‹ Œuvres complètes de ChateaubriandChapitre 219 sur 239 · CHAPITRE XXXVIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVIL

Suite. — Conversion des Barbares.

Si le christianisme avait trouvé dans les malheurs des hommes une cause de ses premiers succès, cette cause agit dans sa plus grande force au moment de 1 invasion des Barbares. Un bouleversement général de propriétés et de libellés eut lieu en même temps dans tout le monde connu. On écrasait les hommes comme des insectes : lorsque les Vandales ne pouvaient prendre une Tille , ils massacraient leurs prisonniers; et, abandonnant leurs cadavres à l'ardeur du soleil autour de la cité assiégée, ils y communiquaient la peste ^

Toute aut(»rité étant donc dissoute au civil, les prêtres seuls pouvaient protéger les peuples. Ce qui restait encore d'habitants attachés à l'ancien culte se rangea sous la bannière du christianisme. Si jamais la religion a paru grande, c'est lorsque, sans autre force que la vertu, elle opposa son front auguste à la fu'.eur des Barbares, ei, les subjuguant d'un regard, les contraignit de dépouiller à ses pieds leur férocité native ^,

On conçoit aisément comment des Sauvages, sortis de burs forêts , n'ayant aucun préjugé religieux antérieur à déraciner, se soumirent à la première théologie que le hasard leur offrit. I/imagination est une faculté active, à la fois écho et miroir de la nature qui l'environne : celle de l'homme des bois , fr;ippée du spectacle des déserts, des cavernes, des torrents, des montagnes, se remplit de murmures, de fantômes, de grandeur. Présentez-lui alors des objeis intellectuels, elle les saisira avidement, surtout s'ils sont incompréhensibles, caria mort de l'imagination, c'est la connaissance de la vérité.

D'autres raisons facilitaient encore la conversion des Barbares au christianisme. A mesure qu'ils émigraienl vers le sud, en quittant les régions sombres et tenipêtueuses du septentrion , ils perdaient l'idée de leur culte paternel , inhérent au climat qu'ils habitaient. Un ciel rasséréné ne leur montrait plus dans les nuages les âmes des héros décédés; ils ne retenaient plus, à la pâle lueur de la lune, des bruyères désertes, des vallées solitaires, où l'on entendait derrière soi les pas légers des fantômes ; des ombres irritées ne saisissaient plus la cime des pins dans leur course; le météore ue reposait plus entre les

« l'empereur a recours à rironie, le patriarche perd ses avantages. » {Giniedu Chr,, l'^ part., liv., i*"^, chap. i".)

1 Vidend. Flecry, Hist. Ecclésiatt.; Hist. Âvgust.; GiBB , Rise and fall of the romain einptr«- DR GuK.NKS; tftf^ des Huns et des Tar^ar^f; MONTESQUIHU, Causesde la grandeur et de la décadence des liomains.

« ROBERTSON, Hist. of Charles F, vol. I.

a Mais, en vérité, n'est-ce pas Ta le Génie du Christianisme tout pur, et ne suis-je pas, dans ces paragraphes, l'apologiste plutôt que le détracteur de la religion?

(N. ÉD

rameaux du cerf, au bord du lorrcnt bleuâire; le brouillard du soîr avait cessé d'envelopper les tours ; la bouffée de la nuil, de siffler dans les salles abandonnées du guerrier; le vent du désert, de soupirer dans Tberbe fléirie et autour des quatre pierres moussues de la lonibe * : enlin la religion de ces peu|>Ies s'était dissipée avec les orages, les nues et les vapeurs du noid^.

D'ailleurs le nouveau culte qu'on leur offrait n'était pas si élrang»^ anx dogmes de icurs pères qu'on Ta généralement cru. Si Jéhovah créa Adam et Eve, Odin aussi avait formé de limon le brave Askus et la belle Emla : H nœnis leur d<»iina la raison ; ei Lœdur, verbaut dans leurs veines les Ilots d'un sang pur, ouvrit leurs yeux à la vie^.

Enfin les rois barbares, déjà politiques, embrassèrent le cbristianisme pour obtenir drs empires; et les hommes, ayant ciiaogé de mœurs, de langai^e, de religion, ayant perdu jusqu'au souvejiir du passé, crurent être nouvellement créés sur la teire *.

CIUPITRE XXXVIII.

Depuis la conversion des Barbares jusqu'à la renaissance des lettres. — Le christianisme atteint à son plus haut point de grandeur.

Au milieu de ces orages, les prêtres, croissant de plu^ en ph]'^ en puissance, ét'ieiit parvenus à s'organiser dans un système presque inébranlable. Des sectes de solitaires, vivant à l'abri des c oiti; s, lormaitnt les colonnes de Teuifice; b' clergé régulier, classé de même en ordres distincts et séparés, ext'cutait les décrets du pontife romain, qui, sous le nom modeste de pa/^c, s'était pîacé par dogrés à la iête du gouvernement ecclésiastique. L'ignorance redoublant alors st s voiles, servait à donner à la siiperstiiion nne apjiarence plus formidable; et l'Eglise, environnée de ténèbres qui grandissaiciit 5)es luîmes, marchait comme un géant au despotisme.

Ce fut après le règne de Charlemagne et la division de son empire que le cbrislianisme atteignit à son plus haut point de grandeur. Les guerres civiles d'Italie, connues sous le non» des guerres dt s Guelfes et des Gibelins, offrent un caractère neuf à quiconque n"a pas étudié les hommes. Les papes, attaqués par les empereurs, avaient contre eux la moitié des peuples d'Italie, qui les regardaient conmie des tyrans et des scélérats; et cependant un édit delà cour de Rome détrônait tel ou tel souverain, l'obligeait à venir pieds et tête nus se morfondre en hiver sous les fenêtres du pontife, qui daignait enlin lui accorder une absolution humbleuient demandée à genoux *. Rome religieuse se trouvait

• Les deux Edda ; Mat-Lï^t, Introd. à l'Hist. du Dan ; OssiAN.

« Si je cite Ossian avec d'autres aulcut s, c'est que je suis, avec le docteur Blair en Angl»»terre,M. Goetlie en Allemagne, et plusieurs autres, un de ces esprils crédules aux(in<'is les plaisanteries de Johnson n'ont pu persuader qn'il n'y eût pas quelque chose de vrai tlans !< s ouvrages du barde écossais. Que .lolmson, lorsqu'on lui dcmandail s'd connaissait beancoup d'iiommescapal)!es d'ecnre de pareils poternes, ail lépoiulu ; « Oui, pinsieurs homme-, plus euis femmes, plusieurs enfants,» le rnol est gai, mais ne prouve rien, il me paraît singulier que, dans cette dis!iule célèbre, on ail oublié de citer la coliedion du tninisire Smilh. qni cole le celte continuellement an bijs des pages, el propose une édition de l'original des p^gmes d'Ossi.m par souscription. On trouve dans celle collection <leSmilli un chant sur la mort deGaul, où il y a des choses extrémeniennoucltanles. pariiculièrement Gaul expirant de besoin suruuri- Tace désert, el nourri du lail de son épouse *. é BAHïflOLlN, Antiq. Dan.

Askum et F.mlam. omni conalu destitutos. AninKun iicc p.-ssiMcbaiif, raiiunem nec habrbanl, ^ec saiignincin, nec strmoneni, nec laciem venustam: Animani dedi! Oditui-; raiionem dcdil Henœrns; J œdursanguineiu addidit el J.iciem veimsiam.

* Daniel, nitt. de France-, GriîG. dk TûlJKS,liv. i; tiVSUL'S Uist. ofEngl.; Hknry'S

5 ôVîNîNA./if. de//7ra/.;!VUCUIAV., /if. Fior. ;ABR.,C/ir. d'Jf/em;HEN ,CAron iCîAN., Ist. d% Nap.

* Je ne suis plus convaincu d(^ l'anlhentiGité des pnëmes d'Ossian ; au Mon de croire aujourd'hui que le celle d'Ossiaii a été traduit en anglais par \!ai.p!iers«):i , je crois, au contraire, qu- l'auiilais de illacoherson a été traduit en celte pai' les bons Ecossais aniouicux de lu glone de leur pa}S. (N. Ed.)

alors mêlée dans toutes les affaires civiles, et disposait des couronnes, comme des hothets de sa puissance.

Les croisades qui suivirent bientôt après forment époque dans l'histoire du cÎH islianisme *, parce qu'en adoucissant les mœurs par l'espril de clievalerie elles préparèrent la voie au retour des lettres. Celait alors que les sires de Créqui, eml)rassanl leur écii, abandonnaient leur manoir pour aller en quête de royaumes el d'aventures. Ces bons chevaliers se trouvaient-ils sans armes dans un péril imminent, ils se jetaient tous aux pieds les uns des autres, comme le rapporte le sire de Joinville, eu s'enlre-demandant naïvement l'absolution. Avaient-ils la lance au poini> au milieu des dangers, ils se dibaieiU en riant: a Biaux sires, el eu fuirons moult récits à les damselles. »

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