CHAPITRE XIIL
Quelques pensées.
Je ne ferai qm quelques courtes réflexions sur ces événements fameux. Les grands crimes comme les grandes vertus nous étonnent. Tout ce qui fait événement plaît à la multitude. Ou aime à être remué, à s'empresser, à faire foule; et tel hoiméle homme, qui plaint son souverain légiiime massacré par une faction, serait cependant bien fâché de manquer sa part du speclac le, peut-être même trompé s'il n'allait pas avoir lieu *! Voilà la raison pour laquelle les révolutions où il a péri des rois éblouissent tant les hommes, et pour laquelle les générations suivantes sont si fort tentées de les imiter : lorsqu'on mène des enfants à une tragédie, ils ne peuvent dormir à hw retour si l'on ne couche auprès d'eux l'épée on le poignard des conspirateurs qu'ils ont vus. D'ailleurs il y a toujours quelque choss' de bon dans une révuluti(m, et ce quelque chose survit à la révolution même. Ceux qui sont placés p'ès d'un événement tragique sont beaucoup plus frappés des maux que des avantages qtii en résultent : mais ))Our ceux qui s'en trouvent à une grande dislance, i'elfet est précisément inverse; pour les premiers, le dénoùnient est en action; pour les seconds, en récit. Voilà pourquoi la révolution de Croniwell n'eut presque point d'influence sur son siècle, et pourquoi aussi elle a été copiée avec tant dardeur de nos jours. Il en sera de même de la révolution Irançaise , qui , quoi qu'on en dise , n'aura pas un eff'el très-considérable su»' les générations contemporaines, et peut-être bouleversera l'Europe future ^.
Mais la grande différence qui se fait sentir entre les troubles de Sparte sous Agis, ceux de l'Angleterre sous Charles l*^ et ceux de la France sous Louis, vient surtout des hommes. A qui peut-on comparer parmi nous un Lysander, patriote ferme, intègre et modèle des vertus antiques? un Croniwell , cachant sous une apparence vulgaire tout ce qu'il y a de grand dans la nature humaine ; profond, vaste et secret comn)e un abîme, roulant une ambition de César dans une âme immense, trop supérieur pour être connu de ses collègues, hors du seul Hampden, qui l'avait su pénétrer?
Lui opposerons-nous le sombre Robespierre, méditant des crimes dans la caverriosiié de son cœur, et grand de cela même qu'il n'avait pas une venu ?
Rapprocherons-nous du vertueux Hampden , qui l'eût été même dans la Rome du premier Brulus, ce Mirabeau , à le fois législateur, chef de parti , orateur, nouvelliste, historien, d'une politique incommensurable, savant dans la connaissance des houmies, à la fois le plus grand génie et le cœur le plus corrompu <le la révolution <=?
Lorsqu'il se trouve de telles disproportions entre les hommes, il doit en exister de très-grandes entre les temps où ces hommes ont vécu. Mais nous
clieval , moitié riant, moitié fâché d'avoir fait mal à cet homme qu'il aimait beaucoup, el (lisant en s'en allant : « Oh ! il se lâche! il se fâche! il se fâche! »
Ces petits traits, tout misérables qu'ils puissent paraîlre, peignent le caractère mieux que les srandes actions, qui ne sont, poui* la plupart du temps, que des vertus de parade, et d'ailleurs n'ôtenl rien du respect que l'on doit avoir pour Louis. L'innocence de ses mœurs, sa liaine de la tyrannie, son amour pour son peuple , en feront toujours . aux yeux d'un homme impartial, un monarque estimable et di^ne d'éloges. Louis n'a que trop prouvé que parmi les hommes il vaut mieux, pour notre intérêt, être méchant que faible.
a C'est abominable. (N. Éd.)
^ Oserais-je dire que tout ce paragraphe était digne d'un meilleur ouvrage que VE^sai ? Quand je l'écrivais, ce paragraphe, la France^ élevait partout des républiques; je prévoyais que ces républiques ne seraient pas de longue durée; mais je prévoyais aussi les conséquences éloignées de la révolution, et j'avais raison de les prévoir ; j'avais le courage d'écrire quil y a toujours quelque chose de bon dans une révolu-^ tion. (N. Éd.)
<= J'ai fait déjà remarquer que le nom de Buonaparte ne se rencontre dans VÈstai qu'une seule fois, et dans une note oîi ce nom fameux est jeté comme par hasard avec quelques autres noms. Mirabeau avait du génie, mais ce n'était pas un gt^ndgé' nie : il y a exagération. (N. Éd.)
verrons ceci ailleurs; et il faut maintenant revenir sur nos pas au siècle d'Alexandre.