‹ Œuvres complètes de ChateaubriandChapitre 221 sur 239 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

La réformation.

C'est une grande époque dans l'Europe moderne que celle de la réformalion. Dès que les hommes commencent à douter en religion, ils douîeni en politique. Quiconiiueosc rechercher les fondements de son culte, ne tarde pas à s'en({uérir des principes de son gouvernement. Quand l'esprit demande à être libre, le corps aui>si veut Téire : c'est une conséquence naturelle •'.

1 Veut., Hist. des Crois.\ Mém. de Joinv.

a Dante, lnferno\ Pktr., Leit.\ Mach., Ist. Fiorent.

3 II y a quelque chose de vrai, historiquement parlant, dans ce que je viens de dire du chrisliaiiisme depuis la conversion des Barbares jusqu'à la réformation ; mais on sent un ennemi dans l'historien ; l'esprit de satire percp de toutes parts. Quant au christianisme qui ne s'est jamais relevé des attaques qu'il a eues à soutenir y c'est une erreur capitale que d'en avoir jugé ainsi. La religion chrétienne n'a point péri dans la révolution ; elle ne périra point chez les hommes, parce qu'elle a ses racines dans la nature divine el dans la nature humaine. La foi pourra changer de pays; mais elle snbsisteia toujours, selon la parole de Dieu. (N. Éd )

^ J'ex[>ose ici dans quatre lignes deux ou trois vérités sur lesquelles on a élevé depuis de gros ouvrages remplis de déclamations contre les libertés publiques. Il n'y a point de mal à s'enquérir des principes de son gouvernement pour s'y attacher quand ils sont bons, pour les réformer quand ils sont mauvais; je ne vois aucune raison de mettre un bandeau sur les yeux des hommes afin de les faire marcher droit. Je sais bien, il est vrai , que celui qui prétend guider les hommes a un grand intérêt à leur laisser ce bandeau, parce qu'il peut alors les conduire où il veut et comme

Erasme nvnîl préparé le chemin à Lullier; LuiIkt ouvrit la voie à Calvin; celui-ci à mille autres. Linlluence politique de la j ét'ormation se trouvera dans les révolutions qui me restent à décrire. En la considérant seulement ici sous le rapport religieux, on peut remarquer que les diverses sectes qu'elle engendra produisirent sur le christianisme le même etî'et que les écoles philosophiques de la Grèce sur le polythéisme : elles affaiblirent tout le système sacerdotal. L'arbre, part.igé en rauieaux, ne poussa plus vigoureusement sa tige unique, et devint ainsi plus :iisé à couper branche a branche. Je ne puis quitter rarlicle de la réformation sans taiie une i éflexiou de plus. Pourquoi toutes ces scènes de carnage? la Ligue *, où l'on vit, comiiie de nos jours, les Français traîner les entrailles l'uiuantes de leurs viciimeâ; dévorer leurs cœurs encore palpi«

il veut. Le christianisme, de son côté, ne craint pas plus la lumière que la liberté ne la craint: plus on l'examinera, plus on le trouvera digne d'admiration et d'amour. Il n'est pas bien d'ailleurs de vouloir laire de la religion et de la politique une cause commune; il s'ensuivrait que quand un peuple est esclave il faudrait qu'il le restât éternellement, dans la peur de toucher aux choses saintes. Ce serait faire un tort immense k la foi que de l'associer aux injustices du despotisme. (N. Éd.)

» Esprit de la Ligue.

On trouve dans Its Lettres de Pasquier deux passages intéressants sur les malheurs que les révolutions oui causés à la France, et surtout à la capitale de ce royaume. Je les citerai tous les deux.

Le premier a rapport aux guerres civiles du temps de Charles VI. Pasquier, après avoir parlé de la population et de la richesse de Paris sous Cliarles V, ajoute :

«Pendant que furieusement noslre ville s'amusa de soustenir le party bourgui?;non, elle deuint, sans y penser, toute déserte, et commencèrent ces grands hoslels de Flandres, Artois, Bourbon, Bourgongne, Nesles, et plusieurs autres, seruir de nids à corneilles, au lieu où au precidenl c'esloienl réceptacles de princes, ducs, marquis et comtes. l'ai ieu dans vn lime escrit à la main, en forme de papier iournal, que de ce temps-là il y auoit vn loup qui tous les mois passoit au Irauers de la vilîe, lequel ils appelloyent le Courlaut, estant le peuph; tant accoustumé de le voir, qu'il n'en taisoit que rire. Chose qui se laisoit, ou pour ks massacres qui se commettoient dans Paris, et pour les cadaures qui y pouuoienl estre (n'y ayant animal qui ait le flair si subtil comme le loup), ou parce que la ville esloil lors grandement deshabilce. Quoy que soit, s'estantsur les troubles de Bourguignon et Orieannois entre la guerre de l'Anglois et du François, il faut tenir pour chosi> très certaine que la ville de Far:s vint en grande souffrelte, veu qu'en l'histoire mesdisante du roy Louys vj , nous trouuons que , pour la repeupler, il voulut faire comme Romulus auoit lait autrelois dans Rome, et donner toute impunité des meslaits précédents, et rappel de ban à tous ceux qui s'y voudroient habituer. Mais plus grande rtemonstration ne pouuez-vous auoir cette pauurelé et solitude, que de l'ordonnance qui se irouue aux vieux registres du Chaslellet, par laquelle il estoit permis de mettre en criées les lieux vagues de la ville; et si, pendant les six sepmaines, il ne se trouuoit nul propriétaire

Îuis'y opposast, lelieudemouroilàceluy qui se le faisoit adiuger. Aussi quand nous Usons ans nos vieux tiltres et enseignemens quelques maisons et héritages, tant en la ville qu'ez champs, vendus à non-prix, tant s'en faut que ce soit vn argument de la lelicilé de ce temps-là, qu'au contraire c'est une démonstration très certaine du malheur qui estoit lors eu règne, pai' la longue suite des troubles. » (Tom. I, liv. x, p. 655.)

Si, dans une histoire de la révolution actuelle, on traduisait mot a mot en français le morceau suivant du même auteur, personne ne se douterait qu'il s'agit de la Ligue. « Il y a longtemps que ie ronge ie ne sçay quelle humeur melancholique dans moi, qu'il faut maintenant que ie vomisse en vostre sein, le crain, ie croy, ie voy présentement la fin de noslre republique. Nous ne pouuons denier que n'ayons vn grand Roy: toutes fois si Dieu ne l'aduisc d'un œil de pitié, il est sur le poincl ou de perdre sa couronne, ou de voir son royaume tout renuersé. — Le ▼ray subside dont le Prince doit faire fonds, est de la bienveillance de ses subiects. La plus grande partie de ceux qui ont esté près du Roy, ont estimé n'auoir plus beau magazin pour s'accroislre, qu'en lui fournissant mémoires à la ruine du pauure peuple, c'est-à-dire a la rume de lui-inesme : dignes certes, ces malheureux ministres, d'vne puni' ion plus horrible, que celuy qu'on lire à quatre chevaux, pour auoir voulu attenter contre la Maieste de son Pruice. D autant qu'en conseruantleur grandeur par ces damnables inuenlions, ils ont mis leur maislre ea tel desarroy que nous le voyons maintenant .

u Dieu doua noslre Rov de plusieurs grandes bénédictions, qui luy sont particulières; mais commtî il est né homme, aussi ne peut-il estre accomply de tant de bonnes parlies qu'il n ait des imperfections. Y a-l-il aucun seigneur ( ie n'en excepterai vn) di; ceux qui ont eu part en ses bonnes grâces, qui ait, ie ne diray point résisté ( ce mol seroit mal mis en œuure contre un Roy), mais qui ne se soit estudié de tauorizer en toutes choses ses opinions, ores qu'el es ,,c fouruoyassent à l'œil, du chemin de la raison? On le voyoil nalnrellemenlenclin a vue libéralité. C'estoil une inclination qu'il tenoilde la Royne sa mère, vertu vrayement royale, quaiKl elle ne se desborde à la foule ei oppression des subiects: qui esl celuy qui par ses imporlunile* extraordinaires n'en ail abuze?... Le malheur veut que nul de ses principaux olïiciers, qui estoient près de luy, ne la conlroolle. Voilà comment un grand et beau prince se laissant on premier lieu emporter par ses volontez, puis vaincu par les imporlumiez des siens, enhn non secouru de ceux qui pour la nécessite de leui-« charges y deuoient auoir l'œil, U a a pas este mai

BÉVOLUTIONS ANCIENNES. 565

tants, leurs chairs encore lièdes. et, fouillant dans les sépulcres, couvrir le sol de la patrie dts carcasses à moitié consumées de leurs pères? Pourquoi ers troubles des Pays-Bas, où le duc d'Albejoua le premier acte de la tragédie de Robespierre *? les massacres des paysans d'Allemagne, les guerres civiles d Ecosse ^? la révolution de Cromwell , durant laquelle des malheureux, entassés dans les cales humides des vaisseaux , périssaient empoisonnés les uns par les autres^? Pourquoi , dis-je, ces abominables spectacles? Parce qu'un moine s'avisa de trouver niauvais que le pape n'eût pas donné à son ordre, plutôt (ju'à un autre, la commission de vendre des indulgences en AllcmiJgne. Pleurons sur le genre humain >.

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