homicide est le peuple romain : tantôt c'étaient des gladiateurs, et même des yladiairices de famille noble 6, qui s'entre-tuaient pour le divertissement

» Eranl autcm iufelices arbores, damnalaeque religione , quae nec serunlur nec friictum fc^runt: quales populus, alnus, ulmus. (Plin., Hist. nat., lib.xxvi; Pandect., loc. cil.)

2 Unco tiahebaiilur. (Plin.; Senec)

'- Utab eo priinum incipialur qui timidior est, vel tenerae aetaus videlur. (/^andect., lib. XLViii, lit. xviii.)

* Q;iaislioMis inoduin magis et jiidices arbilran oportere. [Id., tbid )

5 Voy.z tout leffroyable titre de Quœsiionibus. L'espiit de celle dermèie loi est logique dans sa cruaulé.

« Perid icmpns laclimi est miilierum cerlamcn... Cum crudele piignavissent , esscnlque <.b «am causani carieras nobilissiiuas feiniiias conviciis coiis.'Ctalie , cautuin est ne »iuie rnulier usquam in reliquuin lempus muu'ribusgladialons fuugeretur. (Dion., llist. rom., lib. lxxvi, p. 858. Hauuoviœ, ISOtt.)

de la populace la plus abjecte, comme pour le plaisir de la société la plus raffinée -, tantôt c'étaient des prisonniers de guerre que l'on armait les uns contre les autres, et qui se massacraient au milieu des fêtes, la nuit, aux flambeaux, en présence de courtisanes toutes nues : on forçait des pères, des fils, des frères, de s'égorger mutuellement afin de désennuyer un Néron , et mieux encore un Vespasien et un Titus.

Les panthères, les tigres, les ours, étaient appelés à ces jeux des hommes par une juste égalité et fraternité. La mort se voulut montrer un jour au milieu de l'arène dans toute son opulence^ elle y fit paraître à la fois une multitude de lions : tant de bouches affamées auraient manqué de pâture , si les martyrs ne s'étaient heureusement trouvés pour fournir du sang et de la chair à ces armées du désert. Onze mille animaux de différentes sortes furent immolés après le triomphe de Trajan sur les Daces, et dix mille gladiateurs succombèrent dans les jeux qui durèrent cent vingt-trois jours.

La loi romaine étendait ses soins maternels sur les bêtes de meurtre-, elle défendait de les tuer en Afrique, comme on défend de tuer les brebis, mères des troupeaux. Le retentissement des glaives , les rugissements des animaux, les gémissements des victimes dont les entrailles étaient traînées sur un sable parfumé d'essence de safran ou d'eaux de senteur ^ , ravissaient la foule : au sortir de l'amphithéâtre elle courait se plonger dans les bains, ou dans les lieux dont les enseignes brillaient sous les voûtes qui ont donné leur nom à la transgression delà chasteté. Ces impitoyables spectateurs de la mort, qui la regardaient sans pouvoir apprendre à mourir, accordaient rarement la vie : si le gladiateur criait merci , les Délie, les Lesbie , les Cynthie, les Lydie, toutes ces femmes des Tibulle , des Catulle, des Properce, des Horace, donnaient le signe du trépas de la même main dont les muscs avaient chanté les molles caresses'^.

Les festins particuliers étaient rehaussés par ce plaisir du sang : quand on s'était bien repu et qu'on approchait de l'ivresse, on appe-

* Croco dilnto aiit aliis fragrantibus liquoribus. (Martial., v. 126, et de Spect., III,) 2 Pollicem vertebanl. ( Juvenal-j^o^ m, v. 3fi.)

Quis iiescil? v«'l quis non vidil viihina pâli ?

QiuMii caval assidiiis sudibus, sciiloqiio lacessit,

Alquo omnes implel numéros, di^iiissima prorsus

Flornli inatroiia tuba ; nisi si qiiid in illo,

Pi'Ctore plus aj^ilat, vt'i"ae(|ue paraliii- airiiae.

Qtu'nipraDslarepotosl njulicr galeala [)ndoreni,

Quae lugil a sexu ? (.luv., io<. vi, v.2ï7 elseq.)

lait des gladiateurs-, la salle retentissait d'applaudissements lorsqu'un des deux assaillants était tué. Un Romain avait ordonné, par testament, de faire combattre ainsi de belles femmes qu'il avait achetées 5 et un autre, de jeunes esclaves qu'il avait aimés ^

Le luxe des édifices à Rome passe ce qu'on en saurait dire : la maison d'un riche était une ville entière^ on y trouvait des forum, des cirques, des portiques, des bains publics, des bibliothèques. Les maîtres y vivaient, pendant le jour, dans des salles ornées de peintures que la lumière du soleil n'éclairait point : on ne les peut encore voir qu'à la lueur des torches , aujourd'hui que la nuit des siècles et les ténèbres des ruines ont ajouté leur obscurité à celle de ces voûtes. Un ouvrage, faussement attribuée Lucien, fait l'éloge d'un appartement ; cette demeure est représentée comme une femme modeste dont la parure est à ses charmes ce que la pourpre est à un vêtement. Et cependant l'habitation qui paraissait si simple à l'auteur de cette pièce de rhétorique a des murs peints à fresque, des plafonds encadrés d'or, et tout ce qui en ferait pour nous un palais de la plus grande magnificence.

Descendant de la cruauté à la débauche , qui ne sait la spinthriœ de Tibère et les incestes deCaligula? Qui n'a entendu parler de Messaline et du lit où elle rapportait l'odeur de ses souillures? Néron se mariait publiquement à des hommes 2. Par la blessure qu'il lit à Sporus, il inventa une femme nouvelle. Je ne redirai plus rien des Vitellius et des Domitien.

Le luxe des repas et des fêtes épuisait les trésors de l'État et la fortune des familles-, il fallait aller chercher les oiseaux et les poissons les plus rares, dans les pays et sur les côtes les plus éloignés. On engraissait toutes sortes de bêtes pour la table, jusqu'à des rats. Des truies on ne mangeait que les mamelles-, le reste était livré aux esclaves.

Athénée consacre onze livres de son Banquet à décrire tous les poissons, tous les coquillages, tous les quadrupèdes, tous les oiseaux, tous les insectes, tous les fruits, tous les végétaux, tous les vins dont

* Quidam testamento formosissimas inulieres quas emerat, eo pngnae génère confligere inter se; alius , impubères pueros quos vivus in deliciis habebal. ( AtukN., lib. IV, p. 154, edit. 1598.)

2 Nero tanlo Sabinai desiderio leneri cœpil ut puerum libertum (Sporus nomiiiabaïur) exsecari jusscrit quod Sabinai simillimiis erat, eoque in cœteris rébus pro uxore usussil, quiu eii:im progredicnle lempore eum inuxorem duxit, quanquam ijpse nuplus P^iliugorie liberlu. (Dion., iib. lxh, p. 715.)

les anciens usaient dans leurs repas. Il se donne la peine d'instruire la postérité que les cuisiniers étaient des personnages importants, familiarisés avec la langue dllomère, et à qui Ton faisait apprendre par cœur les dialogues de Platon. Ils mettaient les plais sur la table, comptant : Un, deux, trois ^, et répétant ainsi le commencement du Timée, Ils avaient trouvé le moyen de servir un cochon entier, rôti d'un côté et bouilli de l'autre 2. Ils pilaient ensemble des cervelles de volailles et de porcs, des jaunes d'oeufs, des feuilles de rose, et formaient du tout une pâte odoriférante, cuite à un feu doux, avec de l'huile, du g<irum, du poivre et du vin 3. Avant le repas on mangeait des cigales pour se donner de l'appétit*.

Je vous ai parlé de cet Élagabale à qui ses compagnons avaient donné le surnom de Varius, parce qu'ils le disaient fils d'une femme publique et de plusieurs pères. Il nourrissait les ofticiers de son palais d'entrailles de barbot, de cervelles de faisans et de grives, d'oeufs de perdrix et de têtes de perroquets s. Il donnait à ses chiens des foies de canards, à ses chevaux des raisins d'Apamène, à ses lions des perroquets et des faisans 6. Il avait, lui, pour sa part, des talons de chameau, des crêtes arrachées à des coqs vivants, des tétines et des vulves de laies, des langues de paons et de rossignols, des pois brouillés avec des grains d'or, des lentilles avec des pierres de foudre, des fèves fricassées avec des morceaux d'ambre, et du riz mêlé avec des perles ^ : c'était encore avec des perles au lieu de poivre blanc qu'il saupoudrait les truffes et les poissons. Fabricateur de mets et de breuvages, il mêlait le mastic au vin de rose. Un jour il avait promis à ses parasites un phénix, ou, à son défaut, mille livres d'or s.

* Athen., lil). IX, cap. vu.

' Id. , lib. IX, cap. vi, ad fin,

'Fragraiilissimis rosi> in morlario tritis, addogallinaruin et poicorum elixa cerebra, deintle o!eum , ganim, piper, viniini , oinnia ciiriose Irila 111 ollain novam effundens, subjecto igni blando et conlinuo. (Athen., DeipuosopU., lib. ix, p. 406.)

* Lib IV, cap. vi.

' Exhibait palaliiiis ingent(!S dapes exlis mullorum rdcrlas, et corebellis phœnicopterurn, et perdicum ovis, elcerebellis turdoruui.etcapilibus psiltacorum et pliasianorum et pavonum. (^lii Lampkid. Ij!isi. yiuy., vit. Heliogab., p. ±08. Favisiis, 1620.)

^ Canes jecinoribu>^ anseruni pavit. Misilel uvas apamenas in praesepia equis suis. Et psitlacis alqu»' phasianis icônes pavit. {Id., ilnd.)

' Coniedit calcanea c:inulorum et ciislas vivis gallinaceis demptas; linguas pavonum el lusciniarum , pisum cum aureis, leiilein cum cerauuiis, fabam cum electris et Oiizam cum albis. {id., iù.d.)

^ Feriur el promisisse pbœuicem conviviis , vel pro ea libras auri mille. (Id,, p. 109.)

En été il donnait des repas dont les ornements changeaient chaque jour de couleur : sur les réchauds, les marmites, les vases d'argent du poids de cent livres, étaient ciselées des figures du dessin le plus impudique ^. De vieux sycophantes, assis auprès du maître du banquet, le caressaient en mangeant.

Les lits de table, d'argent massif, étaient parsemés de roses, de violettes, d'hyacinthes et de narcisses. Des lambris tournantslançaient des fleurs avec une telle profusion, que les convives en étaient presque étouffés 2. Le nard et des parfums précieux alimentaient les lampes de ces festins qui comptaient quelquefois vingt- deux services. Entre chaque service on se lavait, et l'on passait dans les bras d'une nouvelle femme 5.

Jamais Élagabale ne mangeait de poisson auprès de la mer ^ mais, lorsqu'il en était très-éloigné, il faisait distribuer à ses gens des laitances de lamproies et de loups marins. On jetait au peuple des pierres fines avec des fruits et des fleurs ^ on l'envoyait boire aux piscines et aux bains remplis de vin de rose et d'absinthe ^.

J'ai déjà touché quelque chose des impuretés et des noces d'Élagabale. Il aimait particulièrement à représenter l'histoire de Paris : ses vêtements tombaient tout à coup-, il paraissait nu, tenant d'une main une de ses mamelles, de l'autre se voilant comme la Vùnus de Praxitèle ^ il s'agenouillait et se présentait aux ministres de ses voluptés''. 11 avait quitté Zoticus le cocher, et s'était donné en mariage à Hiéroclès -, il porta la passion pour celui-ci à un tel degré d'obscénité, qu'on ne le saurait dire ; il prétendait célébrer ainsi les jeux sacrés de Flore ^. En bon Romain, il mêlait l'immolation des victimes humaines à la débauche-, il les choisissait parmi les enfants desmeil-

* Dcinde aesliva convivia coloribus exliibuit. . . . Semper varie per dies omnes aeslivos. . . Vasa ccntenaria argenlea sculpta, et nonnulla schematibus libidinosis inquinata. (^lh Lamprid. Hist. Aug., vit Iltliogab., p. 107.)

2 Oppressilin tricliniis versatilibus parasilossuos violis cl floribu--, sic ulanimam aliqiii elïlavt'rint, qutim crepere ad summum non posseiil. {Id., p. 108.)

■^ Idem in lucernis balsamum exhibuil. Exbibuit el ali(iuando taie convivium ut habciel viginli et duo fcrcula ingeniium epularum, sed por singula lavaret, el mulierihus ulerenlur ipse el amici cum jurejurando quod voluplaiem efficerent. ( /d., p. lit.)

* Ad mare piscem nunquam comedit : in longissimis a mari locis omnia marina semperoxliibuil : murœnarum laciibus et liiporum in locis medilerraneis pavil , et rosis piscinas exhibuil, elbibilcum omnibus suis caldaria,miscuit gemmas pomis ac ûoribus ; jecil el per feneslram cibos. {Id., ibid. )

^ Poslcrioribusemiiieuiibus in subutoiem rejeclis et opposilis. (^d., p. 109.)

* Ul eidem iiiguina oscularetur. {Id., ibid.)

ÉTUDrs ÎITSTORIQUKS. 399

leures familles, prenant soin qu'ils eussent père et mère vivants, afin qu'il y eût plus de douleur*.

Élagabale était vêtu de robes de soie brodées de perles. 11 ne por tait jamais deux fois la même chaussure, la même bague, la même tunique 2- il ne connut jamais deux fois la même femme 5. Les coussins sur lesquels il se couchait étaient enflés d'un duvet cueilli sous les ailes des perdrix^. A des chars d'or incrustés de pierres précieuses (Élagabale dédaignait les chars d'argent et d'ivoire) il enchaînait deux, trois et quatre belles femmes, le sein découvert, et il se faisait traîner sur le quadrige. Quelquefois il était nu ainsi que son élégant attelage, et il roulait sous des portiques semés de paillettes d'or 5, comme le soleil conduit par les Heures.

Si ces iniquités et ces folies n'appartenaient qu'à un seul homme , il n'en faudrait rien conclure des mœurs d'un peuple-, mais Élagabale n'avait fait que réunir dans sa personne ce qu'on avait vu avant lui , depuis Auguste jusqu'à Commode. Se faut-il étonner qu'il y eût alors dans les catacombes de Rome, dans les sables de la Thébaïde, un autre peuple qui , par des austérités et des larmes, appelât la création d'un autre univers? Ces cochers du cirque , ces prostituées des temples de Cybèle, qui faisaient rougir la lune^ de leurs affreux débordements, ces poursuivants de testaments, ces empoisonneurs, ces Trimalcions, toute cette engeance de l'amphithéâtre, toute cette race jugée et condamnée devait disparaître de la terre.

L'impureté n'était pas le fruit particulier de l'éducation des tyrans, in privilège de palais, une bonne grâce de cour ^ elle était le vice dominant de la terre païenne, grecque et latine. La pudeur comme vertu, non comme instinct, est née du christianisme : si quelque chose pouvait excuser les anciens, c'est que, ne remontant pas plus

* Credo ut major esset utrique parenU dolor. [Id., ibid.)

2 Calceamenluin nunquam iteravit; aimulos eliain negatur itérasse , pretiosas vestes ssepe conscidit. (Lampjiid., vh. Heliogab., p. 112.)

3 Idem mulierera minquarn iteravit piaeler uxorem. {Id. , p. 109.)

* Nec cubuit in accubiiis facile, nisi lis qui pihun Icporiiiuiu liaherent, aut plumas perdiccuiii, subal:ires culcilras, s;v-|)e pciniutaiis. ( Id., p. 108.)

' Ilabuit et g(>mmaia véhicula etaurala, coiilenipsitargenlalis eteboraUs et aéralis. Janxil et quaternas mulieres pul<-lu'rrii:ias et binas ad papiliam, vel ternas el ampliiis, etsicvectatus est: sed plerumque nudas, cum nudum illa> iraherenl. (/rf.,

p. 111.) Scobeauri poriicum stravit ut fil de aurosa

arena. {id., p. 112.)

6 Inque vices equitant, ac, luna teste, movenlur.

(Jov., «a<. VI.)

haut que le penchant animal , ils n'avaient pas de la chasteté l'idée que nous en avons.

Des savants, dans Athénée, examinent doctement quand l'amour pour les jeunes garçons commença. Les uns le font remonter à Jupiter, et les autres à Minos, qni devint amoureux de Thésée-, les autres à Laïus, qui enleva Chrysippe, fils de Pélops son hôte. Hiéronyme , le péripatéticien , loue cet amour, et fait l'éloge de la légion de Thèbes^ Agnon, l'académicien, rapporte que chez les Spartiates il était licite à la jeunesse des deux sexes de se prostituer légalement avant le mariage.

Dans le dialogue des Amours, qui n'est vraisemblablement pas de Lucien , l'auteur introduit sur la scène deux personnages , Chariclès et Callicratidas ^ ils plaident dans un bois du temple de Cnide, l'un l'amour des femmes, l'autre l'amour des garçons : Licinius et Théomneste sont juges du débat. Chariclès, attaquant son adversaire après avoir fait l'éloge des femmes , lui dit : « Ta victime souffre, et pleure « dans tes odieuses caresses*^ si l'on permet de tels désordres a parmi les hommes, il faut laisser aux Lesbiennes leur stérile voce lupté^. »

Callicratidas prend la parole^ il repousse quelques-uns des arguments de Chariclès : « Les Uons n'épousent pas les lions , dis4u? « c'est que les lions ne philosophent pas 5. » Callicratidas fait ensuite une peinture satirique de la femme : le matin, au sortir du lit, la femme ressemble à un singe: des vieilles et des servantes, rangées à la file comme dans une procession, lui apportent les instruments et les drogues de sa toilette, un bassin d'argent, une aiguière, un miroir, des fers à friser, des fards, des pots remplis d'opiats et d'onguents pour nettoyer les dents, noircir les sourcils, teindre et parfumer les cheveux; on croirait voir le laboratoire d'un pharmacien. Elle couvre à moitié son front sous les anneaux de sa chevelure, tandis qu'une autre partie de cette chevelure flotte sur ses épaules. Les bandelettes de sa chaussure sont si serrées qu'elles entrent dans sa chair ^ elle est moins vêtue qu'enfermée sous un tissu transparent

* Principio quideni dolores ac lacrymse oboriiintur, ubi per lempus dolor aliquid remisil, nihil ([uicquam.ulaiuni, moclesto feceris, volupias aulem ne ulla quidein. (LuciANi ^more«, p. 572. LutetiaePar sioriim. an. 1615.)

2 Gongnidianlur et illye inler se mutuo. Tribadum obscœnitatis islius passimac libère vagetur. {Id., ibid.)

' Non amant sese leones, neceniin philosopliantur.

( LociANi Amores, p. 576.)

qui laisse voir ce qu'il est censé cacher. Elle attache des perles précieuses à ses oreilles, des bracelets en forme de serpents d'or à ses poignets et à ses bras^ une couronne de diamants et de pierreries des Indes repose sur sa tête^ de longs colliers pendent à son cou-, des talons d'or ornent sa chaussure de pourpre -, elle rougit ses joues impudentes atln de dissimuler sa pâleur. Ainsi parée, elle sort pour adorer des déesses inconnues et fatales à son mari. Ces adorations sont suivies d'initiations mal famées et de mystères suspects*. Elle rentre, et passe d'un bain prolongé à une table somptueuse -, elle se gorge d'aliments, elle goûte à tous les mets du bout du doigt. Un lit voluptueux l'attend-, elle s'y livre à un sommeil inexplicable, si c'est un sommeil; et quand on sort de cette couche moelleuse, il faut vite courir aux thermes voisins 2. »

De celte satire, Callicratidas passe à l'éloge du jeune homme : « Il se lève avant l'aurore, se plonge dans une eau pure, étudie les maximes de la sagesse, joue de la lyre, dompte sa vigueur sur des coursiers de Thessalie, et lance le javelot ; c'est Mercure, Apollon, Castor. Qui ne serait l'ami d'un pareil jeune homme ^7 L'amour était le médiateur de l'amitié entre Oreste et Pylade -, ils voguaient ensemble sur le même vaisseau de la vie ^ : il est beau de s'exciter aux actions héroïques par une triple communauté de plaisirs, de périls et de gloire. L'âme de ceux qui aiment de cet amour céleste habite les régions divines, et deux amants de cette sorte reçoivent , après la vie, le prix immortel de la verlii^. » Callicratidas exprime ici l'opinion de Platon et de Socrate, déclaré le plus sage des hommes l

* Etiam corona capiit circumcirca ambil, lapillis indicis stPllala, pretiosa autem decerv'icibus mouilla dépendent. Inipud(nles etiam gênas rubefaciunt illitis fucis.

Nenipestaiim edcnio egressae, sacrificia faciunl arcaua et absqueviris

suspecta mysteria. (Luciani Amores, p. 579.)

2 Domi stalim prolixa balnea ac snmpliiosa quidem ac lauta mensa. Posteaqiiam enimnimis quam rcplctaefuerint sua ipsarum gnl( sitate, summis digitisvelutinscribentes appositoriim unumquodque dégustant. Et diversorum corporum somnoset .Tnulit-bnlate lectum relVrtuni, ex quo surgens slatim lavacroopus liabet. {ld.,ibid.) Ce latin ne rend pas le texte grec

2 Mane surgens ex lecto, postquam residentem in oculis somnum reliquum aqua simplici abstersit. Illi ap'.a atqne sonora Ivra. Thessali equi illi curœ sunt, ac breviter juveulutem donianl ac subjuuan:, in pace mcdiiatur res b.'llicas, evibrando

3a<'Ula Quotnodo vero non amaret illiim in palLCstris quidem .Vlercuiiura,

înter lyras autem Apollinem, equitalorcm vero Castorem ?

^ Anior Oreslem et Pyladeni conjunxit : al(iue in uno ea^demqiie vita^ navigio simu I navigarunt.

' Etiam uillier post teriam cxcipit «os qui ha-c secianliir : illi autem meliori fato inorienle.s, virlutis pra.'niihni iioc iuconuiuibilo consequuniur. (/r/., p. 585.)

402 ÉTUDES TTISTORIQUES.

Licinius juge le procès : il laisse les femmes aux hommes vulgaires, et les petits garçons aux philosophes. Théomneste rit de la prétendue pureté de l'amour philosophique, et finit par la peinture d'une séduction dont les nudités sont à peine supportables sous le voile de la langue grecque ou latine.

Les plus grands personnages de la Grèce et les plus hautes renommées passèrent sous le joug de ces dégradantes passions. Alexandre fit rougir ses soldats de sa familiarité avec l'eunuque Bagoas. Périclès vivait publiquement avec la femme de son fils*^ il défendit devant les tribunaux Cimon accusé d'inceste avec sa sœur Elpinice, et Elpinice devint le prix de l'éloquence tarée du triomphant orateur 2. Sophocle sort d'Athènes avec un jeune garçon qui lui dérobe son manteau-, Euripide se raille de Sophocle, et lui déclare qu'il a possédé pour rien la même créature s. Sophocle lui répond en vers : « Euripide, ce fut le soleil et non un jeune garçon qui me dépouilla « en me faisant éprouver sa chaleur -, pour toi, c'est Borée qui t'a « glacé dans les bras d'une femme adultère''*.» Le sale Diogène dansait avec l'élégante Laïs qui se livrait à lui-, et le voluptueux Aristippe, amant de Laïs, approuvait le partage. Sur le tombeau de Dioclès, de jeunes garçons célébraient chaque année la fête des baisers : le plus lascif obtenait la couronne ^ : Dioclès avait été un infâme. Athénée nous apprend encore le rôle que jouaient les courtisanes, et Lucien, les leçons qu'elles se donnaient entre elles: Aspasie, Phryné, Laïs, Glycère, Flora, Gnathène, Gnathénion, Manie et tant d'autres, sont devenues des personnages mêlés aux plus graves comme aux plus beaux souvenirs de l'histoire, des arts et du génie.

Un trait particulier distingue le dialogue des Courtisanes dans

* Athen., lib. xiu, cap. v.

2 Id.,ibid.

^ Soplioclem venustnm piierum exlra mœnia civilalis duxisse ut cum eo coiret , eumque Sophoclis penula direpia discessisse. Euripides cacliinnans per ludibrium dixit illo se aliquando puero usum fuisse, verum sibi fuTto nihil amissum. (Atuem., p. 604.)

* Hoc ubi Sophocles audiil, in Euripidem epigramnia scripsit hujusmodi :

Sol quidem, o Euripides, non pner, cum me lepefaceret Vesle niidavil : libi vero alienam uxorem osculauU Incessil Boreas, elc "Ehoe, 73V, où Tratç, EÙpîncSri, 05 /J.k yha.i*c>iv, elC.

( Atukn., Deipuosoph., p. 604.) Ç Quique labra Inbris dulcius applicaveril,

Iscoronis onoralus ad suam malrtm rtvorliltir.

(Tiiiioc, Idyll.zu,)

ÉTUDKS niSTOniQUES. ^î-OS

Lucien. L'auteur met souvent en scène une mère et une fille : c'est la mère qui corrompt la lille ^ qui cherche à lui enlever tout remords, toute pudeur ^ qui l'insti'uit au libertinage, au mensonge, au vol-, qui lui conseille de se prostituer au plus rustre , au plus laid , au plus infâme, pourvu qu'il paye bien et qu'on le puisse dépouiller. Quant aux jeunes courtisanes, elles éprouvent presque toujours une passion sincère et naïve ; elles ont recours à des enchantements , comme la magicienne de Théocrite, gour rappeler des amants volages-, on les voit occupées à les arracher non-seulement à leurs rivales , mais encore à leurs rivaux les philosophes. Chélidonion propose à Drosé d'écrire avec du charbon sur la muraille du Céramique : Aristenet corrompt Clinias. Cet Aristenet était un philosophe qui avait enlevé CHnias à Drosé. Enfin l'on trouve parmi les Dialogues de Lucien celui de Clonarion et de Léoena^ consacré à la peinture des désordres entre les femmes -, ils y sont peints comme les désordres entre les hommes. Léaena est aimée d'une riche femme de Lesbos, Mégille, déjà liée avec Démonasse, femme de Corinthe. Ces deux saphiennes invitent Léscna à partager leur commune couche. Mégille jette au loin sa fausse chevelure , paraît nue, et la tête rase comme un athlète *. Lésena entre dans des détails assez étendus avec Clonarion, et refuse de lui donner les derniers^.

Vous auriez une fausse idée de ces ouvrages si vous vous les représentiez comme ces mauvais livres destinés parmi nous à la dépravation de la jeunesse, mais qui ne peignent point l'état général de la société. Les Pères de l'Église s'expriment comme Lucien et comme Athénée : Clément d'Alexandrie indique des choses de la même nature que celles rappelées aux dialogues des Amours, et il cite ailleurs des faits racontés par Lucien lui-même^-, il parle de la Vénus de Cnide souillée dans son temple, et de Philœnis, « à qui , dit Floury, « on attribuait un écrit touchant les impudicités les plus criminelles « dont les femmes soient capables. » Soint Justin, dans son Apologie , assure que l'ouvrage de Philœnis était dans les mains de tout le monde ^.

' Megilla comam ut illam lictiliam liabcbat a capite rejecii, ipsa autem jacebat omniiio similis aiqu«î aecjuipaiaiula ^ladialori aliciii vchenienler virili alque robusto, ad vivum us(|uo cultî dcionsa.

2 Ne qnieie accuraliiis omnia, Inrpia onim simt.

( LuciANi dialof/imereiricii Ctonariuvt et Leœna, ad fineiTi, p. 970.)

^ Jn Pœdar/og., lib. il, cap. x; in Prutreptico, p. 2'f('l38.

* Un auteur itabcn trop célèbre a reproduit l'ouvi a<;. de Philœnis. Avant lui, un grave et religieux savant du onzième siècle avait écrit nn livre de même nature

Chez plusieurs nations, un prix était décerné au plus impudique *. Il y avait des villes entières consacrées à la prostitution : des inscriptions écrites à la porte des lieux de liberlinage, et la multitude des simulacres obscènes trouves à Pompéi, ont fait penser que cette ville jouissait de ce privilège. Des philosophes méditaient pourtant sur la nature de Dieu et de l'homme dans cette Sodome -, leurs livres déterrés ont moins résisté aux cendres du Vésuve que les images d'airain du musée secret de Portici. Caton le Censeur louait les jeunes gens abandonnés au vice que chantaient les poètes 2. Après les repas, on voyait sur les lits du festin de malheureux enfants qui attendaient les outrages ^.

Ammien Marcellin a peint les descendants des Cincinnatus et des Publicola au quatrième siècle ^. « Ils se distinguent par de hauts « chars ^ ils suent sous le poids de leur manteau, si lé^er pourtant « que le moindre vent le soulève. Ils le secouent fréquemment du côté « gauche pour en étaler les franges et laisser voir leur tunique où <c sont brodées diverses figures d'animaux. Étrangers , allez les voir, « ils vous accableront de caresses et de questions. Retournez-y, il « semble qu'ils ne vous aient jamais vus. Ils parcourent les rues avec « leurs esclaves et leurs bouffons.... Devant ces familles oisives, a marchent d'abord des cuisiniers enfumés, ensuite des esclaves « avec les parasites. Le cortège est fermé par des eunuques , vieux « et jeunes, pâles, livides, affreux.

« Envoie-t-on savoir des nouvelles d'un malade , le serviteur n'o- « serait rentrer au logis avant de s'être lavé de la tête aux pieds. La a populace n'a d'autre abri pendant la nuit que les tavernes ou les « toiles tendues sur les théâtres : elle joue aux dés avec fureur, ou « s'amuse à faire un bruit ignoble avec les narines s.

Branlôme a renouvelé les mêmes histoires; mais le véritable auteur de l'ouvrage grec n'était point la courtisane Philœnis , c'était un sophiste nommé Polycrale , comme nous l'apprend Athénée.

»lmpio> Jufamialurpissima {VmLO., De prœmiis et

pœnis, p. 586, in-fol. Parisiis, 1552.)

2 HoRAT., satir., lib. 1.

^ Tianseo puerorum infelicium grèges quos post transacla convivia aliîB cubiculi contumelioe exspectani. (Senec, epi^^i. 95.)

* Les Romains, sous le règne de Trajan, d'Antonin le Pieux et de Marc-Aurèle, ressemblaient déjà b(;aucoup aux Romains dont parle Ammien MarceUin. Lucien, qui vivait sous ces empereurs, nous a laissé dans le IVigrinus un tableau des mœurs romaines dont l'historien semble avoir emprunté plusieurs traits : le premier s'étend seulement davantage sur le goût pour les chevaux, sur le luxe, les funérailles , les leslamenls. etc.

' AUSl. iVlARCULL., lib. XLV.

« Ceux qui s'enorgueillissent de porter les noms des Reburri, des « Faburri, des Pagoni , des Geri, des Dali, des Tarrasci, des Per- « rasi, vont aux bains, couverts de soie et accompagnés de cin- « quante esclaves. A peine entrés dans la piscine, ils s'écrient : « Où « sont mes serviteurs^ » S'il se trouve quelque créature jadis usée « au service du public, quelque vieille qui a trafiqué de son corps, ils « courent à elle et lui prodiguent de sales caresses. Zt voilà les « hommes dont les ancêtres admonestaient un sénateur pour avoir « donné un baiser à sa femme devant sa fille! Les prétendez-vous « saluer, tels que des taureaux qui vont frapper de la corne, ils « baissent la tête de côté, et ne laissent que leur genou ou leur main « au baiser de l'humble client

« Au milieu deâ festins, on fait apporter des balances pour peser « les poissons, les loirs et les oiseaux. Trente secrétaires, les ta- « blettes à la main, font l'énumération des services. Si un esclave a apporte trop tard de l'eau tiède, on lui administre trois cents coups « de fouet. Mais si un vil favori a commis un meurtre : « Que vou- « lez-vous? dit le maître, c'est un misérable! Je punirai le premier « de mes gens qui se conduira ainsi. »

« Ces illustres patrices vont-ils voir une maison de campagne ou « une chasse que les autres exécutent devant eux-, se font-ils trans- « porter dans des barques peintes, par un temps un peu chaud, de « Putéoles à Cajète, ils comparent leurs voyages à ceux de César « et d'Alexandre. Une mouche qui se pose sur les franges de leur « éventail doré, un rayon de soleil qui passe à travers quelque « trou de leur parasol, les désolent j ils voudraient être nés parmi « les Cimmériens*.

« Cincinnatus eût perdu la gloire de la pauvreté si, après sa dica tature, il eût cultivé des champs aussi vastes que l'espace oc- « cupé par un seul des palais de ses descendants 2. Le peuple ne « vaut pas mieux que les sénateurs -, il n'a pas de sandales aux pieds, « et il se fait donner des noms retentissants ^ il boit, joue et se plonge « dans la débauche ^ le grand cirque est son temple , sa demeure, « son forum. Les plus vieux jurent, par leurs rides et leurs cheveux « gris, que la république est perdue si tel cocher ne part le pre-

• Ubi si initr aiirala llabella laciniis sericis insedcrint muscse, vel per foramen umbraculi p.nsilis ladiolus irni|M'ril solis, qu(Muntiir quod non suntapud Cimmerios nati. ( amm. ^Iarcill., lib. xxvin, cap. iv, p. 411. Liigduni Balavorum, 1()93.)

2 Quorum nu-nsurani si in agris consul Quiniius possedisset, amiseral etiaiii post diclaluram gloriani pauperiatis. {Idem, lib. xxii, cap. iv.)

« mier et ne rase habilement la borne. Attirés par l'odeur des vian- « des, ces maîtres du monde suivent des femmes qui crient comme « des paons affamés, et se glissent dans la salle à manger des « patrons*. »

La mollesse du peuple passa à l'armée : le soldat préférait la chanson obscène au cri de guerre-, une pierre , comme autrefois, ne lui servait plus d'oreiller sur un lit armé , et il buvait dans des coupes plus pesantes que son épée^ ; il connaissait le prix de l'or et des pierreries j le temps n'était plus où un légionnaire^ ayant trouvé dans le camp d'un roi de Perse un petit sac de peau rempli de perles, les jeta, sans savoir ce que c'était, et n'emporta que le sac ^.

Le soldat romain quitta la cuirasse, abandonna le pilum et la courte épée : alors, nu comme le Barbare et inférieur en force , il fut aisément vaincu. Végèce attribue les défaites successives des légions à l'abandon des anciennes armes ^.

Les désordres de la police de Rome étaient extrêmes : on en jugera par un événement arrivé sous le règne de Théodose I".

Les empereurs avaient bâti de grands édifices où se trouvaient les moulins et les fours qui servaient à moudre la farine et à cuire le pain distribué au peuple. Plusieurs cabarets s'étaient élevés auprès de ces maisons-, des femmes publiques attiraient les passants dans ces cabarets-, ils n'y étaient pas plutôt entrés qu'ils tombaient par des trappes dans des souterrains. Là ils demeuraient prisonniers le reste de leur vie, contraints à tourner la meule, sans que jamais leurs parents pussent savoir ce qu'ils étaient devenus. Un soldat de Théodose, pris à ce piège, s'arma de son poignard, tua ses détenteurs, et s'échappa. Théodose fit raser les édifices qui couvraient ces repaires; il fit également disparaître les maisons de prostitution où étaient reléguées les femmes adultères 5.

L'anarchie dans les provinces égalait celle qui régnait dans la capitale : Salvien déclare qu'il n'y a point de châtiment que ne méritassent lesRomains; il les compare aux Barbares, et les trouve inférieurs à ceux-ci en charité, sincérité, chasteté, générosité, courage. Il fait

* Amm. Marcell., lib. xxviii, cap. iv.

2 Cum miles cantilenas medilaretiir pro jnbilo molliores : et non saxuni erat ut

antehac armato cubile et graviora gladiis pocula, testa enim bibere jam

pudebat. (Amm., lib. xxii, cap. iv.)

3id., ibid.

* De re milil., cap. X.

•SocRAT., lib. V, cap. xviii.

la description de la Septimanie : « Vignes, prairies émaillées de fleurs, « vergers, campagnes cultivées, forêts, arbres fruitiers, fleuves et « ruisseaux, tout s'y trouve. Les habitants de cette province ne de- « vraient-ils pas remplir leurs devoirs envers un Dieu si libéral pour « eux? Eh bien ! le. peuple le plus heureux des Gaules en est aussi le « plus dért^glé*. La gourmandise et l'impureté dominent partout. « Les riches méprisent la religion et la bienséance -, la foi du mariage a n'est plus un frein, la femme légitime se trouve confondue avec les « concubines. Les maîtres se servent de leur autorité pour contrain- « dre leurs esclaves à se rendre à leurs désirs. L'abomination règne « dans les lieux où des filles n'ont plus la liberté d'être chastes. On « trouve des Romains qui se livrent à tous les désordres, non dans « leurs maisons, mais au milieu des ennemis et dans les fers des « Barbares.

« Les villes sont remplies de lieux infâmes, et ces lieux ne sont « pas moins fréquentés par les femmes de qualité que par celles « d'une basse condition : elles regardent ce libertinage comme un « des privilèges de leur naissance, et ne se piquent pas moins de « surpasser les autres femmes en impureté qu'en noblesse 2.

« Il n'y a plus personne, continue le nouveau Jérémie, pour qui « la prospérité d'autrui ne soit un supphce. Les citoyens se pros- « crivent les uns les autres : les villes et les bourgs sont en proie à « une foule de petits tyrans, juges et publicains. Les pauvres sont « dépouillés, les veuves et les orphelins opprimés. Des Romains vont « chercher chez les Barbares une humanité et un abri qu'ils ne trou- « vent plus chez les Romains -, d'autres, réduits au désespoir, se sou- « lèvent et vivent de vols et de brigandage-, on leur donne le nom « de Bagaudes ^ -, on leur fait un crime de leur malheur ^ et pourtant « ne sont-ce pas les proscriptions, les rapines, les concussions des « magistrats, qui ont plongé ces infortunés dans un pareil désordre? « Les petits propriétaires, qui n'ont pas fui, se jettent entre les bras

* In omnibus qiii()pe Galliissiculdiviliisprimi fuere, sicvitiis. (Salt., de Gubern, Dei, lib. xii, p. 230.)

2 Apiid Aquilanicas vero quœ civilas in locuplelissima ac nnbilissima sui parte non quasi lupanar fuit? quis polentum ac diviluni non in luJo libidinis vixil? Quis non se baraUiro sordidissimœ colluviouis immcrsil? llaud niuiluin mairona abest a vilitale ancillaruin. (Salv., de Gubern. Dei, lib. vu, p. 232.)

' Quos conipiilinius esse ciimiiiosos, inipuiatur his inlelicitas sua: quibus enim aliis rébus lUij^audte facli sunt nisi iniquitalibus nosiris, nisi eorum proscriptionibus et rapinis qui exactionis piiblicai in quaislus proprii emoluraenla vertanl ? ( Salv., de Gubern, Dei, lib. V, p. 159.)

« des riches pour en être secourus, et leur livrent leurs héritages. « Heureux ceux qui peuvent reprendre à ferme les biens qu'ils ont « donnés! Mais ils n'y tiennent pas longtemps : de malheur en mala heur, de l'état de colon où ils se sont réduits volontairement, ils a deviennent bientôt esclaves ^ »

Ce passage de Salvien est un des documents les plus importants de l'histoire -, il nous apprend comment l'état dos propriétés et des personnes changea au sixième siècle, comment le petit propriétaire livra son bien et ensuite sa personne au grand propriétaire pour en recevoir protection. Cet effet violent de la nécessité se convertit en usage, et bientôt en loi : on donna son aleu au Barbare, qui le rendit en ftefj moyennant service, et ainsi s'établit la mouvance et la propriété féodale.

Il faut joindre aux causes de la destruction des lois et des mœurs païennes une dernière cause, puissante dans les hauts rangs de la société : la philosophie.

Je vous ai déjà fait observer que les sectes philosophiques étaient au paganisme ce que les hérésies étaient au christianisme, dans le rapport inverse de la vérité à l'erreur. La vérité philosophique ne fut dans son origine que la vérité religieuse, ou, pour parler plus correctement, la philosophie, qui prit naissance dans les temples, fut d'abord cultivée en secret par les prêtres. La vérité philosophique (indépendance de l'esprit de l'homme dans la triple science des choses intellectuelles, morales et naturelles) se dut trouver altérée, selon le temps et les lieux. Les hommes placés au berceau du monde cherchèrent et crurent découvrir les lois mystérieuses de la nature dans la cause la plus agissante sous leurs yeux.

Ainsi les prêtres de la Chaldée regardèrent la lumière dont ils étaient inondés dans leur beau climat comme une émanation de l'àmc ;iniverselle -, bientôt ils attribuèrent aux astres qu'ils observaient une influence toute particulière sur l'homme et sur la nature. La lumière, diminuant de force en s'éloignant de son foyer, créait, sur son chemin du ciel à la terre, des êtres dont l'intelligence variait selon le degré de fécondité qui restait au rayon créateur. Le système des prêtres chaldéens donna naissance à la théorie des génies : les usages et les mœurs s'enchaînèrent à la marche des saisons.

Les mages, ne considérant dans la lumière que la chaleur, firent

* Coloni divilum fiunt. . . in liane necessitalem redacti ut el jus liberlalis amitlant. {De Gubern. Deiy lib. X, cap. v, p. 169.)

du feu le principe de tout. Et comme il y avait, selon les mages, une matière brute qui résistait à l'action du feu, de là les deux principes : l'esprit et la matière , le bien et le mal. Par le feu ou la chaleur se reproduisaient l'àme humaine et les génies de la religion secrète des Chaldéens.

Les prêtres d'Egypte se persuadèrent , au bord du Nil , que l'eau était l'agent d'une âme universelle pour la reproduction des corps. Ayant remarqué qu'il y a dans l'homme un esprit , et dans l'animal un instinct, ils en conclurent une intelligence qui tend à s'unir à la matière, cette intelligence voulant toujours produire des choses parfaites, et la matière s'opposant toujours à la perfection. Mais il paraît qu'ils regardaient le bon et le mauvais principe comme également matériels, ce qui faisait une doctrine d'athéisme et de matérialisme chez le peuple le plus superstitieux de la terre.

Aujourd'hui que les Indes nous sont mieux connues, que leurs langues sacrées sont dévoilées aux savants de l'Europe , nous trouvons dans ces immenses régions des systèmes métaphysiques de toutes les sortes, des cultes de toutes les formes, même de la forme chrétienne, nous trouvons trois principes excellents , bien que mêlés de choses extravagantes: l'existence d'un Dieu suprême, l'immortalité de l'àme, et la nécessité morale de faire le bien.

Mais cette nécessité morale de la philosophie indienne eut une conséquence aussi inattendue que désastreuse : d'après la nécessité du bien, l'âme de l'homme devait retourner au sein de Dieu si elle pratiquait la vertu, ou s'emprisonner dans d'autres corps sur la terre si elle s'était abandonnée aux vices. Ce cercle inévitable de la société religieuse rendit la société politique stationnaire ^ tout s'incrusta dans des castes qui ne remuaient pas plus que ces bonzes fixés des jours entiers dans la même attitude, par esprit de sacrifice et de perfection. Ce que le matérialisme opéra en Chine et la superstition en Egypte, la philosophie l'accomplit aux Indes : elle ligatura l'homme dans son berceau et dans sa tombe.

La haute science fut donc captive dans les collèges sacerdotaux de la Chaldée, de la Perse, des Indes et de l'Egypte. Rendons justice aux Grecs -, ils tirèrent la philosophie du fond des temples , comme le christianisme la fit sortir des écoles philosophiques. Ainsi la philosophie fut prati(iuée secrètement par les prêtres, c'est son premier pas; elle fut étudiée par quelques hommes supérieurs de la Grèce hors des

sanctuaires, c'est son second pas -, elle fut livrée à la foule par les chrétiens, c'est son troisième et dernier pas.

Les Grecs qui dérobèrent les premiers la philosophie aux initiations furent des poètes et des législateurs, tels que Linus, Orphée, Musée, Eumolpe, Mélampe. Ensuite vinrent , dans une société plus avancée. Thaïes, Pythagore, Phérécide. Voyageurs aux Indes, en Perse, en Chaldée, en Egypte, ils pénétrèrent leurs systèmes des doctrines qu'ils avaient étudiées chez les prêtres de ces contrées. Thaïes, comme les Égyptiens, admit l'eau pour élément général , et devint le chef de la philosophie expérimentale ^ une des branches de son école donna naissance à la philosophie morale personnifiée dans Socrate. Pythagore engendra la philosophie intellectuelle que divinisa Platon. Aristote, esprit positif et universel, supposa une matière éternelle, et des formes mathématiques invariables renfermées dans cette matière. Le monde finit par se partager entre les deux écoles do Platon et d' Aristote, entre le système des formes et celui des idées.

Les conquêtes d'Alexandre répandirent la philosophie grecque sur le globe, où elle s'enrichit de nouvelles connaissances.

« Alexandre commanda à tous les hommes vivans d'estimer la « terre habitable estre leur pays, et son camp en estre le chasteau et « le donjon; tous les gens de bien, parens les uns des autres, et les a méchans seuls étrangers : au demeurant , que le Grec et le Bar- « bare ne seroient point distingués par le manteau, ni à la façon de « Itf large, ou au cimeterre, ou par le haut chapeau -, mais remarqués a et discernés, le Grec à la vertu et le Barbare au vice , en réputant

« tous les vertueux Grecs et tous les vicieux Barbares

« Quel

« plaisir de voir ces belles et saintes espousailles, quand il comprit « dans une mesme tente cent espousées persiennes, mariées à cent « espoux macédoniens et grecs, lui-mesme estant couronné de cha- « peaux de fleurs , et entonnant le premier le chant nuptial d'Hymé- « néus, comme un cantique d'amitié générale * ! »

Amyot, qui introduit ici, sans le savoir, la langue et le reflet des mœurs de son siècle dans la peinture de l'âge philosophique et poli de la Grèce, n'ôte rien à la vérité des faits, et leur ajoute un charme étranger. U n'est point de mon sujet d'entrer dans le détail des sectes philosophiques 2; mais je dois rappeler que la philosophie do Platon,

* Plutarq., De lafortuned'/îlexatidre, trad. d'Amyot.

2 L£f>sai hisiorique sur tes révolutions coiilieul uu aperçu rapide de ces secles ; on

ÉTÎCES !nSTORlQUES. ' 5-11

mêlée aux dogmes chaldéens et aux traditions juives , s'établit à Alexandrie sous les Ptolémées : tous les systèmes , toutes les opinions, convergèrent à ce centre de lumières et de ténèbres dont le christianisme débrouilla le chaos.

La philosophie des Grecs introduite à Rome ébranla le culte national dans la ville la plus religieuse de la terre. Le poëte satirique Lucile, l'ami de Scipion, s'était moqué des dieux de Numa, et Lucrèce essaya de les remplacer par le voluptueux néant d'Épicure. César avait déclaré en plein sénat qu'après la mort rien n'était -, etCicéron, qui, cherchant la cause delà supériorité de Rome, ne la trouvait que dans sa piété, disait, contradictoirement, qu'à la tombe finit tout l'homme. L'épicurisme régna chez les Romains durant la majeure partie du premier siècle de l'ère chrétienne -, Pline, Sénèque, les poëtes et les historiens l'attestent par leurs écrits, leurs maximes et leurs vers. Le stoïcisme prit le dessus quand la vertu fut élevée à la pourpre.

Ces diverses philosophies, qui ne descendaient point dans le peuple, décomposaient la société-, elles ne guérissaient point la superstition des esclaves, et ôtaient la crainte des dieux aux maîtres. Les arts magiques, plus ou moins mêlés aux dogmes scolastiques, la théurgie et la goétie, ramenaient des erreurs tout aussi déplorables que les mensonges de la mythologie.

Les philosophes, tantôt chassés de Rome, tantôt rappelés, devenaient des personnages importants ou ridicules qui se prêtaient complaisamment aux idolâtries, aux mœurs et aux crimes de leurs siècles. On en remarque auprès de tous les tyrans -, on en trouve au milieu des débauches d'Élagabale : il est vrai que, pour l'honneur de la vertu, ceux-ci se voilaient la tête comme Agamemnon se couvrit le visage au sacrifice de sa fille * : Plotin même assistait aux désordres de Gratien.

Ces sages s'attribuaient des dons surnaturels : depuis Apollonius, qui se transportait par l'air où il voulait, jusqu'à Proclus, qui conversait avec Pan, Esculape et Minerve, il n'y a pas de miracles dont ils ne fussent capables. L'affectation des allures de leur vie rendait suspect le naturel de leurs principes. Ménédus de Lampsaque parais-

poul consiiKor, dans cet ouvrage, le tableau syiiopli(nie que j'en ai dressé. On le pourra corriger à l'aide du Manuel de l'Iiistoire de la philosophie de Tenneman, traduit excellemment par M. Cousin.

* Eraiil amici improbi, el senes quidam et specie philosopUi , qui capul reliculo componerenl. (Lampkid., in vit. £lug., p. 102.)

sait en public vêtu d'une robe noire, coiffé d'un chapeau d'écorce où se voyaient gravés les douze signes du zodiaque-, une longue barbe lui descendait à la ceinture, et, monté sur le cothurne, il tenait un bâton de frêne à la main ; il se prétendait un esprit revenu des enfers pour prêcher la sagesse aux hommes*.

Anaxarque, maître de Pyrrhon, étant tombé dans une ravine, Pyrrhon refusa de l'en retirer, parce que toute chose est indifférente de soi, et qu'autant valait demeurer dans un trou que sur la terre 2.

Lorsque Zenon marchait dans les villes, ses amis l'accompagnaient de peur qu'il ne fut écrasé par les chars : il ne se donnait même pas la peine d'échapper à la fatalité '5. Diogcne faisait le chien dans un tonneau-, Déraocrite s'enfermait dans un sépulcre ^ -, Heraclite broutait l'herbe de la montagne^-, Empédocle, voulant passer pour une divinité, se précipita dans l'Etna -, le volcan rejetâtes sandales d'airain de l'impie, et la fourbe fut découverte 6.

Ces sophistes, de même que les hérésiarques, se livraient à toutes sortes de folies-, des platoniciens se tuaient comme les circoncellions, et des cyniques bravaient la pudeur comme les priscilliens. Dans les écoles d'Athènes et d'Alexandrie, les maîtres mêlaient le peuple à leurs factions -, leurs disciples couraient au-devant des nouveaux venus pour les attirer à leur doctrine , criant, sautant, frappant, à l'instar des furieux.

Lucien représente Ménippe affublé d'une massue, d'une lyre et d'une peau de Hon,et s'écriant : «Je te salue, portique superbe, entrée «de mon palais! » Ensuite Ménippe raconte à Philonide que, fatigué de l'incertitude des doctrines, il s'adressa à un disciple de Zoroastre. Ce magicien par excellence, appelé Mithrobarzanes, avait de longs cheveux et Une longue barbe. Il prit Ménippe, le lava trois mois entiers dans l'Euphrate, en suivant le cours de la lune et marmottant une longue prière -, il lui cracha trois fois au nez, le plongea de l'Euphrate dans le Tigre, le purifia avec de l'ognon marin, le ramena chez lui à reculons, l'arma de la massue, de la lyre, de la peau du lion, et lui recommanda de se nommer à tout venant, Ulysse, Her-

* SuiD.; Athen., lib. iv, p. 162.

2 Laert., lib. in. Pyrrhon.

3 Id., lib. VII.

* Id., lib. IX, in Dem.

' 7d., in Heracl.

^ Id. lib. VIII ; LuciAN.: Strab. lib. vi.

cule ou Orphée. L'initiation achevée, Ménippe descendit aux enfers conduit par Mithrobarzanes. Là , Tirésias lui conseilla de quitter les chimères philosophiques, en lui disant : « La meilleure vie est la plus « commune. »

Les sectes à l'encan offrent le tableau complet des diverses sectes. Jupiter fait préparer des sièges j Mercure, investi de la charge d'huissier, appelle les marchands pour acheter toutes sortes de vies philosophiques-, on fera crédit pendant une année, moyennant caution. Jupiter ordonne de commencer par la secte italique.

MERCURE

Holà , Pythagore ! descends et fais le tour de la place. Voici une vie céleste : qui l'achètera? qui veut être plus grand que l'homme? qui veut connaître l'harmonie des sphères et revivre après sa mort?

UN MARCHAND

D'où es-tu?

De Samos.

Où as-tu étudié?

PYTHAGORE

LE MARCHAND

PYTHAGORE

En Egypte , chez les sages.

LE MARCHAND

Si je t'achète , que m'apprendras-tu?

PYTHAGORE

Je te ferai souvenir de ce que tu sus autrefois.

LE MARCHAND

Comment cela ?

PYTHAGORE

En purifiant ton âme.

LE MARCHAND

Comment l'instruiras-tu ?

PYTHAGORE

Par le silenoe. Tu seras cinq ans sans parler.

LE MARCHAND

Après?

PYTHAGORE

Je t'enseignerai la géométrie, la musique et l'arithmétique.

LE MARCHAND

Je sais celle-ci.

PYTHAGORE

Comment comptes-tu?

LE MARCHAND

Un, deux, trois, quatre.

PYTHAGORE

Tu te trompes : quatre est dix, le triangle parfeit et le serment, etc.

(On déshabille Pythagore, et l'on découvre qu'il a une cuisse d'or. Trois cents marchands l'acbôtent dix mines.) (On appelle Diogène.)

UN MARCHAND

Que pourrai-je faire de cet animal , sinon un fossoyeur ou un porteur d'eau?

MERCURE

Non pas, mais un portier : il aboie, et il se nomme lui-même un chien.

LE MARCHAND

Je crains qu'il ne me morde -, il grince les dents et me regarde de travers.

MERCURE

Ne crains rien , il est apprivoisé.

LE MARCHAND

Ami, de quel pays es-tu?

DIOGÈNE

De tout pays.

LE MARCHAND

Quelle est ta profession ?

DIOGÈNE

Médecin de l'âme , héraut de la liberté et de la vérité.

LE MARCHAND

Maître , si je t'achète ,^ue m'apprendras-tu?

DIOGÈNE

Je t'enfermerai avec la misère -, tu ne te soucieras ni de parents ni de patrie^ tu quitteras la maison de ton père-, tu habiteras quelque masure, quelque sépulcre, ou, comme moi, un tonneau. Ton revenu sera dans ta besace pleine de rogatons et de vieux bouquins : tu disputeras de félicité avec Jupiter-, si l'on te fouette , tu n'en feras que rire.

LE MARCHAND

Il faudrait que ma peau fut une écaille d'huître ou de tortue.

ÉTUDïïS HISTORIQUES. 415

DIOGÈNE

Voici ma doctrine : trouver à redire à tout, avoir la voix rude comme un chien, la mine barbare , l'allure farouche et sauvage, vivre au milieu de la foule comme s'il n'y avait personne, être seul au milieu de tous, préférer la Vénus ridicule, et se livrer en public à ce que les autres rougissent de faire en secret. Si tu t'ennuies, tu prendras un peu de ciguë , et tu t'en iras de ce monde : voilà le bonheur ^ en veux-tu ?

Après Diogène, pour lequel on donne deux oboles , Mercure fait venir Arislippe -, il est ivre , et ne peut répondre. Mercure explique sa doctrine : ne se soucier de rien, se servir de tout, chercher la volupté n'importe où.

Heraclite et Démocrite, abrégé de la sagesse et de la folie, succèdent à Aristippe : l'un rit, l'autre pleure. Démocrite rit parce que tout est vanité, et que l'homme n'est qu'un concours d'atomes produits du hasard. Heraclite pleure parce que le plaisir est douleur^ le savoir, ignorance -, la grandeur, bassesse ^ la santé , infirmité -, le monde , un enfant qui joue aux osselets et se tourmente pour un songe. Heraclite regrette le passé, s'ennuie du présent, et s'épouvante de l'avenir.

Jupiter fait semondre Socrate.

UN MARCHAND

Qu'es-tu?

SOCRATE

Amateur de petits garçons et maître es arts d'aimer *.

LE MARCHAND

Dans ce cas, mon fils est trop beau pour que je te confie son éducation.

SOCRATE

Je ne suis pas amoureux du corps , mais de l'esprit : quand je dormirais avec ton fils , il ne se passerait rien de déshonnête.

LE MARCHAND

Cela m'est fort suspect....

SOCRATE

Je le jure par le chien et le platane.

LE MARCHAND

Quelle est ta doctrine?

* Le texte est plus net;

(Luc, /'i:,r. .Y.irL. p. 193.)

416 ÊTLDES HISTORIQUES.

SOCRATE

J'ai inventé une république, el je me gouverne d'après ses lois.

LE MARCHAND

Que fait-on dans ta république?

SOCRATE

Les femmes n'y appartiennent pas à un seul mari , chaque homme peut avoir commerce avec elles toutes.

LE MARCHAND

Les lois contre l'adultère sont-elles donc abrogées?

SOCRATE

Niaiseries.

LE MARCHAND

Et qu'as-tu statué pour les beaux et jeunes garçons?

SOCRATE

Ils deviendront le prix de la vertu, et leur amour sera la récompense du courage.

Socrate est vendu deux talents.

Épicure vient après Socrate : C'est , dit Mercure , le disciple du grand rieur Démocrite et du grand débauché Aristippe^ il aime les choses douces et emmiellées.

Chrysippe le stoïcien, à la barbe longue et aux cheveux courts, est présenté aux criées comme la vertu même et le censeur du genre humain. Chrysippe est le seul sage, le seul riche, le seul éloquent, le seul beau, le seul juste ^ il explique au marchand ébahi qu'il y a des choses principales et des choses moins principales , des accidents et des accidents d'accidents ^ il lui prétend enseigner les syllogismes : Le moissonneur, le dominant^ l'électra, le masqué; il lui prouve que lui marchand ne connaît pas son père , qu'il est une pierre ou un aaimal , un animal et une pierre ^

Le péripatéticien succède au stoïcien : il sait combien de temps vit un moucheron-, à quelle profondeur les rayons du soleil pénètrent dans la mer, et quelle estl'àme des huîtres 2. Le dialogue se termine à Pyrrhias (pour Pyrrhon ).

LE MARCHAND

Que sais-tu , Pyrrhias?

* Lapis est corpus: nonne et animal corpus est? Tu vero lapis et animal. (Lu- CIAN., Filar. Auct., p. 197.)

• Quam i-rofunde sol radios emillal in mare : Deoique quaieui aniuiam liabeant oslra.

ÉTUDES HISTORIQUES. èM

LE PHILOSOPHE

Rien*.

LE MARCHAND

Comment, rien?

LE PHILOSOPHE

Parce que je ne sais pas s'il y a quelque chose,

LE MARCHAND

Est-ce que nous n'existons pas?

LE PHILOSOPHE

Je ne sais 2.

LE MARCHAND

Et toi , n'existes-tu pas?

LE PHILOSOPHE

Je le sais encore moins ^.

LE MARCHAND

Je viens de t'acheter : n'es-tu pas à moi?

LE PHILOSOPHE

Je m'abstiens et je considère '*.

LE MARCHAND

Suis-moi , tu es mon esclave.

LE PHILOSOÏ>HE.

Qui le sait?

LE MARCHAND

Ceux qui sont ici.

LE PHILOSOPHE

Est-ce qu'il y a quelqu'un ici ?

LE MARCHAND

Je te prouve que je suis ton maître. (// le bat.)

LE PHILOSOPHE

Je m'abstiens et je considère.

Lucien , dans Vllermotme ou les Sectes , achève de ruiner l'échafaudage de l'orgueil de l'homme.

Ainsi se montraient, flétris et vaincus du temps , ces philosophes jadis l'honneur de l'humanité , ces sages qui , au milieu des nations souillées et matérialisées , avaient conservé les vérités de la science,

' O^^èv. (/d., ibid.)

2 Qjâk To-JTo olSa. {Id., p. 108.)

' IlO/Ù /JÙXXOV ItI tout' 0L'i'J05t.

(LuciAN., Filar. Âucl.)

* Id., ibid,

il 8 ÉTUDES HïSTOrilQLES.

de la morale et de la religion naturelle , jusqu'à ce qu'ils se corrompissent avec la foule , et par l'infirmité même de la sagesse.

Voilà la société romaine ; ses générations étaient mûres -, les Barbares se présentaient comme les faucheurs qui nous viennent des provinces éloignées pour abattre nos foins et nos blés -, les chrétiens et les païens allaient tomber sur les sillons , selon le poids de leur valeur respective. L'homme attaché aux joies de la vie ne voyait approcher le Frank , le Goth , le Vandale , qu'avec les terreurs de la mort, tandis que l'anachorète , le prêtre , Tévêque , cherchaient comment ils adouciraient les vainqueurs , et comment ils feraient des calamités publiques un moyen d'enrôler de nouveaux soldats sous l'étendard du Christ.

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