CHAPITRE II
Athènes. —Les Quatre-Cents».
Déjà vingt années de guerre ont désolé l'Attique ^ ; une peste , non moins destructive, en a enlevé la plus grande partie des habitants, et plongé le reste dans tous les vices; Périclès n'est plus ; et Alcibiade, fugitif depuis la malheureuse expédition de Sicile, après avoir dirigé quelque temps la ligue du Péloponèse contre son pays, est maintenant retiré auprès de Tissapherne, satrape de Lydie.
Là, touché des malheurs dont il fut en partie l'instrument, il commence à tourner les yeux vers sa patrie. De leur côté, les citoyens d'Athènes, accablés sous le poids de leurs calamités, ayant à lutter à la fois contre toutes les forces du Pcloponèsc et de l'Asie, ne voyaient de ressource que dans le génie de leur illustre compatriote. On entama donc des négociations avec Alcibiade; mais celui-ci, banni par le peuple, refusa de retourner à Athènes, à moins qu'on ne changeât la forme du gouvernement, en substituant l'oligarchie à la constitution démocratique. Le t^ran voulait faire sa couche avant de s'y reposer.
Une prompte réconciliation, à quelque prix que ce fût, était devenue d'une nécessité absolue. Agis, avec les forces lacédémoniennes, bloquait Athènes par terre et occupait les campagnes voisines, dont les habitants s'étaient réfugiés dans la capitale. D'un autre côté, l'armée athénienne tenait l'île de Samos, qu'elle venait d'emporter. De manière que les hiibitants de l'Attique se trouvaient divisés en deux parties : l'une servant aux expéditions du dehors, l'autre demeurée à la défense de la ville.
La proposition d'Alcibiade, malgré ces circonstances calamileuses, ne passa pas sans une forte opposition de la part du peuple et des soldats : mais, comme il ne restait que ce seul moyen d'échapper à une ruine presque inévitable, il fallut enfin se soumettre et consentir à l'abolition de la démocratie.
Alors commencèrent à Athènes les scènes tragiques qui se renouvelèrent bientôt après sous les Trente Tyrans. On ne saurait se figurer une position plus affreuse que celle de cette malheureuse cité, ni qui ressemblât davantage à l'éiatde la France durant le règne de la Convention. Attaquée au dehors par mille ennemis, et prête à succomber sous des armes étrangères, une aristocratie dévorante vint consumer au dedans le reste de ses habitants. D'abord il fut décrété qu'il n'y aurait plus que les soldats et cinq mille ciioyens à prendre part aux affaires de la république; et, pour faire perdre à jamais l'envie de s'opposer aux mesures des conjurés, on se hâta de dépêcher tous ceux qui passaient pour être attachés à l'ancienne constitution. Le peuple et le sénat s'assemblaient encore, mais si quelqu'un osait délivrer * une opinion contraire à la faction, il était immédiatement assassiné. Environnés d'espions et de traîtres, les citoyens craignaient de se communiquer; le frère redoutait le frère, l'ami se taisait devant l'ami, et le silence de la terreur régnait sur la ville désolée.
Ayant établi cette tyrannie provisoire, les conspirateurs procédèrent à l'achèvement d'une constitution. On nomma un comité des Dix, chargé de faire incessamment un rapport à ce sujet. Celui-ci , à l'époque fixée, donna son plan, qui consistait à établir un conseil de quatre cents avec un pouvoir absolu, et le droit de convoquer les Cinq-Mille à sa volonté.
On jugea parle premier acte du nouveau gouvernement ce qu'on devait attendre de sa justice. Les Quatre-Cents , armés de poignards et suivis de leurs satellites, entrèrent au sénat dont ils chassèrent les membres. Ils renversèrent
i Je suis ici exactement le vii'= livre de Thucydide; j'en préviens, afin de ne pas être obligé à chaque ligne de multiplier les idem et les ibid.
2 11 y avait eu une trêve qui devait durer cinquante ans, et qui fut rompue au bout de six ans et dix mois.
■ Anglicisme. (N. Éd.)
ensuite les anciens établissements, firent n>assacrer ou exilèrent les ennemis de leur d<spotisme ; mais ils ne rappelèrent aucun des anciens bannis dont ils avaient d abord embrassé la cause, soii dans la crainte d'AIcibiade, soit pour jouir des biens de ces infortunés. Je me figure le n.onde comme un grand bois où les hommes s'entr'allendent pour se dévaliser ^ '
Cependant l'armée, eu apprenant les troubles d'Athènes, se déclara contre la nouvelle consiiiuiion. Aleibiade, que les tyrans avaient négligé, qui ne se souciait ni de la démocratie ni de Tarisiocraiie, et n'entretenait pour les hommes qu'un profond mépris, ne se trouva pas plus disposé à favoriser les conspirateurs. Les soldais, de même que les troupes françaises, fiers de leurs exploi.s, remarquaient que, loin d'être payés par la république, c'étaient eux au coniraire qui la laisaient subsister de leurs conquêtes, et qu'il était temps de mettre lin à tant de calamités, en marchant à la ville coupable.
Tandis que ces pensées agitaient les esprits, arrive un transfugi^ d'Athènes. On s'empresse autour de lui ; les nouvelles les plus sinistres sortent de sa bouche. Il rap[>orle que le crime est à son comble ; que les tyrans ravissent les épouses, égorgent les citoyens, et jettent dans les cachots les familles unies aux sold its par les liens du sang*. A ces mots, un cri d'indignation et de fureur s'élève du milit u de l'armée ; elle jure d'exterminer les scélérats , chasse ses officiers, partisans de la faction aristocratique, en nomme déplus populaires, et rap|.elle à liiistant Aleibiade.
Tout annonçait la chute des Quatre-Cents. Il se trouvait parmi eux des hommes «l'un laleîjt extraordinaire ; Aniiphon, parlant peu, mais réviseur des discours de ses collègues ; Phiynique. d'un esprit audacieux et entreprenant ,- Theramenes, plein d'éloquence et de génie. La discorde ne tarda pas à se Bûeitre parmi eux. Les hcmimes ressemblent peu à ces animaux justes dont piarleut les voyageurs, qui, après avoir chassé en commun, divisent également le fi uit de leurs fatigues : les lactieux s'entendent sur la proie, presque jamais sur la dépouille. Théramènes, sentant que le pouvoir leur échappait, revenait peu à peu à l'ancienne constitution , et se rangeait du côté du peuple. Phrynique, par des motifs d ambition, soutenait le nouvel ordre de choses ; et, pour se ménager des ressources, il députa se( rètement à Sparte, et se mit à bâtir une forteresse auPirée, afin d'y recevoir les ennemis et de s'y retirer lui-même en cas d'événement. Sur ces entrefaites, on apprend tout à coup qu'il vient d'être assassiné sur la place publique , comme Maral au milieu de ses triomphes. Théramènes, mainienani à la tète du parti populaire, insurge les citoyens, et se saisit du général de la faction opposée. Les Quatre-Cents courent aux armes pour leur défense. A linsiant même la flotte laoédémoniennese montre à l'entrée du Pirée; le lumulte esta son comble. Théramènes vole au port; il parle aux soldats ; il leur r -présente que le fort a été élevé par les tyrans, non pour la sùi etrt de la place, mais pour y introduire l'ennemi de la patrie, dont les vaisseaux sont déjà en vue. La rage s'empare des troupes ; le fort, rasé jusqu'aux fondements, disparaît sous la main empressée d'une multitude furieuse; l'abolition du tribunal des Quatre-Cents est prononcée par acclamation ; les conjurés épouvantés s'échappent de la ville ; et la constitution populaire se rétablit au milieu des benédicnons et des cris de joie de la foule.
Tels furent ces troubles passagers, où nous retrouvons si bien le caractère de ceux de la Fiance. On y sent le même fondsdimmoraliié et de vice intérieur. Nous apercevons un gouvenu ment flattant la soldatesque, et s'entourant du militaire, signe certain de ruine et de tyrannie. On y découvre un je ne sais quoi d'étroit en choses et en idées, qui fait qu'on s'imagine lire Ihisloire de notre propre temps. Ce ne sont plus les Ihémistoele, les Aristide, les Cimon : ce sont lei> Kobespiene, les Couihoû, les Barrère. Au reste, cette révoluuon
» J'avais Ta une idée bien peu gracieuse du monde. Cette allure d'un esprit qui se permet tout est assez amusante. (N. Éd.)
» Ce rapport était exagéré.
►d*Alhènes tient à un principe politique que nous allons examiner avant de passer aux Trente Tyrans *.