CHAPITRE XXXIV
M. Fox. — M. Pilt.
Tels que nous avons vu paraîire à la tête de la minorité et de la majorité, dans le sénat de Carthage, les plus beaux talents et les premiers hommes de leur siècle; tels, différents de mœurs, d'oi)inions et d'éloquence, brillent, dans le parlement d'Angleterre, les deux grands orateurs dont nous essayons d'ébaucher une faible peinture.
M. Fox, plein de sensibilité et de génie, écoute son cœur lorsqu'il discourt et se fait entendre ainsi aux cœurs sympalhiqncs. Savant dans les lois de son pays, moiléré dans ses sentiments poliliijues, connaissant la fragilité humaine, et réclamant pour les autres la même indulgence dont il peut avoir besoin pour lui, on le trouve rarement dans les extrêmes, ou, s'il s'y laisse entraîner quelquefois, ce n'est que par celle chaleur des temps, dont il esi presque iui-
1 Dans la nuit du 19 décembre 1783.
• Unmilliuu annuel.
a Je n'ai pas attendu a être membre de la Chambre des pairs pour m'occuper de l'écononiie politique : on voit que je savais ce que c'était (jne la liquidation d'une dette, et un fonds d'amorlissement, quel lue trentaine d'années avant que ceux qui parlent aujourd'hui de linauces sussent peut-être faire correctement les quatre premières règles de raritbniélique. (N. Éd.)
possib'e de se défendre. Mais, quand il vient à élever une voix touchante en faveur de l'infortuné, il règne, il triomphe. Toujours du parti de celui qui souffre, son éloquence est une richesse gratuite, qu'il préie sans intérêt au misérable; alors il remue les entrailles; alors il pénèlie lésâmes; alors une altération sct^sible dans les accents de l'orateur décèle tout rhomnie-,*alors l'étranger dans la tribune résiste en vain, il se détourne et pleuie. Haine d'un paili, idole de l'autre, ceux-là reprochent à M. Fox des en cuis, ceux-ci exaltent ses vertus; il ne nous appartient pas de protioncer. Lorsque le fracas des opinions et les fatigues d'une vie publique auiont cessé pour cet homme célèbre, le moment de ia justice sera venu; mai'^, quel que soit le jugement de la postérité, les malheureux des ti inps à venir, qui forment la majorité dans tous les siècle'', diront : « Il aima nos frères d'autrefois, il parla pour eux. »
Lorsque iVL Pitt prend la parole dans la Chambre des communes , on se rappelle ia comparaison quHoujèie lait de l'éhxiuent e dUlysse à des Hocons de neige, descendant silencieusement du ciel. Eirrue, échauffée à la voix du représentant opposé, r;issemb!ée, pleine d'.igitiitiori , flotte dans l'inceriitude et le doute : le chancelier de l'échiquier se lève, et sa logique, qui tombe avec grâce et abondance, vient éteintlie une chaleur inutile, toujours dangereuse aux légisbueurs; chacun, étonne, sent ses passions se refroidir; le prestige du sent nrent se dissipe; il ne reste que la vérité.
Pla«é à la léte dune grande nation , M. Pitt doit avoir pour ennemis et les hommes dont son rang élevé attire l'envie, etceux dont il combatles opinions. Le texte des déclamations contre le iiiinistre britannique est la gui ne funesie dans laquelle l'Europe se trouve maintenant enveloppée. Les principes en ont été souvent discutés; quanta la manière dont elle a été conduite, l'injustice des reiroches qu'on a laits l;i-dessus au cliancelier de réchi(|uier doit liapper les esprits les plus pj évenus. Veut-On prendre pour exemple des lioslililés présentes les combats réi;uliers d'autrefois r^ Où sont ces petits esprits qui circulent pertinemment ce qiron aurait dû fain' par ce (ju'oq a fait jadis; qui ne voient dans la lutte actuelle que des batailles perdues ou gagnées , et tion le génie de la France dans les convulsions «l'une crise amenée par la force des choses; déchirant, comme iHercule dOEia, ceux qui oseï t l'aiprochei ; iairçant leurs membres ensanglants sur les plaines cadavéreuses »!e l'Italie et de la Flandre, et s'apprêiani à tourner sur lui-même des mains forcenées? On pourrait soupçonner qu'il existe dts époques inconnues, mais régulières, auxquelles la face du monde se renouvelle. Nous avons le malheur d'être nés au moment d'une de ces grandes révolutions: quel qu'en soit le résultat, heureux ou malheureux pour les hommes à naître, la génération présente est perdue : ainsi le furent celles du cinquième et du sixième siècle , lorsque tous les peuples de l'Europe, comme des fleuves, sortirent soudainement de leur cours. Qui serait assez absurde pour exiger que M. Pitt put vaincre, par des mesures ordinaires, la fatalité des événements ? Il y a des circonstances où les tait nls sont entièrement inutiles: qu'on me donne le plus grand ministre, unXimènes, un Richelieu, un J. de Witt, un Chatham , un Kaunitz, et vous le verrez se rapetisser, et pour ainsi dire disparaître sous la pondération des choses et des temps actuels. Il ne s'agit plus des cabales obscures ou coupables de quelques cabinets intrigants, d'un champ disputé dans les déserts de l'Aniéiique : ce sont maintenant les masses irrésistibles des nations qui se heurtent ei se choquent au gré du sort. Guerres au dehors, factions au dedans, mésintelligence de toutes parts; des ennemis dont les opinioirs ne font pas moins de ravages que leurs armes, des peuples corrompus, des cours vicieu>es, des liiiances épuisées, des gouvernements chancelants; pour moi, je l'avouerai, ce n'est pas sans éionnement que je vois M. Pitt portant seul, comme Atlas, la voûte d'un monde en ruine * ^.
» Ce langage m'oblige 5 déclarer que je ne suis ni l'apologiste de la ç;uprre. ni celui de M. Pilt- Jeoe connais uiue connaîtrai vraisemblabteaienl ce deinicr ; je u'alleiids ni ue demande rien de
• Les éloges sont fort exagéras dans ce chapitre ; mais c'est un tribut irès-natuiel