CHAPITRE XLI
La Grande-Grèce.
Sur les cotes de l'Italie, les Athéniens, 1rs Âche'ens, les Lacédémonîens, à différentes époques, avaient fondé plusieurs colonies, et c'est ce qu'on appelait la Grande-Grèce. Entn; ces cités, Sybaris, Croione, Tarente, dt^vinrent bientôt célèbres parleurs dissensions politiques, leurs mauvaises mœurs et ieurs lumières. De même que les peufdes dont elles liraient leur origine, elles chérissaient la liberté, qu'elles no savaient retenir. Tour à tour républiques, ou soumises à des tyrans, elles passaient, par un cercle de révolutions continuelles, de la licence la plus effrénée au plus honteux esclavage *.
Vers le temps de la révolution des Pisistratides à Athènes, Pyihagore de Samos, après de longs voyag.s, s'était enfin fixé à Crotone. Ce philosophe, un des plus beaux génies de l'antiquité, et le fondateur de la secte qui porte son lïom, avait puise ses lumières parmi les prêtres de l'Egypte, de la Perse et des Indes ^. Ses notions de la Divinité étaient sublimes ; il rei^urdait Dieu comme
* Ces sentiments prouvent que ce n'est pas l'esprit d'opposition qui les fait manifester aujourd'hui. (N. Éd.)
« LiV., lib. III, cap. XXXI.
» Plut., in F. Cam., in JSum., lib. I.
* Je distinguais partout, comme je fais encore aujourd'hui, l'esprit démagogique de IVsprit de liberté, les fausses lumières de la lumière véritable. (N. Éd.)
* Washington. La révolution française, sans la fermeté de Washington, aurait détruit le Pacte fédéral. (N. Éd.)
3 Stîxaiî., lih. vi; Dion., lib. xn;VAL. Max., Ilb. viii,cap. VII. <^ Jamblic, in Vil.i'yh.
une unité, d'où le sujet qu'il employa pour créaiion s'claît écoulé*. De son action sur ce sujet sortit ensuite l'univers ^. De ceci il résultait : que tout émanant de Dieu, tout en formait néct>ssairemerit partie; et cetie doctrine tombait ainsi dans les absurdités du spiuosisme ^ ; avec cette différence, que Pylhagore admeliait le principe comme esprit, Spinosa comme matière *. 1 Le (Jogme de la transmigration des âmes, que le sage Samien emprunta des brahmanes et des gymnosophisles de l'Orient *, est trop connu pour m'y arrêter. Quelque absurde qu'il nous paraisse cependant, puisqu'il est impossible de concevoir comment la mémoire, qui n'est qu'une image déposée par les sens, peut appartenir à l'esprit dégagé des premiers, on ne siuriit pas plus nier ce systènui que mille autres. Outre que la métempsycose réelle des corps le favorise, il donne en même temps la solution des dilficullés concernant une autre vie ^, l'univers n'étant plus qu'un grand tout éternel, où rien ne s'anéantit, ni ne se crée. Ainsi la doctrine de Pythagore formait un cercle ramenant de nécessité au même point ; car des principes de la transmigration, on se retrouvait à l'idée primitive que ce philosophe avait du tov ov, ou ce qui est.
Si Pythagore s'était contenté de sonder l'abîme de la tombe, il aurait peu mérité la reconnaissance des hommes; mais il s'occnpa d'autres éludes plus utiles à la société. Son systèuie de la nature était celui des Harmonies * développé de nos jours par Bernardin de Saint-Pierre, qui a revêtu du style le plus enchanteur la morale la plus pure ^.
Le sage Samien , de même que l'ami de Jean-Jacques, représentait l'univers comme un grand corps parfait dans sa symétrie, mû d'après des lois musicales et éternelles^. Des nombres harmoniques, dont le plus pu fait était le quatre, selon Pythagore*, et le cinq, d'après Saint-Pierre ®, formaient dans les choses une arithmétique mystérieuse, d'où découlaient les secrets et les grâces de la nature ^°. L'éther était plein de la mélodie des sphères roulantes ", et des dieux bienfaisants daignaient quelquefois se communiquer aux mortels dans leurs songes *^.
Le sage de la Grande-Grèce voulut joindre à la gloire du physicien la gloire
1 Laïïrt , in Pyth., lib. VIII.
2 Stob., Ed. I*hys., lib. I, cap. XXV. 5 Légat, pro Christ.
a J'avais un grand penchant a l'étude de cette métaphysique religieuse : on peut s'en convaincre par les preuves métaphysiques de l'existence de Dieu placées dans les notes du Génie du Cliristianisme. (N. Éd.)
4 Cependant il n'est pas certain que Pvtlnj^ore ail parcouru Ir» Perse et les Indes, cette opinion n'ayant été soutenue que par des eci ivains d'un siècle Irès-poslérieur à celui du philosophe samien. Janiblicus est rempli de fables.
^ \\ faut sous-enlendre pour les Pyihagoriciens, car il est clair que je n'adopte pas ce système. (N. Éd.)
5 Jambl., Vit. Pyth., cap. XIV; Larrt., m Pyth.. \\\). viii.
Selon le dernier auteur cité, Pythagore disait que ia vertu, la santé, Dieu même, et tout l'univers, n'étaient que des harmonies-
6 Le génie malliémalique de M. de Sainl-Picri-e offre encore d'autres ressemblances avec celui de Pylliagore. La théorie des marées, par la fonte des glaces poliuros, est une opuiion, sinoa une vérité pîouvée, qui mérite la plus grande allciiliou d«'S savants el de tout aaïaul de la philosophie de la nature *.
7 Jambl., Vit Pyih.; ÊlwJes de la Nature.
8 HiKUOCL., în Aur. Carm.; Àur. Carm. ap. Poet. Minor. Grœc
9 Études de la Nature, l. l-ll.
»o td.. ibid
»» JAMBr.. Vit Pj/^ft., cnp. XIV.
>a L*|.;rt., ibid., lib. Vlll ; Paul et Virginie.
Ce que Pylliagore disait de riiouiuie, qu'il est un microcosme ou un abrégé de l'univers, est sublitnc.
* Cette opinion ne mérite point l'attention des savants; si tontes les lois aslrononiiciues et physiques ne détruisaient pas cette opinion, les derniers voyages du capitaine Parry dans les mers polaires suffiraient pour renverser la théorie des marées par la fonte des glaces. Ou peut se consoler de s'être trompé quelquefois quand on a fait FqjlI et Virginie, (N. ÉD.)
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plus dangereuse du législateur. Ainsi que celle de Bernardin , sa politique était douce et religieuse. Il ntî recommandait pas tant ia iorme du gouvernement que la simplicité du cœur*, sûr qu'une bonne constiiulion découle toujours des mœurs pures. Avec une barbe vénérable descendant à sa ceinture, une couronne d'or dans ses cheveux blancs, une longue robe de lin d'Egypte, le vieillard Pylhagore, délivrant au son des instruments ^ ia plus aimable des morales aux peuples assemblés, offre un tout autre tableau que celui des législateurs de notre âge. Les succès du sage furent d'abord prodigieux. Une révolution générale s'opéra dans Crolonc ; mais bientôt, fatigués de leurs réformes, les citoyens dont il censurait la vie l'accusèrent de conspirer contre l'Etat, ou plutôt contre leurs vices *. Ils brûlèrent vivants ses disciples dans leur collège, et le forcèrent lui-même à s'enfuir dans les bois, où il fit une fin malheureuse *.
L^s savants doutent que Pytbagore ait laissé quelques ouvrages. Je vais donner au lecteur les Vers dorés qu'on lui attribue ^, ou du moins qui renferment sa doctrine. Us sont au nombre de soixante-douze. Voici les plus remarquables :
Honore les dieux immortels tels qu'ils sont établis ou ordonnés par la loi. Respecte le serment avec toute sorte de religion. Il faut mourir, c'est le décret de la destinée. La puissance habite auprès de la nécessité. Les gens de bien n'ont pas la plus grande part des souffrances. Les hommes raisonnent bien, les hommes r.iisonnent mal ; n'admire les uns , ni ne méprise les autres. Ne te laisse jamais éblouir. Fais au présent ce qui ne t'affligera pas au passé. Commence le jour par la prière, tu connaîtras alors la constitution de Dieu et des hommes, la chaîne des êtres, ce qui les contient, ce qui les lie; tu connaîtras, selon la justice, que l'univers esl le même dans tous les lieux , tu n'espéreras point alors ce qui n'est point , car tu sauras ce qui est ; lu sauras que nos maux sont volontaires ; que nous ignorons que le bonheur soit près de nous ; qu'un bien petit nombre sait se délivrer de ses peines ; que nous roulons au gré du sort comme des cylindres mus par la discorde 6.
Si l'on médite attentivement les Vers dorés, l'on trouvera qu'ils renferment tous les principes des vérités morales, souvent enveloppés d'un voile de mystère qui leur prèle un nouvel attrait. Ou trouve diuis Bernardin de Saint-Pierre une multitude de pensées vraies, de réflexions atiendrissanies, toujours revêtues du langage du cœur.
La mort est un bien pour tous les hommes ; elle est la nuit de ce jour inquiet qu'on appelle la vie. Le meilleur des livres, qui ne prêche que l'égalité, l'amitié, l'iumianité et la concorde, l'Evangile, a servi pendant des siècles de prétexte aux fureurs des Européens... Après cela, qui se flattera d'être utile aux hommes par un livre? Q à voudrait vivre s'il connaissaU l'avenir? un seul malheur prévu nous donne tant dévalues inquiétudes ! La solitude est si nécessaiie au bonheur dans le monde même, qu'd me paraît impossible d'y couler un plaisir durable de quelque sentiment que c* soit ou de régler sa conduite sur quelque principe stable, si l'on ne se lait une solitude inléneure, d'où noire oi)inion sorte bien rarement, et où celle d'aulrui n'entre jamais. Dans cette île, située sur la roule des Indes... quel Européen voudrait vivre heureux, mais pauvre et ignoré? Les hommes ne veulent connaître que l'Iistoire des grands et des rois, qui ne sert à personne. Il n'y a jamais qu'un côté agréable à connaître dans la vie humaine : semblable au globe sur lequel nous tournons, notre révolution rapide n'est que d'un jour, et une partie de ce jour ne peut recevoir la lumière que l'autre ne soit livrée aux ténèbres La vie de l'homme, avec fous ses projets, s'élève comme une petite tour, dont la mort esl le couronnement. Il y a des maux si terribles et si peu mérités, que l'espérance même du sage en esl ébranlée. La patience est le courage de la vertu. C'est un instinct commun à tous les êtres sensibles et souffrants de se réfugier dans les lieux les plus sauvages et les plus déserts , comme si
» I.AERT., in Py'h , lib. VIII.
» Id., ibid.; JAMBL.,cap. XXI, n°100; ^LIAN., lib- XII, cap. XXXII; PORPHYR.
3 I^ORPHYR., n"2(); JaMBL., Cap. XXXI, U^iU.
4 !,a mort de Pylliagore esl diversement racontée. Diogène Laërce seul rapporte quatre opinions différentes. ^
5 Quelques-uns les croient d'Empédocle. Tandis que je préparais ceci pour la presse, M. Pellier m'a fait le plaisir de me comunuiiquer un livre qui m'aurait épargné bien du travail si j'en avais connu plus loi l'existence. Ce sont les Soirées littéraires, qui setendenl depuis le mois d'oclobie 1795 jusqu'au mois de juin ou juillet 17%. Les traductions élégantes qu'on y trouve eussent servi d'ornement à ces Kssais, en mêiuè temps qu'elles m'eussent sauvé la fatigue de traduire moi-même. Ceci n'est qu'un des plus nelils inconvénients où l'on tombe à écrire loin des capitaies et dans un pays elranp^er. Si dans les morceaux que mon sujet m'a force de ciioisir j'ai quelquefois donné à nies versions un sens autre que celui adopté par les auteurs des Soirées littéraires, sans doul(! la laule est de mon côte. D'ailleurs on sent que je o'ai pas dû travailler sur le même plan, m >ur une échelle aussi développée.
6 l'oel. Minor. Grœc.
des rochers étaient des remparts contre l'infortune, et comme si le calme de la nature potr-^iâ apaiser les troubles malheureux de lame ^