CHAPITRE XXXIÏI
Suite. •— Minorité et majorité dans le parlement d'Angleterre.
Les tronblos qui commencèrent à agiter l'Angleterre vers la fin du règne de Jacques I'"^ donrièrent naissance aux deux divisions qui sont, depuis cette époque, restées dictiiicies dans le parlement de la Grande-Bretagne. L'opposition, d'abord connue sons le nom du Parfi rfe ia camjoa^ne* (cowntry Parfy), traîna peu après le malheureux Charles I" à l'échalaud. Sons le règne de son successeur, ia minorité prit la célèbre appellation de whig ^; et, sons un homme dévoré de l'esprit de faction, lord Sliafiesbury, fut sur le point de replonger l'Etat dans les malheurs d'une révolution nouvelle ^. Ja* qiies II , par son imprudence, fit triompher le parti des whigs, et Guillaume lll s'empara d'une de plus belles couronnes de l'Europe®. La reine Anne, longtemps gouvernée par les whigs, retourna ensuite aux toiys. Le iaj)pcl du ducdc Mariborough sauva la Fiance d'une ruine presque inévitable*. Gcor.-es I", électeur de Hanovre, soutenu de toute la puissance des premiers (jui le portaient au trône, se livra à leurs conseils *°. Ce fui sous le règne; de Georges II que la minorité commença à se faire connaître sous le nom de parti de l'opposition , qu'elle retient encore de nos jours. Elle obtint alors plusieurs victoires célèbres. Elle renversa sir Robert Walpole , ministre qui , par son système pacifique, s'était rendu cher an commerce " •>. Bientôt elle parvint à metirc à la lête du cabinet le grand lord Chalham, qui éleva la gloire de sa patrie à son comble, dans la guerre de 1754, si malheureuse à la France *^. Lord Bute ayant succédé à lord Chatham, peu après l'avéneniont de Sa Majesté régnante au trône d'Angleterre, l'opposition perdit son crédit. Elle tâcha de le recouvrer dans l'affaire'de ÎVL VVikes, membre du parlement , décrété pour avoir écrit un pamphlet contre ladministration **. Mais le fatal impôt du timbre, qui rappelle à la fois la révolution amérif;nine et celle de la France, lui donna bientôt une nouvelle vigueur **. Telle est la chaîne des destinées : personne ne se doutait alors qu'un bill de finance, passé dans le parlement d'Angleterre en 1765, élèverait un nouvel empire sur
ê POLYB , lit) XV.
2 POLYB., lib. XV: LlV., Hb. XXX.
3 Id., tbid.
4 LlV.,i6ïd.
^ Quoiqu'il y ait toujours quelque chose de forcé dans o parallèle de l'Angleterre et de Carihage, il nit; semble moins étrange que les autres, et les laits historiques soiil curieux. (N. Ed.)
5 HUMK'S Hist. ofEnql , vol. vif.
6 Id , vol. viii. cap. Lxviii, p. 126.
7 Id., cap. LXIX, p. Hili.
8 Id., cap. LXXI. p. 2{)i,
9 SMOLL., Coniin.tu llume's Uitt. of Engl.;VOLT -, Siècle de Louis IIV. »<> 1(1. ibid.
»> Smoll., UisL ofthe Uouse of Brunswick-Lunenb.
** Il fallait ajouter, « et odieux a la nation par son système de corruption. »
(N. ÉD.) «a Smoll., Cont., etc. Hist. ofthe Uouse of Bruns. -Lun. »5 GUTU., Gi'ugr. Gram., \).U2.
«4 Id., p. 34Ji KaMSAy'S Hist. ofthe Am. Revol.
la terre en 1782, et ferait disparaître du monde un des plus antiques royaumes de l'Europe en 1789*.
L'opposition crut avoir remporté un avantage signalé sur le ministre lorsqu'elle eut obtenu le rappel de ce trop fameux impôt; et il n'est pas moins certain que ce fut ce rappel même, encore plus que le bill, qui a causé la révolution des colonies^.
Trois ministres se succédèrent rapidement après cette première irruption du volcan américain. Les rênes du gouvernement s'arrêtèrent enfin entre les mains de lord Norih, qui, de même que ses prédécesseurs, avait adopté le système des taxes d'outre-mer ^. L'insurrection des Bostoniens, lors de l'envoi du ihé de la compagnie des Indes, ne fut pas plutôt connue en Angleterre, que l'opposition redoubla de zèle et d'activité. Lord Chalham reparut dans la Chambre des pairs, et parla avec chaleur contre les niesures du cabinet. Sa motion étant rejetée par une majorité de cinquanie-huit voix, les moyens coercitifs restèrent adoptés dans toute leur étendue.
Bientôt après le sang coula en Amérique. J'ai vu les champs de Lexington ; je m'y suis arrêté en silence, comme le voyageur aux Thermopyles, à contempler la tombe de ces guerriers des deux uiondes qui moururent les premiers,
» Une élincelle de l'incenclle allumé sous Charles I" tombe en Amérique en 1638 (émigration des puritains), l'embrase en 1765, repasse l'Océan en 17S9 pour ravager de nouveau l'Europe. Il y a quelque chose d'incompréhensible dans ces générations de malheurs.
En songeant à l'empire américain d'aujourd'luii, on ne peut s'empêcher de jeter les yeux en arrière sur son origine. C'est une chose désolante et amusante à la lois que de contempler ks
fiauvres humains. jouets de leurs propres faits, et conduits aux mêmes résultats par les préjuges es plus opposés. Les puritains avaient demandé à Dieu, avec prières, qu'il les dirigeât dans leur pieuse émigration, et Dieu les conduisit au cap Cod, où ils périrent presque tous de faim et de misère. Bientôt après, leurs ennemis mortels, les catholiques, viennent débarquer auprès d'eux sur les mêmes rivages. l?he cargaison de graves fous, avec de grands chapeaux et des habits sans boutons, descendent ensuite sur les bords de la Delaware, etc. Que devait penser un Indien regardant tour à tour les étranges histrions de cette grande farce tragi-comique que joue sans cesse la société? En voyant des hommes brûler leurs frères dans la Nouvelle-Angleterre, po!^ l'amour du ciel ; une autre race, en Pensylvanie, faisant profession de se laisser couper la gorge sans se défendre; une troisième, dans leMaryland, accompagnée de prêtres bigarrés, couveits de croix, de grimoires, et professant la tolérance universelle; une quatrième, en Virginie, avec des esclaves noirs et des docteurs persécuteurs en grandes robes : cet Indien, sans doute, ne pouvait s'imaginer que ces geus-là venaient d'un même pays. Cependant tous sortaient de la petite Ile d'Angleterre, tous ne formaient qu'une seule et même nnlion. Quand on songe à la variété et à la complication des maladies qui fermentent dans un corps pofilique , on comprend à peine son existence.
Sur la foi des livres et des intéressés, au seul nom des Américains, nous nous enthousiasmons de ce côté-ci de l'Atlantique. Nos gazettes ne nous parlent que des Romains de Boston et des tyrans de Londres. Moi-même, épris de la même ardeur lorsque j'arrivai à Philadelphie, phin de mon Raynal, je demandai en grâce qu'on me montrât un de ces fameux quakers, verlueux descendants de Guillaume Penn. Quelle fut ma surprise quand on me dit que, si je voulais me faire duper, je n'avais qu'à entrer dans la boutique d'un frère; et que si j'étais curigix d'apprendre jusqu'où peut aller l'esprit d'intérêt et d'immoralité mercantile, on me donnerait le spectacle de deux quakers désirant acheter quelque chose l'im dePautre. et cherchant à se leurrer mutuellement. Je vis que cette société si vantée n'était, pour la plupart, qu'une compagnie de marchands avides, sans chaleur et sans sensibilité, qui se sont fait une réputation d'honnêteté parce qu'ds portent des habits différents de ceux desaiitres, ne réiondent jamais ni oui ni non, n'ont jamais deux prix, parce que le monopole de certaines marchandises vous force d'acheter avec eux au prix qu'ils veulent ; en un mot, de froids comédiens qui jouent sans cesse une faice de probité, calculée à un immense intérêt, et chez qui la vertu est une aflfaire d'agiolag»* *. Chaque jour voyait ainsi, Pune aprèsPautre, se dissipernu-s chimères, et cela me faisait grand mal. Lorsque par la suite je comuis davantage les Américains, j'ai parfois dit à queliues-uiis d'entre eux, devant qui je pouvais ouvrir mon âme : « J'aime votre pays et votre gouvernemenl, « mais je ne vous aime point, » et ils m'ont entendu.
« Les lords qui prolestèrent contre ce rappel peuvent se vanter d'en avoir prédit les consé—
Îiuences : « Because, the appearence of weakness and limidity in tlie go vernment.... has a maniesl lendency to draw on further insuUs, and, by lessening the respect of ail his Majesly's subjects to thedignity of his crown.... thiow Ihe whole Bntish empire inio a mi>erable slale of confusion, etc. >» {Copies ofthe two protest» againtt Ihe bill to repeal the Am. St.-p. Àct. 8, p. 10. Printedat Paris, 1766.) 3 Rams yibid.
* Celle note a paru dans le temps assez piquante, mais le ton en est peu convenable : c'est de la philosopliie impie vl de l'hisloire a la manière de Voltaire. Les Etals-Unis et les Américains ont pris entre les gouvernements t, les nations UD rang qui ne permet plus de parler d'eux avec cette léjjèreté. (N. Éd.)
pour obéir aux lois de îa patrie. En foulant celte terre philosophique, qui me disait, «ians sa muette éloquence, comment les empires se perdent et s'élèvent, j'ai confessé mon néant devant les voies de la Providence, et baissé mon front dans la poussière.
Grand exemple des malheurs qui suivent tôt ou tard une action immorale en elle-même, quels que soient d'ailleurs les brillants prétextes dont nous cherchions à nous fasciner les yeux , et la politique fallacieuse qui nous éblouit f La France, séduiie par le jargon philosophique, par l'intérêt qu'elle crut en retirer, par l'étroite passion d'humilier son ancienne riviile, sans provocation de l'Angleterre, viola , au nom du genre humain , le droit sacré des nations. Elle fournil d'abord des armes auxAnréricains contre leur souverain légitime, et bientôt se déclara ouvertement en leur faveur. Je sais qu'en subtile logique, on peut argumenter de l'intérêt général des hommes dans la cause de la liberté; mais je sais que', toutes les fois qu'on ai)pliquera la loi du tout à la partie, il n'y a point de vice qu'on ne parvienne àjiisiilier. I^a révolution américaine est la cause immcdinte delà révolution française. La France déserte, noyé»; de sang, couverte de ruines, son roi conduit à l'échafaud, ses ministres proscrits ou assassinés, prouvent que Injustice éternelle, sans laquelle tout périrait en dépit des sophismes de nos passions, a des vengeances fornudables.
C'est une lâche pénible et douloureuse pour un Français, dans l'état actuel de l'Europe, que la lecture de celte période de l'histoire améiieaine. Souvent ai-je été obligé de fermer le volume, oppressé par les corrrparaisons les plus déchirantes, par* un profond et muet élonnement, à la vue de l'enchaînenient des choses humaines. Chaque syllabe de Ramsay i eteniil amèrement dans votre cœur, loisqu'on voit l'honnêie citoyen varrter, contre sa propr^e corrviction, la duplicilé de \9 conduite de la Fr ance envers l'Arrgletcrre. Alais lorsque avec un cœur brûlant de reconnaissance il vient à verser les bérrédictions sur la tête de l'excellent Louis XVI ; lorsqu'il arrive à cet endroit oii M. de la Fayette, recevant la première nouvcîlle du tr'aiic d'alliance, se jolie avec des lairnesde joie dans les bras de V^ashinglon j qu'au mênre insiant, la nouvelle volant dans l'armée au milieu des transports, le cri de <• Longue vie au roi de Fiance î »> s'échappe irrvolonlairement à la fois de mille bouches et de mille cœiirs •, le 11vr e tombe des mains, le coup de poignai'd pcnèire jirsqu'au fond des eirlrailles. Américains ! la Fayette , votre idole , n'est qu'un scéleiiit ! ces gerrtiL-homraes français, jadis le sujet de vos éloges, qui ont versé leur sang dans vos baiailles, ne s(int que des misérables couverts de votre mépris, et à qui peut-être vous refuserez un asile ! et le père angusie de voire liberté... un de vous ne l'a-t-ii pas jugé *? n'avez-vous pas juré amour et alliance à ses assassins sur sa tombe ^?
Durairt tout le reste de la guerre, l'opposition ne cessa de harceler les ministres, ei d<tvinl de plus en plus puissanie, en proportion des calarrrités nationales. C'était alors que M. Burke lançait, comirre la foudre, son éloquence sur la tête des ministr es. Ce gr'arid orateur, qui possède un des plus beaux talents dont l'homme ait été jamais digirifié, se surpassa lui-nrènie dans ces circous-
1 Un étranger, non ! un Américain, séant juge dans le procès de mort de Louis XVI I O hommes! 6 Providence I
' Je ne sais que dire des pages qui commcncenra celle phrase, J'ai vu les champs de LexingioUy et finissent à celle-ci, JV'avez-vous pas juré awour et alliance à ses assaS" sins sur sa tombe? Mais, quelles que soient maintenant les hautes destinées de l'Amérique, je ne changerais pas un mot à ces pages, si je pouvais retrouver, pour les écrire, la chaleur d'ànie qui n'appartient qu'a la jeunesse. Ainsi dans aucun temps mes systèmes politiques n'ont étoulTé le cri de ma conscience : les succès, la gloire, l'admiration même, lorsque je l'éprouve, ne m'empêchent point de sentir ce qu'il y a d'injuste ou d'ingrat dans la conduite des hommes.
A l'i poque oii M. la Fayette était émigré, les Américains, partisans de notre révoluiion , blâmaient sa conduite : ils ont depuis récompensé magniû(iuement ses services, (N. Éi>.)
tances. Il remonta jusqu'à la source des troubles des colonies, en traça fièrement les progrès, et, avec ce génie inspiré qui lui a fnit tant de fois prévoir iavenir, plaida la cause de la liberté américaine dans le langage sublime et pathétique de Dcmostliènes.
Enfin , le 27 de mars 1782 , l'opposilinn remporta une victoire complète : le cabinet lut changé, et le marquis de Ruckingham placé à la tôle du gouvernement.
La paix éiant rétablie entre les puissances belligérantes, l'opposition se joignit au parti du ministre disgracié. M. Fox et lord Norti» formèrent ce qu'on appel;! la coalition des chefs, qui entraînait après elle la majorité du parlement. Lord Shciburne, successeur du marquis de Rockingham, mort le 1" juillet 1782 , fut obligé de se retirer, et M. Fox, lord INorih et le duc de Portiand se saisinnl du timon de l'Etat.
M. Fox n'occupa que quelques instants le ministère. Son fameux bill de la compaL'nie des Indes ayant été rejeté dans la Ch:>.mbre des pairs , il remit peu après* les sceaux de son emploi, et M. Piit remplaça le duc de Portiand, comme premier lord de la trésorerie.
Les principales opér:',tions du gouvernement depuis l'ascension de M. Pilt aux affaires ont été : 1^ le bill de ce njinistre concernant la compagnie des Indes, du 5 juillet 1784; 2^ cilui du 18 avril 1785, en faveur d'une réforme par-, lementaire, rejeté par ime majorité de soixante-quatorze voix; 3° le plan de liquidation de la dette nationale, par l'établissement d'un fonds d'amortissement, 1786* *; 4*^ l'acie de la (raite des nègres et de l'amélioration du sort de ces esclaves, 21 mai 1788. La naiion était au faite de la prospérité, et M. Pitt, qui n'avait pas encore atteint sa trentième année, avait montré ce que peut un seul homme pour la prospérité d'un Etat.
La maladie du roi, qui suivit peu de temps après, arracha la faveur du public à l'opposition, et couvrit le minisire de gloire. Sa Majesté, rendue aux vœux de tout un peuple , qui lui témoigna par "des marques de joie ( d'auiant plus touchantes qu'elles coulaieiit naiureliement du cœur) à quel point elle était adorée, reprit bientôt les rênes de son empire, et elle coniinue à faire le, bonheur de ceux qu'une ioriune amie a rangés au nomi;re des sujets britanniques.
A la fin de cette courte hisioire de l'opposition, nous placerons les portraits des deux hommes cclèbres, depuis si iougiemps l'objet des r. gards de l'Eu . rope, et qui ont eu une si grande influence sur la révolution française.