CHAPITRE XLIX
Suite. — Troisième âge : la Scylhie et la Sui?se corrompues. — Influence de la révolution grecque sur la première, de la révolution française sur la seconde.
Ainsi la Scytlîie vit naître dans so;i sein des hommes qui, se croyant meilleurs que le reste de leurs semblables, se mirent à njoraliseraux dépens du bonheur de leurs compatriotes. La révolution républicaine de la Grèce, en déterminant le penchant de ces génies inquiets, agit puissamment, par leur ressort, sur la destinée des nations nomades. Enflés du vain savoir puisé dans les écoles d'Athènes, les Abaris, les Anacharsis, rapportèrent dans leur pays une foule d'opinions et d'institutions étrangères, avec lesquelles ils corrompirent les coutumes nationales. Il n'est point de petit changement, mêiiie en bien, chez un peuple : pour dénaturer tels Sauvages, il suffit d'introduire chez eux la roue du poiier ^.
Anacharsis paya ses innovaiions de sa vie'; mais le levain qu'il avait jeté continua de fermenter après lui. Les Scythes, dégoûtés de leur innocence, bu-
» JAMBL., in Vit. Pyih., p. 116-148; BATLE, à la lettre A; Abaris. » Ldcian., in Toxar.
3 Pldt., inSoton.
♦ Lakrt., in Anach.
5 J'ai connu deux Suisses très-originaux. L'un ne faisait que de sortir de ses montagnes, et me racontait que, dans son enlancc, il éiail commun qu'une jeune fille et un jiMmc lionime dcsiinérf l'un à l'autre couchassent ensemble avant le mariasse dans le même lit, sans que la cliaslelo des mœurs en reçût la moindre atteinte ; mais que , dans les derniers temps , on avail élé obligti ,
f>our plusieurs raisons, de réiormer cet usage. L'autre Suisse était un excellent liorloj:;er, depuis onglemps à Paris , et qui s'était rempli la tête de tous les sopliismes d'Helvélius sur la verlj et le vice. Le mode d'éducation que cet homme avait embrassé pour sa fille prouve à quel point oq peut se laisser égarer par l'esprit de svsième. il avail suivi Lycurgue. Je voudrais bien en rap-
fmrler quelques traits , mais cela ne serait possible qu'en les mettant en latin , et alors irop de ecteurs les perdraient. Il prétendait, par sa méthode , avoir donné des sens de marbre à son entant, et que la vue d'un homme ne lui inspirait pas le moindre désir. Je ne sais à quel point ceci était vrai ; et je ne sais encore jusqu'à quel point un pareil avantage, ea le supposant obtenu, eût élé recommandable. J'ai vu sa fille; elle était jeune et jolie.
6 Lahrt.; Suidas, Anach.; Sthab., lib. vu.
7 II fut tué par son frère d'un coup de flèche à la chasse.
rent le poison de la vie civile *. Long-temps celle-ci paraît amère à l'homme libre dis bois 5 mais l'habitude ne la lui a pas plutôt rendue supportable, qu'elle se tourne pour lui en une passion enivrante ; le venin coule jusqa'à ses os ; un univers étrange, peuplé de fantômes, s'offre à sa tête troublée : simplicité, jus^, tice, vérité, bonheur, tout disparaît 2.
Le torrent des maux de la société ne se précipiia pas chez les Scythes par une seule issue. Ces naiions guerrières et pastorales trafiquaient de leur sang avec les puissances voisines^, trop lâches ou trop faibles pour défendre ellesmêmes leur territoire. Athènes eniretcnait une garde scyihe*, de niéme que les rois de France se sont loiiî^iemps entourés de braves piiysans de la Suisse *. Ce fut le sort des anciens habitants du Danube et de ceux de IHelvétie de se distinguer au temps de l'innocence par les mêmes qualités, la lidéliié et la simplesse * : et par les mêmes vices au jour de la corruption, l'amour du vin et la soif de l'or'. Ces deux peuples combattirent à la solde des monarques pour des querelles autres que celles de la patrie. Neutres dans les grandes révolutions des Etats qui les environnaient, ils s'enrichirent des malheurs d'autrui, et fondèrent une banque sur les calamités humaines. Soumis en tout à la même fatalité, ils durent la perle de leurs mœurs aux peuples, ancien et moderne , qui ont eu le plus de ressemblance, les Athéniens et les Français. A la fois objet de l'estime et des railleries de ces nations saiiriques*, le montagnari des Alpes et le pasteur de Tlsier apprirent à rougir de leur MHjplicité dans Paris et dans Athènes. Bientôt il ne resta plus rien de leur antique vertu brisée sur recueil des révolutions. La tradition seule s'en élève encore dais l'histoire, comiiie ou aperçoit les mais d'un vaisAau qui a fait naufrage '.