BEATTIE
Juin 1801.
Le génie écossais a soutenu avec honneur, dans ce dernier siècle, une littérature que les Pope, les Addison, les Sieele, le^ Rowe, avaient élevée à un haut degré de gloire. L'Angleterre ne compte poini d'historiens supérieurs à Hume et à Hobertson, ni de pt êtes plus riches ei plus aimables que Thompson etBeaiiie. Celui-ci, qui n'est jamais descendu de son désert, simple niinisire, et professeur de philosophie dans une petite ville du nord de l'Ecosse, a fait entendre des chansons d'un car.icière tout nouveau, et touché une lyre qui rappelle un peu la harpe du baide. Son principal ci pour ainsi dire son seul ouvrage est un petit poème intilulé Minstrel ou les Progrès du Génie. Beallie a voulu pçindre les effeis de la Muse sur un jeune berger de la montagne, ei retracer des inspirations qu'il avait sans doute éprouvées luimême. L'idée piimitive du Minstrel est charmante, et la plupart des détails en sont très-agréables. Lepoëme est écrit en stances riisiées comme les vieilles ballades écossaises, ce qui ajoute encore à sa singularité. On y trouve à la vérité, comme dans tous les auteurs étrangers, des îon,<ïueurs et des traits de mauvais goût. Le docteur Beattii; aime à s'étendre sur des lieux communs de morale, qu'il n'a pas toujours Tari de rajeunir. En :iénérai, les hommes d'une imagination brillante et tendre ont peu de profondeur dans la pensée, ou de force dans le raisonnement. 11 faut des passions brûlantes ou un grand génie pour enfanter de gramles idées. Il y a un certain calme du cœur ei une certaine doureur d'esprit qui semblent exclure le sublime.
Un ouvrage tel que le Minstrel n'est pas susceptible d'analyse. Pour le faire connaître, il faut le traduiie. Je donnerai donc ici le premier chant de celte aimable production, en en retranchant toutefois ce que la délicatesse française ne pourrait supporter. Je préfère nf attacher à montrer les beautés plutôt qu'à compter curieusement les défauts d'un livre. J'aime mieux agrandir l'houime devant l'homme que de le rapetisser à ses yeux. D'ailleurs, on s'instruit mieux par l'admiration que par le dt'goùl : l'une vous révèle la présence du génie, l'autre se borne à vous découvrir des taches que tous les regards peuvent apercevoir ; c'est dans la belle ordonnance des cieux que l'on seul la Divinité, et non pas dans quelques irrégularités de la nature.
LE UmSTREL OU LRS PROGRÈS DU GÉNIE.
Ah ! qui peut dire combien il est diificile de gravir le sommet où brille au loin le temple de la gloire ?qiu peut dire combien de SPniessublim<'s ont senti l'intluence d'un astre lunesle? Repousses par les outrages de l'orgueil et par les dédains de l'envie, arrêtes par l'insurmonlablc Darnère de l'indigence, ils ont langui quelque temps dans les obscurs sentiers de la vie, puis ils ont disparu dans la tombe, inconnus, et sans être pleures.
Et d'pi'ndanl les langueurs d'une vie sans gloire ne sont pas également accablantes pour tous ! Crlni qui ne prêta jamais l'oreille à la voix de la louange ne sf plaidra puiiil du silence de l'oubli. Il en est qui, sourds aux cris de l'ambition, Iremirairnl d'enlcndre la trompelt»' de la Renommée. Heureux de n'avoir en portage que la sanlé, l'aisance el la paix, il ne porlail pas plus haut ses désirs celui dont la simple histoire est retracée dans dos vers sans art.
Si je voulais invoquer une Muse savante, mes doctes accords duaienl ici quelle lut la destinée du iarde dans les jours du vieux lemcs; je le peindrais portant un cœur content sous de .simples habits : ou verrait ses cheveux flottants et sa barbe blanchir; sa iiar|)e modeste, seule compagne de son chemin, répondant aux soupirs des brises, seraii suspendue à ses épaules voûlees; le vieillard, en marchant, chanterait à demi -voix quelque r<-lraiii jo.veux.
Mais un pauvre mintlret uispire aujourd'hui mes vers. Ne vous étonnez point, mortels superbes, si je lui consacre mes accents. Les Muses mépriseni. le sourire insultant de la fortune, et ne fléchissent point le genou devant l'idole des grandeurs
Si les montagnes du Potose brillent de l'éclat du diamant et de l'or, si les montagnes de l'Ecosse s'élèvent froides et stériles, dans le sein dos premières germent la cupi'iilé el la corruplion ; paisibles sont les vallées des secondes, el purs les oieux qui les éclairent.
Dans les siècles gothiques (comme les vieilles ballades le racontent; vivait autrefois un ber-
ger. Ses ancêtres avaient peut-être liabité une terre aimée des Aïuses, les grottes de la Sicile ou les vallées de l'Arcadie; mais lui, il était né dans les contrées du nord, chez une nation fameuse par ses chansons et par la beauté de ses vierges; nation fière quoique modeste, innocente quoique libre, patiente dans le travail, terme dans les périls, inébranlable dans sa loi, invincible sous les armes.
Ce bersjer paissait son petit troupeau sur les montagnes d'Ecosse; jamais il ne mania la faux ou ne guida lachnrnie. Un cœur honnêle était loutson trésor. Il buvait l'eau du rocher; ses brebis fournissaient le lait à ses repas, et lui prêtaient leurs molles toisons pour le défendre des injures de l'hiver; il suivait leurs pas errants partout où elles voulaient s'égarer.
Du travail naît la santé; de la san'é, la paix, source de tonte joie. Il n'enviait point les rois; il ne pensait pointa eux : il n'était point iroublé par ces désirs que trompe la fortune, qu'éteint la jouissance. Un père vertueux, une mère |»udique, sutfisaienl au besoin de son cœur : il n'aimait qu'eux, et il les aimait depuis son enfance.
Il était toute la postérité de ce couple innocent. Aucun oracle ne l'avait annonoé au monde; aucun prodige n'éclata sur son berceau. Vous devinez toutes les circonstances de la naissance d'Edwin, les transports du ptre et les soins maternels, les prières oflfiles par la matrone pour le bonheur, l'esprit et la vertu de l'enfant, et tout un long jour d'été passé dans le repos ella joie.
Edwin n'était pas un enfant vulgaire. Son œil semblait souvent chargé d'une grave pensée; il dédaignait les hochets de son âge, hors un jetit chalumeau grossièrement façonné; il était sensible, quoique sauvage, et gardait le silence quand il eiait content : il se montrait tour à tour plein de joie ou de tristesse, sans qu'on en devinât la cause. Les voisins tressaillaient et soupiraient à s (Vue, et cependant le bénissaient. Aux uns il semblait d'une intelligence merveilleuse; aux autres il paraissait insensé.
Mais pourquoi dirais-je les jeux de son enfau' e ? Il ne se mêlait point à la foule bruyante de ses jeunes compagnons; il aimaii à s'enfoncer dans la forêt, ou à s'égarer sur le sommet solitaire de la montagne. Souvent les détours d'un ruisseau sauvage conduisaient ses pas à des bocages ignorés. Tantôt il descend wi fond des précipices, du sommet des(|uels se penchent de vieux pins; tantôt il gravit des cimes escarpées, où le torrent brille de rochers en rocliers ; où les eaux, les forêts, les vents, formem un concert immense que l'écho grossit et porte jusqu'aux cieux.
Quand l'aube commence à blanchir les airs, Edwin, assis au sommet de la colline, contemple au loin les nuages de pourpre, l'oréan d'azur, les montagnes grisâtres, le lac qui brille laibiemont parmi les bruyères vaporeuses, cl la longue vallée étendue vers l'occident, où le jour lutte encore avec les ombres.
Quelquefois, peudani les brouillards de l'automne, vous le verriez escalader le sommet des monts. 0 rlaisir effrayant ! debout sur la pointe d'un roc, comme un matelot sauvé du nautrage sur une côte déserte, il aime à voir les vapeurs se rouler en vagues énormes, s'allonger sur les horizons, là se creuser un golfe, ici s'arrondir autour dt s montagnes. Du fond du goufTre, audessous (le lui, la voix de la bergère et le bêlement des troupeaux remontent jusqu à son oreille, il travers la brume épaissie.
Cet étrange enfant aimaii d'un amour égal les scènes agréables et les scènes terribles. Il trouvait autant de délices dans les ombres et les tempêtes que dans le rayon du midi, lorsqu'il brille sur i'Oce.in calmé. Ce penchant à la tristesse l'inléressiiit aux malheurs des h'ii'n» -s. Si quelquefois un soujtir s'eclnppait île son cœur, si une I ume de pitié coulait le longdc ses juues, il ne cherchait point à retenir un soupir tendre, une larme si douce.
«( Bois sauvages, qu'est devenue votre verdure?» (C'est ainsi que la Muse interprète ses jeunes [lensées ). <i Vallons, où sont allés vos fleurs et vos parfums, nnguère si délicieux aux t« heures brûlantes du jour ? Pourquoi les oiseaux, qui apportaient l'Iiarnionie à vos bocages, u ont-ils abandonné leurs demeures? Le venl siffle tristement dans les herbes jaunes, et chasse
(( devant lui les leuiiles sécliées
(' Tout passe ainsi sur la terre! Ainsi fleurit et se fane l'homme majestueux
« Portés sur l'aile rapide et silencieuse du temps, la vieillesse et l'hiver ont bientôt flétri les « fleurs et nos jeunes années.
« Eh bien ! déplorez vos destinées, vous dont les grossières espérances rampent dans cet « obscur séjour ! Mais l'âme sublime qui porle ses rei^ards au delà du tombeau sourit aux « misères humaines et s'étonne de vos larmes. Le printemps ne viendra-l-il plus ranimer ces « scènes décolorées? Le soleil a-t-il trouvé une couche éternelle dans le vague de l'occident? « Non; bientôt l'orient s'enllannnera de nouveaux feux; bientôt le printemps rendra la verdure « et l'harmonie aux bocages.
« El je resterais abandonné dans la poussière, quand une Providence bienfaisante fera revi- <( vre les fleurs ! Quoi! la voix de la nature, à l'Iiomine seul iiijusle, le condamnerait à périr, '< lorsqu'elle lui citmmande d'espérer! Loin de moi ces pensées. 11 viendra l'immortel printempi « des cieux! la mâle beauté de l'homine lleurira île nouveau. »
Celait de sou [»ère religieux qu'iidwin avait appris ces vérités sublimes Mais voilà le
romanesque entant qui sort de l'asile où il s'elail mis à couvert des lièdes ondées du midi. Elle est nassée, la pluie de l'orage: m.Mutenanl l'air est frais et parfumé. Dans l'orient obscur, déployant un arc immense, l'ris brille au soleil couclianl. .leune insensé, qui crois pouvoir saisir le glorieux météore ! combien vaine est la course que ton ardeur a commencée! La brillante api»arition s'éloigne à mesure que lu la poursuis. Ah ! puisses-tu savoir qu'il en est ainsi dans la jeunesse, lorsque nous poursuivons les chimères de la vie ! ipie cel emblème d'une espérance trompée serve un jour à modérer tes p.issions , et a le coii>t)ler (luand les vœux seront déçus! Mais pourquoi une Irisle prévoyance alariuerail-elie Ion cœur? Périsse celle vaiue
sagesse qui étouffe les jeunes désirs! Poursuis, aimable enfant, poursuis ton radieux fantomr; livre-toi aux illusions et à l'espérance; trop tôt, hélas ! l'espérance et les illusions s'évanouiront elles-mêmes.
Quand la cloche du soir, balancée dans les airs, chargeait de ses gémissements la brise solitaire , le jeune Edwin, marchant avec lenteur, et prêtant une oreille attentive, se plonsieait liins le fond des vallées; tout autour de lui il croyait voir errer des convois funèbres, de pâles ombres, des fantômes traînant des chaînes ou de longs voiles : mais bientôt ces bruits de la mort se perdaient dans le cri lugubre du hibou, ou dans les murmures du vent des nuits, qui ébranlait par intervalles les vieux dômes d'une église.
Si la lunerougeâire se penchait à son couchant sur la mer mélancolique et sombre, Edwia allait chercher les bords de ces sources inconnues où s'assemblaient sur des bruyères les ma?;iciennes «les temps passés. Là souvent le sommeil venait le surprendre et lui apportait ses visions. D'abord une brise sauvage commençait à siffler à son oreille, puis des lampes allumées tout à coup par une flamme magique illuminaient la voûte de la nuit.
Soudain, dans sou rêve, s'élève devant lui un château dont le portique est chargé de blasons. La trompette sonne, le pont-levis s'abaissi-; bientôt sortent du manoir gothique des guerriers aux casques veris, tenant à la main des boucliers d'or et des lances de diamant. Leur regard est affable, leur démarche hardie; au milieu d'eux, de vénérablts troubadours, vêtus de longues robes, animent d'un souffle harmonieux le chalumeau guerrier.
Au bruit des chansons et des timbales, une troupe de belles dames s'avance du fond d'un bocage de myrte. Les guerriers déposent la lance et le bouclier, et les danses commencent au son d'une musique vive et joyeuse. On se mêle, on se quitte; on fuit, on revient; on confond les délouis du dédale mobile ; les forêts resplendissent au loin de l'éclat des flambeaux, de l'or et <les pierreries.
Le songe a fui.... Edwin, réveillé avec l'aurore, ouvre ses yeux enchantés sur les scènes du matin; chaque zéphyr lui apporte mille sons délicieux; on entend le bêlement du troupeau, le tintement de la cloche de la brebis, le bourdonnement de l'abeille ; la cornemuse fait retentir les rochers, et se mêle au bruit sourd de l'Océan lointain qui bat ses rivages.
Le chien de la cabane aboie en voyant passer le pèlerin matinal; la laitière, couronnée de son vase, chante en descendant la colline, le laboureur traverse les guérets en sifflant; le lourd chariot crie en gravissant le sentier de la montagne; le lièvre étonné sort des épis vacillants; la perdrix s'élève sur son aile bruyante; le ramier gémit dans son arbre solitaire, et l'alouette gazouille au haut des airs-
0 nature ! que tes beautés sont ravissantes ! tu donnes à tes amants des plaisirs toujours nouveaux. Que n'ai-je la voix et l'ardeur du séraphin pour chanter ta gloire avec un amour religieux !
Salut, savants maîtres de la lyre, poètes, enfants de la nature, amis de l'homme et de la vérité ! salut, vous dont les vers, pleins d'une douceur sublime, charmèrent mon enfance et instruisirent ma jeunesse!
Hélas ! caché dans des retraites ignorées, le pauvre Edwin n'a jamais connu votre art. Quand les pluies de l'hiver et les neiges entassées ont fermé la porte de la cabane, seulement alors il
entend quelques troubadours vo.iageurs chanter les faits de la chevalerie ou
redire celte ballade touchante des deux enfants abandonnés dans le bois. En versant des pleurs surrallendrissanie histoire, Edwin admire les prodiges delà Muse.
Quand la tempête a cessé de rugir, il parcourt l'uniforme désert des neiges ; il contemple les nu.'iges qui se balancent comme de gros vaisseaux sur les vagues de l'Océan , et cinglent vers riioiizon bleuâtre. Parmi ces décorations changeantes et toujours nouvelles, Edwin découvre des fleuves, des gouffres, des géants, <les rochers eniassés sur des rochers, et des tours [»enchées sui' des tours. Alors, descendant au rivage, l'enthousiaste solitaire marche le long des grèves , en écoutant avec un plaisir mêlé tie terreur le mugissenienl des vagues roulantes. C'est encore ainsi que. pendani l'été, lorsque les nuages de l'orage allongent leur colonne ténébreuse sur le sommet des collines, Edwin se hâte de quitter la tiemeure «ie l'homme; c'est encore ainsi qu'il s'enfonce dai s la noire solitude pour jouir des premiers feux de l'eclair et des premiers bruits du tonnerre, sous la voûte retentissante des cieux.
Quand la jeunesse du village danse au son du chalumeau, Edwin, assis à l'écart, se plaît à rêver au bruit de la musique Oh ! comme alors tous les jeux bruyants semblent vains et tuniullueux à son âme ! Céleste m'iancolie, que sont près de toi les profanes plaisirs du vulgaire?
r.sl il un cœur que la musique ne peut toucher? Ali! que ce cœur doit être insensible et farouche ! Est-il un cœur qui ne sentit jamais ces transports mystérieux, enfants de la solitude
et de la rêverie? qu'il ne s'adresse point aux Muses; les Muses repoussent ses vœux
Tel ne lut l'oint Edwin Le rhant lut sou premier amour ; souvent la harpe de la
nu)ntagne soupira sous sa main aventureuse, et hi (lùle plaintive gemil suspendue à son souffle. Sa muse, encore enfant, igniuait l'art du poêle, liuit du travail et i\u temps. Edwin atteignit pourtant celte pcriettion si rare, ainsi que mes vers le diront quelque jour.
On voit par ce dernier vers que Heallie se proposait decontinuer sonpoëine. Eli < (ïrt, on trouve un second (liant, éerit qiiel«jue lenips après; niais il est bien inférieur an pi entier. E«i>vin. en errant dans le désert, entend un jour une voix giavf (jui s'élève du Coud d'une vallée : c'< si celle d'un vieux solitaire qui, après avoir connu les illusi<.ns du monde, s'est ensrveli dans celle retraite, pour y recueillir son âme et chanter les merveilles du Créateur. Cet erniiie
492 5IÉLANGES LIÏTÉRAK^ES.
instruit le jeune minstrel, et lui révèle le secret de son propre gôsiie. On voit combien celle idée était heureuse; mais lexécuiion n'a pas répondu au premier dessfin de l'auteur : le solitaire parle trop iongiemps, et dit d« s choses trop communes sur les grandeurs et les misères de la vie. Toiiterois on trouve encore dans ce second chant quelques passages qui rappelleni le charme et le talent du premier. Les dernières strophes en soiitCi»nsacrées an soutenir d'un ami que le poète venait de perdre. Il parait que Beailie était desiiné à vcjser souvent des pleurs. La mon de son lils unique l'a profondément affecté, et l'a enlevé totalement aux Muses. 11 vit encore sur les roi hersde Morven : mais ces rochers n'inspirent plus ses chants : comme Ossian qui a perdu son O.^car, ika suspendu sa harpe aux hranches d'un chêne. On dit que son filsânnonçait un grand talent pour la poésie ; peut-être éiait-il ce jeune minstrel qu'un père sensible avait peint, et dont il ne voit plus les pas sur le sommet de la montagne *.