CHAPITRE XXXV
Siiitf du parallèle entre Cartilage et l'Anslelerre. — La guerre et le commerce. — Annibal, Marlborougli. — Hannon, Cook; traduclioQ du Voyage du premier, extrait de celui du second.
II ne nous reste p^us qu'à considérer Cartliage el l'Anglelerre dans leur e*pril guerrier el commerçant.
J'ai déjà touché quf»'que chose de cet intéressant RU)et. Ajoutons que, par un jeu singulier de la fortune, la rivale de Rome et < elle de la Fi ance ne comptèrent ch;iciine qu'un grand général: la première, Annib 1; la seconde, Marlborough*. Une paiallèle suivi entre ci s hommes illustres nous écarterait trop de noire sujet; il suffi a de remarquer que, tous les deux employés contre l'antiqi^ ennemi de leur patrie, ils le réduisirent également à la dernière ex- Iréniilé^, el fiireiit sur le point d'entrer en triomphe dans la capitale de son empire; qu'on leur r. procha le mêir»e défaut, Tavarice; enfiu, que, tous deux rappelés dans leur pnys, ils n'y trouvèrent que I ingralilu le.
Quant au commerce, en aynnt déjà décrit retendue , je me contenterai de citer un fait peu connu. Carthage est la seule puissance maritime de l'antiquité qui, de inême que l'Ânghterre, ail imaginé les lois prohibitives ponrses colonies. Celles-ci étaient obligées d'acheter aux marchés de la mère pairie les divers objets doutelles se faisaient besoin, et ne pouvaient s'adonner à la culture de telle ou telle denrée^. On juge par ce trait jusqu'à qu«l degré la vraie natue du coMinerce elles cal uls du fisc étaient entendus de ce peuple africain ; peut-être aussi y trouverait-on la cause des troubles qui ne cessaient d'agiter les colonies puniques.
Que si encore deux gouvernements se livrent aux mêmes entreprises suggérées pas des motifs semblables, on doit en c endure que ces gouvernements sont animés fî'une portion considérable du même génie; or, nous voyons que ceux de Canhage et d'Aiigl -terre furent souvent mus, d'après de semblables principes, veis <les objets de prospérité nationale. Nous allons rapporter les deux voyages entrepris pour lagrandisseuienl du commerce dans l'ancien
lui. Je n'aime point les grands, non que Ifs petits Vaillent mieux, mais parce que je ne sais point honorer riial>it «J'un homme, et que mon opinion surtout n'en dfpendra jamais. ÎNé avfc ua cœur imippendaiil, j'expiimerai touionis hardiment ma pensée, en dépit de la fortune et des l.>clions. J'^i donc parle du clianceli^T de l'échiquier avec la Uiême franchise que je l'aurais fait d'un antre homme. Est-ce d'a[>rèsles déclamalions des gazettesque je dois lejugcr? d'après les grossièretés que les Français vomissent contre hii ? Qu'on prouve, el je croirai ; mais, enaltendnnl, qu'il me soit p-rniis de penser pour moi. Parce que les, f^cobius ont commis des crimes, cela ne m'euqièche pas de croire ou'une république est le meilleur de tous les gouvernements, lorsque le peuple a des mœurs; le pire de tons, lorsque le peuple est corrompu. Parce que tel démagogue insulle un lioninie, une nation, cela ne m'empêche pas d'estimer cet homme, celte nation, tandis que l'un el l'autre me paraissent eslimables. Si j'avais en de M. PiU une opinion différente de celle que j'ai énoncée, je l'eusse exprimée avec le même courage ; je n'aurais pas mis un momenten balance ma sûrelé personnelle el ce qui m'eût semblé la vente. Que si ce langage par.iît extraordinaire, je le crois fait pour honorer, elnioi, et l'homme d'Etal dont je parle; que s'il s'offensait de ce [lassage, je me suis trompé.
de reconnaissance que je payais a l'hospitalité. 11 y a d'ailleurs des choses vraies sur hi différence qui existait entre la guerre de la révolution et les lïuerres qui l'avaient précédée. Je me reconnais a peu près tel que je suis aujourd'hui dans la note qui termine ce chapitre: je n'aime point les grands, souvcnlje n'estime point les petits, et mon opinion ne dépendr.i jamais de personne. Ma franchise avec M. Pilt est sincère, niais elle est risihle. Était-il prohab e que le premier niiuislre d'Angleterre lirait jamais l'ouvrage obscur d'un ol)Scnr émigré? (N. Ko.)
» Il y eut sans doute qneiipies grands généraux à Carthage et en Angleterre, mais aucun aussi celél)requ'Aiiiiil)al el M.iribiirougli.
» A présent le siècle iinitarlial convient qu'on ne doit pas juger Marlborougli avec autant d'enlljonsias ne que nos pères ; il aiu ait l.iliu le \ uir aux prises avec les Coudé el les Tinemic pour ))ien juger de ses tali nts. Il n'eiU jamais en lêieque de mauvais généraux, el il agit presque loajoursenconjonciion avec le prince Kugéue. La seule fois qu'il comballii contre un grand capitaine, je crois à M. ilplaquet, il (lerdit vingt-deux millehommes, encore Villars n'avail-il que des recrues qui n'avaient lainais vu le feu el manquaient de loul, même de pam. A la prise de Lille, Vendôme eiail subordonné au duc de Bourgogne. Annibal combattit les Fabius, les Scipion, etc.
» \v..'Si:., de âlirab. aufcu//., loin. i,pag. 115i>.
i36 RÉVOLUTIONS ANCIENNES.
monde et dans le monde moderne; le premier, fait par ordre du sénat de Car- Ihage, à une époque qui n'est pas exactement connue * ; le second , exécuté de nos jours p:ir l ^munificence du roi de la Grande-Bretagne. Hannon, qui commandait l'expédiiion carlliaginoise, devait, en entrant dans l'Océan par le détroit de Gades ou de Gadir^, découvrir les terres inconnues en (ai^atit le tour de l'Afrique, et jetant çà et là des colonies sur ses rivages. Saùs l'usage de la boussole, avec une imparfaite connaissance du ciel et de frêles barques souvent conduites à la rame, lorsqu'on se représente qu'il aurait fallu afïronter les tempêtes du cap de Bonne-Espérance, si longt^ mps la borne redoutable des navigateurs modernes, on ne peut que s'étonner du génie hardi qui poussait les Carthaginois à ces entreprises périlleuses. Le dessein échoua en partie : de retour dans sa patrie, Hannon pubha une relation de son voyage; et son journal, étant traduit en grec par la suiie, nous a, par ce moyen, été conservé. La brièveté et l'intérêt de l'unique monument de littérature punique qui soit échappé aux ravages du temps ', m'engagent à le donner ici dans son entier; nous placerons, selon notre méthode, un des morceaux les plus piquants du voyage de Co: k auprès de celui de l'amiral carthaginois : on sait que le premier de ces deux navigateurs fut employé à la découverte d'un passage de la mer du SuJ dans l'Atlantique, par les mers septentrionales de l'Amérique et de l'Asie *.
Voyage par mer et par terre , au delà des Colonnes d'Hercule , fait par Hannon , roi des Carthaginois, qui, à son retour, voua dans le temple de Saturne la relation sui' ^ante :
Le peuple de Canhage m'ayant ordonné de faire un voyage au delà des Colonnes d'Hercule^ pour y fonder des villes liby-phéniciennes, je mis en mer a\ec une flotie de soixante vaisseaux a cinquante rames, ayant abord une grande quanlilé de vivres, d habits, tt environ trewle mille personnes, tant hommes (jue femmes.
Deux jours après que nous eûmes fait voile, nous passâmes le d'étroit de Gades, et jelâmes le lendemain sur la côle d'Afrique, dans un lieu où s'éiend une plaine considérable, une colunie que nous appeiârnes Thymialerium. Uc là, cinglant à l'oucsl, nous fîmes le cap Solo;:nt «ur la côte de Libye, promoiiloire couvert d'arbres, où nous élevâmes un temple à Neptune.
Dirigeant notre courre à l'orienl, a[>rès un demi-jour de navigation nous alleigntmes, à jvu de dislance de la nier, la hauteur d'un lac * plein de grands roseaux , où nous vîmes des e.c-
f (liants et plusieurs autres animaux sauva es paissant çà et là. A un jour de navigaiioo de ce ac nous fondâiiiLS plusieurs villes maritimes : Cytle, Acra, Mélisso, etc.
Durant noire relâche, nous avançâmes jusqu'au grand fleuve l.ixa , qui sort de la Libye, non loin des Nomailes ; nous y trouvâmes les Lixirus qui s'occupent de l'éducaiiou des troupeaux. Je demeurai quelque temps parmi eux et conclus un traité d alliance.
Au-dessus de ces peuples habitent les /Eihio[)iens, nation iidiaspitalière, dont le pays est rempli de bêtes féroces et entrecoupé de hautes montagnes, où l'on dit que le Lixa prend sa source. Les Lixœns nous racontaient que ces monlagn» s sont frequeniées par les Troglodytes, hommes d'une forme étrange, et plus légers que les chevaux à la course. Je fis ensuite, avec des interprètes, deux journées au midi dans le désert.
A mon retour, j'ordonnai qu'on levât l'ancre 5, et nous courûmes pendant vingt-quatre he:ires à l'est. Au lond d'une baie nous trouvâmes une petite île de cinq stades de tour, à laquelle nous donnâmes le nom de Cernes, et y laissâmes quelques habitants. J'examinai mon jourr.if, et je trouvai que Cernes devait être située sur la côle opposée à Carlhage : la distance de celle lie aux Colonnes d'Hercule étant la même que celle de ces mêmes rolunnes à Carlhage.
Nous reprhnes notre navigation, et, après avoir traversé une livière appelée Chreles , nous entrâmes dans un lac où se iformaient trois îles plus considérables que Ceroes. Nous mîmes un
« 11 est reconnu que ce voyage n'est pas de THannon auquel on l'attribue , et qui devait vivre vers le temps de l'expédition d Agathocles en Afrique. Les uns font l'auteur de ce journal contemporain d'Annibal; d'aulres le rejettent à un siècle qui approcherait de la révolution de la Grèce dont nous parlons : peu importe au lecteur.
« Cadix.
3 II nous reste une scène en punique dans Piaule , et des fragments d'un ouvrage sur l'ag;'!culture, traduits en latin , où l'on apprend le secret d'engraisser des rats.
* Je demande bien pardon de ce chapitre à la mémoire d'Annibal; les citations servent du moins ici a couvrir le vice du sujet. Je ne sais trop pourquoi le Périple d'Hannon et les Voyages de Cook se trouvent compromis dans la révolution française, mais enfin ils sont amusants ; il laut les prendre pour ce qu'ils sont, et oublier XEssai historique. (N. Éd.)
4 II se trouve ici une difficulté dans le grec On croirait d'abord qii'Hannon a renionléum' rivière, ensuite on le trouve fondant des villes maritimes. J'ai suivi le sens qui m'a paru le pins probable.
5 Cette phrase n'est pas du texte, mais ei!e y est i:v.cliquéc.
jour à parvenir de ces îles jusqu'au fond du lac. De hautes montagnes en bordaient l'encpinto; nous y renconlrânies des hommes couverts de peaux ei habitants des bois, qui nous assaillit eut à coups de pierres. Longeant les rives de ce lac, nous touciiàmes à un autre fleuve large, couvert de crocodiles et de clu-vaux marins. Uc là nous revirâmes et gagnâmes l'île de Cernes.
De Cernes, portant le cap au sud, nous rangeâmes peudanl douze jours une côte habitée par des iElhiopiens qui paraissaient exlrèmeineul eflraycs, et se servaient d'un langage iocunuu même à nos interprètes.
Le douzième jour nous uécouvrlmes de hautes montagnes chargées de forêts, dont les arbre» de difTércntes espèces sont parfumes- Après avo r double ces montagnes, en deux jours de navigation, nous enlrâmts dans une mer immense. Dans les parages avoisinant au continent s'élevait une espèce de champ d'où nous voyious, durant la nuit, sortir, par intervalles, de* flammes, les unes plus petites, les autres plus grandt's. Les équipages ayant fait de IVau , nous serrâmes le rivage pendant quatre jours, et le cinquième nous louvoyâmes dans un grand izolle que nos interprètes appelaient Uesperum Ceras (la Corne du soir). Nous nous trouvâmes por le gisement d'une île d'une Lititude considérable. Un lac salin, dans lequel se formait un îlot, occupait l'intérieur de cette grande île. iNous mouillâmes par le travers de la terre, et nous n'aperçûmes qu'une forêt- Mais pendant la nuit nous voyions des feux , et nous entendions le son des fifres, le bruit des timbales, et les clameurs d'un peuple innombrable.
Saisis de frayeur, et recevant de nos devins l'ordre d'abandonner cette lie , nous appnrei'lâmes sur-le-champ, et côtoyâmes la terre de tèu de Thymiaterium, dont les torrents enflammés se déchargent dans la mer. Le sol était si brfdant qu'on ne pouvait y arrêter le pied. Nous tournâmes promptement le cap au large, et dans quatre jours nous lûmes portés de nuit à la hauteur d'un pays couvert de flammes, du milieu desquelles s'élevait un cône de feu qui semblait se perdre dans les nues. Au jour nous reconnûmes que c'était une haute montagne nommée Theon Ochema.
Ayant doublé les régions ignées, nous ouvrîmes, trois jotirs après, te golfe Notu Ccras (la Corne de l'Orient ) , au fond duquel gisait » une lie, avec un lac, un îlot, sen b able à celleique Dous avions dé|à découverte. Ayant louché à celte île, nous la trouvâmes habitée par des Siiii- Tages. Le nombre des femmes dominait infiniment celui des hommes. Celles-ci étaient toutes velues, et nos interprètes les appelaient GornVe*. Nous les poursuivîmes, mais sans pouvoir les atteindre. Ils fuyaient par des précipices avec une étonnante agilité, en nous jetant des pierres. Nous réussîmes cependant à prendre trois femmes. Nous fûmes obligés de les tuer pour éviter d'en être déchirés; nous en avons conservé les peaux. — Ici nous tournâmes nos voiles vers Cartilage, les vivres commençant à nous manquer 2.
Cook n'est plus. Ce grand navigateur a péi i aux îles Sandwich, qu'il vrnail de découvrir. Ses vaisseaux, mainlenant commandés par les capitaines Clerkeet Gore, prêts à npp:iici:!er, attendenlen rade un vent favonible, tandis que le lieutenant de la Résolution fait , à la vue de la teire, la desciiplion suivaiite :
Les habitants des îles Sandwich sont certainement de la même race que ceux de la Noutelle-Zelande, des îles de la Sucielé et des Amis^ tte l'île de Pâques et des Marquises, race
3 ui occupe, sans aucun mélange, toutes les terres qu'on coniiail entre le quaranle-seplième egré de latitude nord et le vingtième degré di» latitude sud; et le cent quatre vingt-qualiiènie degré et le deux cent soixantième dtgré de loll^;ilude orienlale- Ce fait, quelque extraoïdinaire qu'il paraisse, est assez prouvé par l'analogie frappante qu'on remarque lians les mœurs, les usages des diverses pcu|dades, et la lessemblance générale de leurs trait», et il cstdenionUé d'une manière incontestable par l'identité absolue des idiomes.
La taille des naturels des îles Sandwich est, en général, au-dessous de la moyenne, et ils sont bien faits; leur démarche est gracieuse; ils courent avec agilité, et ils peuvent supporter de grandes fatigues. Les hommes cependant sont un peu inférieurs du côlé de la loi-ce et de laclivité aux habitants des îles des Amis, et les femmes ont les membres moins délicats que ceiles ii'0-Tahili. Leur teint est un peu plus brun que celui des O-T^hiiiens ; leur figure n'est | 'S si belle. Un grand nombre d'individus des deux sexes ont cependant la physionomie agréa; io et ouverte : les femmes surtout ont de beaux yeux, de belles dents, et une douceur et une sei ^ihilité dans le regard qui préviennent beaucoup en leur faveur Leur chevelure est d'un noir brunâtre ; elle n'est pas universellement lisse comme celle des Sauvages de [Amérique, ni universellement bouclée comme celle des nègres de l'Afrique: elle varie à cet égard ainsi que telle des Européens.
On a parlé souvent dans ce Journal de l'hospilaltlé et de l'amitié avec lesquelles nous fûmes reçus des insulaires : ils nous accueillirent presque toujoms de la manièie la plus aimable. Lorsque nous descendions à terre ils se disputaient le bonheur de nous offrir les premiers présents, de nous apprêter des vivres et de nous donner d'autres marques de respect. Les vieiiluds ne manquaient jamais de verser des larmes de joie ; ils paraissaient très-satislnits quand ils obtenaient la permission de nous toucher, et ils ne cessaient «le faire entre eux et nous des lom— paraisons qui annonçaient ben de l'humilité ei de la modestie. Les jeunes femmes ne furent pas moins caressâmes, et elles s'attachèrent à nous sans aucune réserve, jusqu'au mouieul où elles s'aperçurent qu'elles avaient lieu de se repentir de notre intimité.
Les habitants des îles Sandwich difTèrcnt de ceux des îles des Amis en ce qu'ils laissent presque tous croître leur barbe ; nous eu reiuarquâmts un Irès-pelit nombre , il est vrai, uoiam-
» On croit que celle lie . le terme de la navigation d'Hannon , est Sainte-Anne. » Geogr. Vet. Script. Grœc. Minor., vol. l, pag. 16.
ment le roi, qui l'avaient coupée, et d'antres qui ne la portaient que sur la lèvre supérieure. Ils arranj;eril leur chevelure d'une mnniéi'e aussi variée que les autres insulaires de la mer dû Su<l ; mais ils sut\enl d'jiilleurs une mode qui, aulant que nous a\ons yni eu juj^er, leur est particulière, lis se rasent chaque côlé de la têie ju^^u'aux oreilles, en laissant une li^'ne de la largeur de la moitié de la main, qui se prolonge du haut du front jusqu'au cou : lors(|ue les cheveux sont épais et bouclés, celte ll^ne ressemble à la crête de nos anciens casques. Quelques-uns se parent d'une quantité considérable de clieveux taux qui flottent sur leurs épaules en lontiue» boucles, tels qu'on en voit aux habitants de l'ile de Uorn, dont on trouve la figure dans la collection de I\î. Ualrymple : d'autres en l'ont une seule touffe arrondie qu'ils nouent au sommet de la léle, et qui est à peu près de I » largeur de la tête elle-même : plusieurs en font cinq à six touffes séparées. Ils les barbouillent avec une argile ejrise mêlée de coquilles réduites en poudre, qu'ils conservent eu boules, et qu'ils mâchent jusqu'à ce qu'elle devienne une pâle molle quand ils veulent s'en servir. Celle composition entretient le lustre de leur chevelure, et la rend queI(|uel'ois d'un jaune pâle.
Une seule pièce d'une étoffe épaisse, d'environ dix à douze nonces de lar?;eur, qu'ils passent entre les cuisses, qu'ils nouent auiotir des rems, et qu'ils appellent Maro, forme en général l'habil des hommes. C'est le vêternenl ordinaire des insulaires de tous les rangs. La granileurde leurs nattes, dont queliues-unes sont tiès-belles, varie; elles ont communément cinq pieds <le long et quatre de large. Ils les jettent sur leurs é,)aides et ils les ramènent en avant, mais ils s'en servent peu, à moins qu'ils ne se liouvent en éiai de guerre : comme elles sont épaisses et lourdes et capables d'amortir le coup d'une pierre et d'une arme émoiissée, elles scmb!ent surtout propres à l'usage que je viens d'indiquer. En général, ils om le- pieds nus, excepté lorsqu ils doivent marcher sur des pierres brûlées ; ils porleul alors une eii)c'ce de sandales de fibres de noix de cocos tressées.
Le vêtement commun des femmes ressemble beaucoup à celui des hommes. Elles enveloppent leurs reins d'une pclile pièce d'étoffe qui tombe jusqu'au milieu des cuisses, et quelquefois, «luranl la fraîcheur des soirées, elles se moulrèrenlavec de belles étoffes qui flottaient sur leurs fpaules, selon l'usage des 0-Tahitieunes. Le /'au est nu aulrr habit (|u'on voit souvi-nl aux jeunes lilles ; c'est une pièce d'étoffe la plus légère et la plus fine, qui fait plusieurs tours sur lesreins, et qui tombe jusqu'à la jambe, de manière qu'elle ressemble exactement à un jupon court. Leurs cheveux sont coupas par derrière et ébouriffés sur le devant de la tête comme ceux des 0-Taliiiiens et desliabilanls de la Nouvelle- Z lande; elles diffèrent à cet égard des femmes des î'es des Amis, qui laissent croître h ur chevelure dans toute sa longueur. iNous vîmes à la baie de Karaknkooa y\ne femme dont les chev« ux se li-ouvaient arrangés d'une manière singulière : ils étaient relevés par derrière et ramenés sur le Iront, et ensuite repliés sur eux-mêmes, de façon qu'ils formaient une espèce de [letil bonnet.
Il ya lieu dccioire qu'ils passent leur ternes d'une manière très-simple et peu variée, fis se lèvent avec le soleil, et, iprès avoir joui de la fraîd» urdu malin ils vont se reposer quelques heures La construction des pirogues et des iialtrs occupe les Eiert; les femmes l.ibriqucnt les étoffes; les Towiows soui chargés surloul du soin des planlalions et de la pêche. Divers amusonienls reniidissent leurs heures de loisir. Les jeunes garçons et les femmes aiment passionnément la danse; et les jours d'appareil ils ont des combats de lutte et de pugilat bien inférieurs à ceux des îles des Amis , comme on l'a observé plus haut.
1! est évident que les naturels de ces îles sont divisés en trois classes. Les Erees , ou les chefs de cliaque district, forment la premi^çre : l'un d'eux est supérieur aux autres, et on l'appelle à Whyliee, Eree-Tabno et Eree-Moei : le premier de ces noms annonce son autorité absolue, et le second induiue que toui le monde est oblige de se prosterner devant lui, ou, selon la significalion de ce terme, de se coucher pour dormir en sa présence. La seconde classe est composée de ceux qui paraissent avoir des propriétés sas^.s auruu pouvoir. Les Tow'ows, ou les domestiques, qui n'ont ni rang ni propriété, formenl la Iroisiénie ... Il paraît iuconteslable quelo gouvernement ^monarchique) est héréditaire.
Le pouvoir des Erec5 sur les classes inférieures nous a paru très-absolu. Des faits que j'ai déjà raconU-s nous montièient celle vérité piesque tous les jours de notre relâclie. Le peuple, d'un autre coté, a pour eux la soumission la |»lus entière, et cet elal d'esclavage contribue d'une manière sensible à dégrader l'e^pril el le corps des sujets. Il faut remarquer néanmoins que les chefs ne se rendirent jamais devant nous coupables de cruau'.é, d'injustice ou même d'insolence à l'égard de leurs vassaux ; mais qu'ils exercent leur autorité les uiîs sur les autres de la manière la plus arrogante et la plus oppressive. J'en citerai deux exemples:
Un chef subalterne avait accueilli avec beaucoup de politesse W Mastcr de noire va-S'eau, qui était allé examiner la baie de Karakakooa, la veille de l'arrivée de la Rf-tolution, voulant lui témoigner de la reconnais-ance, je le couiluisis à bord quelque temps après, et je le présentai au capitaine Cook, (pii l'invita à dîner avec nous. Paieea entra taiulis que nous étions à table : sa physionomie annonça combien il était indigné de le voir dans une position si honorable ; il le prit à l'inslant même par les cheveux, et il allait le iraîner hors de la chambre : notre commandant interposa son autorite, et, après beaucoup d'allercalions, tout ce que nous pi"inu'sobt< nir, sans en venir à u'e véi. table querelle avec Paiera, fut que notre convive demeurerait dans la chninbie, qu'il s'y «issiérail par terre, el »tue Pareea le remplacerait à table. Pareea ne tarda pas à être traité aussi durement : lorsque T-rreeoboo arriva pour la première (ois à bord de la Hésolution, Maiha-Maiha qui l'accompagnait, trouvant Pareea sur le lillac, le chassa de la façon la plus ignominieuse: nous étions sûrs néanmoins que Pareea ctaA.un personnage d'importance. •
La religion des lies Sandtcich ressemble beaucoup à celle des Iles de la Société el des
lies (les Âmi$. Les Jf oraïs, les Wattas, les idoles, les sacrifices et les hymnes sacrés, sonl les mêmes dans les Irois groupes, et il paraît clair que les trois tribus ont tiré leurs notions religieuses de la même source. Les cérémonies des iles Sandwich sont, il est vr-ii, plus longues èl plus multipliées; et quoiqu'il se trouve dans chacune des terres de la mer du Sud une certaine classe d'hommes chargée des rites religieux, nous n'avions jamais rencontré de sociétés réunies de prêtres , lorsque nous découviimes les cloîtres de Kaknoa dans la baie de Karakakooa. Le chef de cet ordre s'appelait Orano, dénomination qui nous parut signifier quelque chose de très-sacré, et qui enirr.înail pour la personne d'Omecah des hommages qui allaient presque jusqu'à l'adoration. 1! est vraisemblab eque certaines l'amilUs jouissent seuh's du privilège d'entrer dans le sacerdoce, ou du moins de celui <i'en exercer les principales fondions. Omeeah était fds de Kaco et oncle de Kaireekeea; ce dernier présidait, en l'absence de son giand-père, à toutirâJes cérémonies religieuses ou M or aï. Nous remarquâmes aussi qu'on ne laissait iam<;is paraître le fils unique d'Omeeah , enfant d'environ cinq ans , sans l'environner d'une suite nombreuse, et sans lui prodiguer des soins tels que nous n'en avions jamais vu de pareils. Il nous sembla qu'on meitaii un prix exlréme à la conservatiou de ses jours, et qu'il devait succéder à la dii;nilé de son père ».
J'aurais en vain niuUipl é les mois pour faire sentir la disparité dos siècles, aussi bien qu on raperçoit par le rapprochement de ces deux voyages. Hii n ne montre mieux l'esprit, les lumières de Tâge, le caractère des anciens, et surtout celui d» sCaiihaginois, que le journal du suffèle Hannon. L'ignorance de la nature et de la géographie, la snpersiilion , la crédulité, s'y décèlent à chaqut; ligne. On ne saurait enrore s'empêcher de rcmaniutr la babarie di'S marins puniques. Bien que les femmes velues dont ils parlent ne fussent vraisemblablement qu'une espèce de singes, ilsulfisaitque l'amiral africain les crût de nature humaine pour rendre S' n action atioce. QueUe différence emre ce mélange grossier de cruautés et dt; fables et le bon Cook cher«haiit des lerres inconnues, non pour irompcr les hoinmes, mais pour les éclair, r; portant à de pauvres Sauvages les besoins de la vie ; jurant tranquillité et bonheur sur leurs rives chai manies à ces enfants de la nature; semant parmi les glaces australes les fruits d'un plus doux climat, soigneux du misérable que la tempête peui jeter sur et s bords désolés, et inn'tant ainsi, par ordre de son souverain, la Providence, qui prévoit et soulage les maux des hommes^ : enfin, cet illustre navigateur resserré de toutes paris par les rivages de ce globe, qui n'offre plus de mer à ses vaisseaux , et connaissant désormais la mebure de notre planète, comme le Dieu qui l'a arrondie entre ses mains !
Cependant, il faut l'avouer, ce que nous gagnons du côté des sciences, nous le perdons en sentiment. L'âme des anciens aimait à se plonger dans le vague infini; la nôtre est circonscrite par nos connai-sancts. Quel est l'homme sensible qui ne s'est trouvé souvent à l'élroit dans une petite circonférence d»à quelques millions de lieues ? Lorsque, dans l'intérieur du Canada, je gravissais une montagne, mes i égards se portaient toujours à l'ouest, sur les déserts inli équentés qui s'étendent dans cette longitude. A l'orient , mon imagination rencontrait aussitôt l'Atlantique, des pays parcoui us, et je perdais mes plaisirs. Mais, à l'aspect opposé, il m'm prenait presque aussi mal. J'arrivais incessamment à la mer du Sud , de là en Asie . de là en Europe , de la... J'eusse voulu pouvoir dire, comme les Grecs : « Et là-bas ! là-bas ! la (erre inconnue, la terre immense ''! » Tout se balance dans la nature : s'il fallait ciioisir ei.lic
1 Troisième Voyage de Cook, tom. IV, chap. Vll-VlII, pag. 61-112.
t Si la philosopliie a jamais rien présenté 'le grand, c'est sans doute lorsqii'ellc nous monire les Anglais semant de graines nutritives les îles inhabitées de la mer du Sud. On se plaît à se figurer ces colonies de végétaux européens, avec leur port, leur costume étranger, leurs mœurs poiicées, contrastant au milieu des plantfs natives et sauvages des lerres australes. On ain;e à se les peindre émigranl le long des côtes, grim[)aul les collines, ou se réfiandant à travers les bois, selon les habitudes et les amours qu'elles ont appoi té»'S de leur sol natal : comme des familles exilées qui choisissent deprélérence, dans le désert, les siles qui leur rappellent la paliie. giu'un malheureux Français, Anglais, Espagnol, se sauve seul sur un rivage peuplé de ces hères co-ciloyennes de son village; que, prêta mouiir de laim, il trouve soudain toul au lond d'un désert, à quatre mille lieues de l'Europe , le légume familier de son potager, le compagnon de son enfance, (|ui semble se rejouir de son arrivée, ce pauvre marin ue croira-l-il pas qu'un dieu est descendu du ciel?
a Je serais moins naïf aujourd'hui, et peut-être aurais-je tort. Quelque chose de la note sur les végétaux européens semés dans les îles étrangères se retrouve dans les Mélanges lUiéraircs, article MÂCKË^Z1E. (N. Éd.)
les lumières deCook et l'ignorance d'Hannon, j'aurais, je crois, la faiblesse de me décider pour la dernière.