‹ Œuvres complètes de ChateaubriandChapitre 156 sur 239 · CHAPITRE XLVIl · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLVIl

Suite du premier âge. — La Suisse pauvre et vertueuse.

Le voyageur qui, pour la preni'ère fois, entre sur le territoire des Suisses, gravit péniblement quelque montée creuse et obscure. Tout à coup, au détour d'un bois, s'ouvre devant lui un vaste bassin illuminé par le soleil. Les cônes blancs des Alpes, couvert^ de neige, percent à l'horizon l'azur du ciel. Les fleuves et les torrents descendent de la cime des monts glacés, des plantes saxatiles pendent échi velées du front des grands blocs de granit, des chamois sautent une cataracte, de vieux hêtres sur la corniche d'une roche se groupent dans les airs, des capillaires lèchent les flancs d'un marbre éboulé, des forêts de pins s'élancent du fond des abîmes, et la cabane du Suisse agricole et guerrier se montre entre des aulnes dans la vallée.

Lorsque les «nœurs (l'un peiiyle s'allient avec le paysage qu'il vivifie, alors nns jouissances redoublent. L'ancien laboureur de i Helvétie auprès de ses planies alpines , d'autant plus robustes qu'elles sont plus battues des vents, végéta vigoureusement sur ^es montagnes, toujours plus libre en proportion des etforts des tyrans pour courber sa tête. Adorer Dieu , défendre la pi» trie, cultiver son champ, chérir et l'épouse et les enfants que le ciel lui a donnés, telle était la prolession religieuse et morale du Suisse *. Ignorant le prix de l'o; ^, de même que le Scythe, il ne connaissait que celui de l'indépendance. S'il paraissait quelquefois au milieu des cours, c'était dans le costume sin^ple et naïf du vdlcigeois, et avec toute la fraiichise de riiumme sans maiire^. <c Et

' Ce chapitre est presque tout entier dans René, dans ^tala et dans quelques paragraphes du Génie du Christianisme. (N. Éd.,

1 De fiepub. Uelvelior., lib. I, p. 50-5S, etc.

2 Après avoir t:ul le ncit de la bataille où Charles le Téméraire, ducdeBourpogne, fut tué par les Suisses, Philippe de Comn)ines ajoute: « Les deitoiiilles de son liosl eniicliiienl tort ces pauvres gens de Suisses , <(ui , de prime lace , ne coutiureiit k-s biens qu'ils eurent eu leur main. et par especial les plus ignorons. Un des plus beaux et rirlies pavillons du monde tut départi en plusieurs pièces, il y en e«il qui vendirent une grande quantité de plais et d'ecuelles d'arj;ent, pour deux grands blancs l,i i)ièce, cnidanl i\wc. ce l'ust estaing- Son gros diaiiianl qui cstoii un des plu.s grosdelaclireslienié), où pendoil une grosse perle, lut levé par un Suisse; et puis remis slaiis son csUiy; nuis rejeté sous un chariot ; pins le revint quérir et l'olïrir à un preslre pour U!i tlorin. Ceslui-là l'envoja à leurs seigneurs, qui lui donnèreiU trois Irancs, elc. ...»

5 On se tromne géiiéralenicni sur les auteurs de rindé|)endance des Suisses. Les liviis grands p.iîMoti'S qui donnèrent la liberté à leur pays lurent Siauiracber, Melclilcl el Gaultier l'uist. Les scènes tragiques qui préludèrent au soulèvement de l'Helvélie sont décrites au long dans Vllelveiiorum liespublica , je crois de Siniler. belles sont du plus cxlicnie intérêt. L'aventure du vieux Henii , auquel le gouveineur de Landeberg fit arraclier les yeux; celle du gentilhomme Woiffenschiesz avec la femme du pay»an Conrad ; la surprise des divers cliâleaux des ducs d'Au- Iriclie p.nr les paysans, portent a\ec elles un air fomaulique qui. se mariant aux grandes scènes iialiiic les des Alpes, cause un plaisir bien vil au lecteur. Quanl à l'anecdote de la pomme et dt Guillaume TelL elle est très-douteuse. L'historien de la Suède, Grammaticus, rapporte exactement le même lait d'un paysan et d'uu gouverneur suédois *. J'aurais cite les Lieux passages

* Ce fait est assez peu connu. (N. Éd.)

j'en ay veu, dit Philippe de Commines, de ce village ^Suilz) un estant ambassadeur, avec autres, en bien humble habillement, et néanlmolns disoit son avis comme les autres. »

Les Scythes dans le monrîe anrî^n, les Suisses dans le monde moderne, attirèrent les yeux de leurs contemporains par la célébrité de leur innocence. Cependant la diverse aptitude de leur vie dut introduire quelques difîérences dans ieuis vertus. Les premiers, pasteurs, chérissaient la liberté pour elle; les seconds , cultivateurs, l'aimnif-nt pour leurs propriétés. Ceux-là touchaient à la pureté primitive; ceux-ci étaient plus avancés d'un pas vers les vices civils; Les uns possédaient le conicntoment du sauvage; les autres y substituaient peu à peu des joies conventionnelles. Peut-être cette félicité, qui se trouve sur les confins où la nature unit et où la société commence, serait-elle la meilleure si elle était dumble. Au delà des barrières sociales les peuples restent longtemps à la même dislance de nos institutions ; mais ils n'ont pas plutôt franchi la ligue de marque, qu'ils sont entraînés vers la corruption sans pouvoir se retenir.

C'est ainsi que , malgré soi , on s^arrête à contempler le tableau d'un peuple satisfait. Il semble qu'en s'occupant du bien-être des autres on s'en approprie quelque petite partie. Nous vivons bien moins en nous que hors de nous. Nous nous attaehons à tout ce qui nous environne. C'est à quoi il faut attribuer la passion que des misérables ont montrée pour des meubles, des arbres, des animaux. L'homme avide de bonheur, et souvent infortuné, lulte s;ins cesse contre les maux qui le submergent. Comme le matelot qui se noie , il tâche de saisir son voisin heureux, pour se sauver avec lui. Si celte ressource lui manque, il s'accroche au souvenir même de ses plaisirs passés , et s'en sert commo d'uû débris avec lequel il surnage sur une mer de chagrins.

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