ALEX MACKENZIE
Juillet 1801.
Il fant peut-être chercher dans l'inconstance et les dégoûts du cœur humain le niotif de Tinlérêt général qu'i^ispire la lecture des Voyages. Fatigués de la société. où nous vivons et des chagrins qui nous environnent, nous aimons à nous égarer en pensée dans des pays lointains et chez des peuples inconnus. Si les hommes que l'on nt)us peint sont plus heureux que nous, leur bonheur nous délasse • s'ils sont plus infortunés, leurs maux nous consolent.
Mais l'intérêt atlaché au récit d 'S voyages diminue chaque jour, à mesure que le nombre des voyageurs augmente ; l'esprit philosophique a lait cesser les merveilles du désert :
Les bois désenchantés ont perdu leurs miracles *.
Quand les premiers Français qui descendirent sur les rivages du Canada parlent de lacs semblables à des mers, de cataractes qui tombent du ciel, de forêts dont on ne peut sonder la profondeur, l'esprit esi bien plus fortement ému que lorsqu'un m.irchand angltisou un savant moderne vous apprend qu'il a pénétré jusqu'à 1 océan Pacilique, et que la chute du Niagara n a que cent quarantequatre pieds de hauteur.
Ce que nous gagnons en conn:iissance, nous le perdons en seniiment. Les vérités géométrit|ues ont lue certaines vérités de 1 imagination bien plusimportanies à la morale qu'on ne pense. Quels étaient lespiemiers voyageurs dans la belle antiquité? C'étaient les législateurs, les poêles et les héros; celaient Jacob, Lycurgue, Pyth;ig(>re, Homère, Hercu'e, Alexandre : dies peregrina" tionis ^. Alois tout était prodige sans cesser d'être réalité, et les espérances de ces grandes âmes aim.rienl a dire : « Là-bas lu lerre inconnue ! la leire immense ! » Terraignota! terra immensal N)us avons naturellement la haine des bornes ; je dirais prisqtie que le globe esi tiop petit pour 1 homme, depuis qu'il en a fait le tour. Si la nuit est i-lus f;^vo»abli' que le jour à I inspiaiion et aux vasies pensées, c'est qu'» n cachant toutes les limites, elle prend l'air de Timmi nsiié.
Les voyageurs français et les voyageur^ anglais semblent, comme les guerriers de ces deux nations, s'être pariagt; ! empire de la terre et de, l'onde. Les derniers n'ont rien à oj>poseraux Tavernier, aux Chardin, aux Parrennin, aux Charlevoix ; ils n'ont point de nioiument tel que les Lettres édifiantes ; m.iis les premiers, à leur tour, n'ont point d'Ans'on, de ByioiJ, de Cook, de Vaucou-
> I.e poëte Braille n'a pas survécu Jonsiemps à la perte de son fils. Il Iraîna quelque lenips sa douleur (JJiis l(.sn)(;nl.'igiios (l'Kcosso, fimomuUe 18 août I80;i, àl'âse de soixante huit ans. B('a>lM; a publié, oulir son poëmedu Minstrel j d'autres poésies très-remarquables par le sen— luiiPiU mélancolique dont elles sont empreintes. ( Note de l'Edileur.)
a l ONT,4lNliS.
■3 Gtnèsi. -
MÉLANGES LITTÉHAÏRES. 493
ver. Les voyageurs français om pliisfiii loiir 1:> c )nnaissance des mœurs et des coutumes des peuples: vô&ve-^vw, mores cof^novit ; les voyageurs anglais ont été plus utiles aux progrès de la géographie universel e : iv tvo'vtm irâôîv, in mari passug est \ Ils partagent avec les E-pagiiois et les Poiluga'is la gloire d'avoir ajoute* de nouvelles mers et de nouveaux continints au globe, et d'avoir fixé les limites de la terre.
Les prodiges de la navigation sont peut-être ci' qui donne une plus haute idée (lu génie de l'homme. On frissoune ei ou admire lors<|ii'on voit Colomb s'enfonçanl dans les solitudes d'un océan inconnu, Vasco de Gama doublant le cap des Tempêtes, Magellan sortiinl d une vaste mer pour entrer dans imemer plus vaste encore, Cook volant d'un pôle à lauire, et, resserré de toutes paris par les rivages du globe, ne trouvant plus de mers pour ses vasseaux!
Quel beau spectacle n'offre point cet illustre navigateur cherchant de nouvelles terres, non pour en opprimer les habitants, mais pour les secourir et les éclairer; portant à de pauvres Sauvag s les nécessités de la vie, jurant concorde et amitié, sur leurs rives charmantes, à ces simples enfants de la nature; semant, parmi les glaces australes , les fruits d'un plus doux climat, en imitant ainsi la Providence, qui prévoit les naufrag. s et les besoins des hommes !
La mort n'ayant pas permis au capitaine Cook d'achever ses imporianies déc «uverles, le capitaine Vancouver fui chargé, par le goiivernemeni angIai^; , de visiter toute la côie améi icaine depuis la Californie jusqu'à la rivière de Cook , et de lever les doutes qui pouvaient rester encore sur un passage au nord-ouest du Nouveau-iVlonde. Tandis que cet habile marin remplissaii sa mission avec autant d'intelligence que de courage, un autre voyageur an<y|ais, paiti du Haut-Canada, s'avançait à travers les déserts et les foiéls jusqu'à la mer Boréale et l'océan Pacifique.
Mackenzie, dont je vais faire connaître les travaux, ne prétend ni à la gloire du savant ni à celle de lécrivain. Simple trafiquant de pelleteries parmi les Indiens, il ne donne modestement son Voyage que pour le journal de sa route.
Le 15. le vent soufflait de l'ouest : nous finies quatre milles au sud, deux milles au sud-ouest, etc. Le fleuve était rapide : nous eûmes un portage nous vîmes des huttes ahandonrtées ; le pays était fertile ou aride ^ nous traversâmes des plaines ou des montagne a ; il tomba de la neige; mes gens étaient fatigués; ils voulurent me quitter ; je fis une observation astronomique, etc., etc.
Tel est à peu près le style de M. Mackenzie. Quelquefois cependant il interrompt son j'urnal pour décrire une scène de la nature, ou les mœurs des Sauvages ; mais il n'a pas toujours l'art de faire valoir ces petites circonstances si intéressantes dans les récits de nos missionnaires. On connaît à p.me les compagnons de ses fatigues; point de transports en découvrant la mer, but si désiré de l'entreprise; point de scènes atten.lnssanies lors du retour En un mot, le lecteur n'est point embarqué dans le canot tl'écoice avec le voyageur, et no partage po ntavec lui ses craintes, ses espéram es et ses périls.
Un plus grand Jélant encore se fait sentir dans Touvrage; il est malheureux quun simple journal de voyage manque de méthode et de clarté. M. Mackenzie expose (onfusémentson sujet. Il irappremi point au lecteur quel est ce fort. Chipiouyan d où il part; où en étaient les découvertes lorsqu'il a comniencé les Siennes ; si l'endioit où il s'arrête à rentrée de la mer Glaciale était iino baie, ou simplement une expansion du fleuve , comme on <'st inné de le soupçonner; coiiimeille voyageur est certain que celle grande rivière de l'ouest qu'il appelle Tacoutc/ic-Te.ssé, esl la rivière de Colombia. pui-qu il ne Fa pas descemlue jus(|u à son embouchure; comment il se lait que la partie du cours de ce fleuve qu'il n'a pas vistée soit cependant marquée sur sa carie, eic, etc. Malgré ces nombreux défauts, le mérite du journal de M. M.icke'iizie est fort gr.ind; mais il a besoin de commentaires, soit pour donner une idée des » Odyss.
déserts que le voyageur traverse , et colorer un peu la maigreur et la sécheresse de son récii, soit pour éclaircir quelques points de géographie. Je vais essayer de remplir cette lâche auprès du lecteur.
L'Espagne, i'Angleierre et la France doivent leurs possf^s.- ions améiicaioes à trois Iialiens : Colomb, Cabotet Vcrozzani. Le génie de l'Iialie, enseveli sous des ruines, comme les géants sous les monisijuils avaient entassés, semble se réveiller qut;lquefois pour étonner le monde. Ce fui ve(S Vun 15*23 que François 1" donna ordre 'à Jean Terarzani d'à '1er découvrir de nouvf^l'.fs terres. Ce navigateur reconnut plus de six cents lieues décotes le long de l'Amérique septentrionale, mais il ne lond;» point de colonie.
Jacques Cartier, son successeur, visiia tout le pays apjK lé Kannata par les Sauvages, c'est-à-dire amas de cabanes^. Il remonta le grand flfuve qui reçut de lui le nom de Saint- Laurent , et s'avança jusqu'à l'île de Alontréal, qu'on nommait alors Hochelaga.
M. de Roberval obiini, en 1640. la vice-royauté du Canada. Il y iransporla plusieurs fî^millt^s avec son Irère, que François 1"^ âx.ùl suiuon^n)é le gendarme d'Annibal, à cause de sa bravoure j miiis ityant f.iit na-.ifjage eu 1540. «avec « eux lombèrent, ditCharlevoix, toules les espéiances qu'on a ait conçues de « faire un établissement en Amérique, personne nosanl se flalier d eue plus « habi'C ou plus heureux que ces deux braves hommes. »
Les troubles qui peu de temps après éclatèrent en France , et qui durèrent cinquante années , empêclièreut le gouvernement de porter ses regards au debors. Le génie de Henri IV ayant étouff} les discordes civiles, on reprit avet ardeur le projet d'un établissement au Canada Le marquis de la Roche s'embarqua en 1598 , pour tenter de nouveau l;i fortune ; mais son expédition eut une fin désastreuse. M. Chauvin succéda à ses projets et à ses malheurs. Enfin, le commandeur de Chaste s'élanl chargé, vers l'an 1G03, de la même entreprise, en donna la direction à Samuel de Champlaiu , dont le non» rappelle le fondateur de Québec et le père des colonies françaises dans l'Amérique septentiionale.
Depuis ce moment les jésuites furent chargés du soin de continuer les découvertes dans l'intérieur drs forêts canadiennes. Alors commencèrent ces fameuses missions qui éierdirenl l'empire lr;H'çais des bnrd-s de lAilaniique et des glaces de la baie d'Hudsou aox rivages du golfe iMexicain. Le père Biard et le père Knemnnd-Massc parcoururent tonte l'Acdie ; le père Joseph s'av;tnça jusqu'au lac Nipissing, dans le nord du Canada ; 1«'S pères de Brébcuf cl Daniel visiièient les magnifiques déserts des Hurons. enlie le lac de ce nom, ie lac Michigan et le lac Erié; le père de Lamberville (il connaître ie l..c Ontario et les cinq cantons iroquois. Attirés par l'espoir du m iriyre ei parles soulTrances qu'end(»raient leurs compagnons, d'autres ouvriers évangéliques arrivèrent de toutes parts, et se répandireni dans toutes les solitudes. « On les envoyait, dit « l'historien de la Nouvelle-Franci', *'t ils allaieni avec joie...; ils aecomplis- « saient la promesse du Sauveur du monde, défaire annoncer son Evangile « par toute la terre. »
La découverte de VOhioal du Mescharebé à l'ocf^ident, du lac Suprri<ur et du lac des Bois au nord-ouest . du fleuve Bourbon vi de la côte intérieure de la baie de James au nord , fut le résultat de ces coui ses apost'iliijues. Les missionnaires eurent même connaissance de ces mantagnes Bocheuses^ , que M. Mackenzie a franchies pour se rendre à locéan Pacifique, eidu g» and 11» uve qui deva t couler à l'ouest : c'est le fleuve Colombia. li sufiii de jeter les yeux sur les anciennes cartes des jésuites pour se convaincre que jeu'axance ici que la vérité.
Toutes les grandes découvertes étaient donc faites ou indiquées dans Tinlérieur de l'Amérique sépienlrionale lors(iiu'' les Anglais sont devenus bs maîtres du Canada. En imposant de nouveaux noms aux lacs, aux montagnes, aux
Les Espagnols avniciitcpitaincmi'nt découvff J le Canndn avant .TacqupsCarliorfl Verazz.iiii, etque|(nips ailleurs prëlj'mlenl que le nom Canada virnt des deux mots espagnols ACA, Naua. 3 ils tes appellent les nioalagnes des Pierres brillantes.
fleuves et aux rivières, ou en corrompant les anciens nonns français, ils n'ont fait que jt'ler du désordre dans la géographie. Il n'est pas même bien prouvé que les laiiludes et les longitude^ qu'ils ont données à certains lieux soient plus exacif'S que le=î latiiiides et les longitudes fixées par nos savants nii<sioanaires *. Pour se f.iire une idée nette du point de départ et des voyages de M. Mackenzie, voici donc peut-êire ce qu'il est essentiel d observer.
Les missionnaires françùs et les coureurs canadiens avaient poussé les découvertes jusqu au Iac Ôuinipic ou Ouinipigon^, à l'ouest, et jusqu'au lac des Assiniboïsl ou Cristinaux, au nord. Le premier semble être le lac de VEsclave de M. Mackenzie.
La société anglo-canadienne, qui f;«)t le commerce des pelleteries, a établi une factorerie au CInpiouyan ', sur un lac appelé le lac des Montagnes, et qui communique au lac de l'Esclave par une rivière.
Du lac de 1 Esclave sort un fleuve qui coule au nord, et que M. Mackenzie a nommé de son nom. Le fleuve Mackenzie se jeiie dans la mer du pôle par le 69 14' de latiiude septentrionale, et les 135* de longitude ouest, méridien de Greenwich.
La découverte de ce fleuve et sa navigation jusqu'à l'océan Boréal sont l'objet du premier voyage de M. Mackenzie. Parti du fort Chipiouyan le 3 de iuiû 1789, il est de retour à ce fort le 12 septembre de la même année.
Le 10 d'octobre 1792, il part une seconde fois du fort Chipiouyan pour faire un nouveau voyage. Dirigeant sa course à l'ouest, il traverse le lac des Montagnes, et remonte une rrvière appelée Oungigah, ou la rivière de la Paix. Celle rivière prend sa source dans ies nioniagnes Rocheuses. Un grand fleuve, descendant du revers de ces montagnes, coule à l'ouest, et vi se perdre dans l'océan Pacifique. Ce fleuve s'appelle Tacoutché-Tessé ou la rivière de Colombia.
La connaissance du passage de la rivière de la Paix dans celle de Colombia, la facilité de la navigation de celte dernière, du moins jusqu'à l'endroit où M. Mackenzie abandonna son canot pour se rendre par terre à l'océan Pacifique : telles sont les découvertes qui résultent de la seconde expédition diï voyageur. Après une absence de onze mois, il revint au lieu de son départ.
Il faut observer que la rivière de la Paix sortant des montagnes Rocheuses pour se jeter dans un bras du lac des Montagnes ; que le lac des Montagnes communiquant au lac de lEsclave par une rivière qui porte ce dernier nom ; que le lac de l'Esclave, à son tour, versant ses e;iux d;ins l'océan Boréal par le fleuve Mackenzie, il en résulte que 1» rivière de la Paix, la rivière de l'Esclave et le fleuve Mackenzie ne soni réellement qu'on s( u! fleuve qui sort deS montagnes Rocheuses à I ouest, et se précipite au nord dans la im^r du i>ôle. Parlons maintenant avec le voyageur, et descendons avec lui le fleuve Mackenzie jiis(iu à celle mer hyperboi ee.
« LemprciPiIi 3juin 1T8Î>, à nenf liptires (lu malin, jf partis du fort Chipiouyan, situé sur la «( côt*' méridionale du lac des Montagnes. J'étais embarqué dans un canot d'ecorce de bouleau, c el j'avais pour conducteurs un Allemand et quatre Canadiens, dont deux étaient accompa- (I gués de leurs femmes.
<i Un Indien, qui portait le litre de clief anglais, me suivait dans un petit canot, avec ses •I deux femmes; el deux aulrci jeunes Imliens, ses compagnons, étaient dans un autre petit « canot, les S.iuvages s'étaient engages à me servir d'inierprèies el de chasseurs. Le |>remier a avait autrefois accompagne le chef qui conduisit M. Hearnc à la rivière des Mmes de cuivre. »
M Mackenzie traverse le lac des Montagnes, entre dans la rivière de l'Esclave, qui le (onduii an lac du même norii, côloie le rivage septenlrional de ce lac, et découvre enfin le fleuve Mackenzie.
» M. Arrowsmitli est à présent le géographe le plus célèBre en Angleterre : si l'on prend sa grande caile des Klats Unis, el qu'on la compare aux dernières caries <rimlev, on y trouvera une prodigieuse différence, surtout lians la i>arlie qui s'eteud entre U-s lacs du Canada et i'Obio: les cnrles des missionnaues, au contraire, se rapprochent beaucoup des caries d'tniley.
2 Les cartt-s françaises le placent au .W*^ degré de latitude nord, et les cartes anglaises au 53*.
S 58» 40' latitude uord, el 10" 30' longitude ouest, méridien de Greenwich.
<» Le cours du fleuve prend une direction à l'ouest, et dans un espace de vingt-quatre milles; « son lit se rétrécit graduellement, et finit par n'avoir qu'un demi-inille de large.
a Dc^is le lac jusque-là, les terres du côté du nord sont basses et couvertes d'arbres ; le côté
« du sud est plus élevé, mais il y a aussi beaucoup de bois Nous y vîmes beaucoup
«c d'arbrps renversés et noircis par le feu. au milieu desquels s'élevaient déjeunes peupliers qui «c avaient poussé depuis l'incendie. Une chose très-digne de remarque, c'est que lorsque le feu «« dévore une forêt de sapins et de bouleaux, il y croît des peupliers, quoique auparavant il n'y « eût dans le même endroit aucun arbre de celte espèce. »
Les naiuralisies pourront contester l'exaciiiude de celte observation à M. Mackeiizie, car en Europe tout ce qui dérange nos systèmes est traité d'ignorance ou de rêve de l'imagination ; mais ce que les savants ne peuvent nier, et ce que tout l'art ne sautait peindre, cest la beauté du cours des eaux dans les solitudes du Nouveau-Monde. Qu'on se représente un fleuve immense, coulant au travers des plus épaisses forêts ; qu'on se figure tous les accidents des arbres qui accompagnent ses rives : des chênes- saules, tombés de vieillesse, baignent dans les flots leur léte chenue ; des planes d'occident se mirent dans l'onde avec les écureuils noirs, et les hermines blanches, qui grimpent sur leurs Irojics, ou se jouent dans leurs lianes ; des sycomores du Canada se réunissent en groupe; des peupliers de la Virginie croissent solitaires, ou s'allongent en mobile avenue. Tantôt une rivière, accourant du fond du désert, vient former avec le fleuve, au carrefour d'une pompeuse futaie, un confluent m^ignifique ; tantôt une cataracte bruyante tapisse le flanc des monts de ses voiles d azur. Les rivages fuient, serpentent, s'élargissent, se resserrent ; ici ce sont des rochers qui surplombent; là déjeunes ombrages dont la cime est nivelée, comme la plaine qui les nourrit. De toutes parts régnent des murmures indéfinissables : il y a des grenouilles qui mugissent comme des taureaux * ; il y en a d'autres qui vivent dans le tronc des vieux saules ^, et dont le cri répété ressemble tour à tour au tintement de la sonnette d'une brebis et à l'aboiement d'un chien ^ ; le voyageur, agréablement trompé dans ces lieux sauvages, croit approcher de la chaumièi e «ftin laboureur, et entendre les murmures et la marche d'un troupeau. Enfin de vastes harmonies élevées tout à coup pir les vents remplissent la profondeur des bois, comme le chœur universel des Hamadryades ; mais bientôt ces concerts s'afl^aiblissent et meurent graduellement dans la cime de tous les cèdres et de tous les roseaux, de sorte que vous ne s;iuriez dire le moment même où les bruits se perdent d ns le silence, s ils durent encore, ou s'ils ne sont plus aue dans votre imagination.
M. Mackenzie, continuant à descendre le fleuve, rencontre bientôt des Sar.vages de la iribu des Indiens-Esclaves. Ceux-ci lui apprennent qu'il trouvera plus bas, sur le cours des eaux, d'autres Indiens appelés Indiens-Lièvres ; et enfin pins bas encore, en approchant de la mer, la nation des Esquimaux.
« Pendant le peu de temps que nous resiâmes avec cette petite peuplade, les naturels chcru clièrent à nous amuser en dansant au son de leurs voix ... Ils sauiaient, et prenaient diverses « postures.... Les femmes laissaient pendre leurs bras, comme si elles n'avaient pas eu la lorce « de les remuer. »
Les chanls et les danses des Sauvages ont toujours quelque chose de mélancolique ou de voluptueux. « Les uns jouent de I.i flûte, dit le père du Tertre, Cl les autres chanient et forment une espèce de musique cpii a bien de la doute ceur, a leur goût. » Selon Lucrèce, on cherchait à rend»e avec la voix le gazouillement des oiseaux, longtemps avant que de doux vers, accompagnés de la lyre, charmassent l'oreille des hommes.
Atque liquidas avium voces imilatore Aille liiii iiiiiUo qiiam levia cai iniiia cantu Coiicelrbrare liouiiiies possent, auresque juvare.
Quelque fois vous voyez une pauvre Indienne dont le corps est tout courbé
« BuU-Frog.
» Tree-Frog.
3 « Ellos font leurs petits dans les souches d'arbres à moitié pourris... elles ne coassent pas « comme crii»'s (l'I/iroiip, mais pendant la nuit elles aboient comme des chiens. »(Lc père DU TeUTRE, Uitt. r.aluiette Uc$ Anitlies, tome 111.)
par l'excès du travail et de la faiigue, ei un ch:«s^eur qui ne respire que la gaieté. S'ils viennent à danser ensemble, vous éit s frappé d'un contraste étonnant : la première se redresse et se balance avec une mollesse inattendue ; le secoii'i fait ( niendre h s chants les (dus tristes. La jeune femme semble vouloir imiter les ondulations lîracieuses des bouleaux de srn désert, et le jeune homme les murmures plaintifs qui s échappent de lem ^ cimes.
Lorsque les dan es sont exécutées an bord d'un lleuve, <'ans la profondeur des bois; que des échos inconnus répètent pour la première fois les soupirs d'une voix hurnaine ; que Tours des débuts regai de du haut de son rocher ces jeux de l'homme sauvage, on ne peut s'empêcher de trouver quelque chose de grand dans la rudesse méuïe du tableau, de s'attendrir sur la destinée de cet enfant de la nature, qui naît inconnu du monde, danse un moment dans des vallées où il ne repassi ra jamais, et bienlôt cache sa tombe sous la mousse de ces déserts, qui n'a pas même gardé l'empreinte de ses pas : Fuissem quasi non essem ' /
En passant sous des montagnes stériles, le voyageur aborde au rivage, et gravit des roches escarpées avec un de ses chasseurs indiens.
« Mais, dit-il, nous n'étions pas à moitié chemin du sommet, que nous fûmes assaiUis par une « si grande quantité de maringouins, <|ue nous ne pûmes pas aller plus loin. Je remarquai que « la ciialne des monts se terminait en cet endroit. »
Quatre chaînes de montagnes forment les quatre grandes divisions de l'Amérique septent! ionale.
La prenjière, partant du Mexique, et n'étant que le prolongement de la chaîne des Andes qui traverse l'isthme de Panama, s'étend du midi au nord, le long de la grande mer du Sud, en s'abaissant toujours jusqu'à la rivière de Cook : M. \la( kenzie l'a franchie, sous le nom de montagnes Rocheuses , entre la source de la rivière de la Paix et de la rivière Colombia, en se rendant à l'océan Pacifique.
La seconde chaîne commence aux Apalaches, sur le bord oriental du Meschacebé, se prolonge au rrord-esi, sous les divers noms d'Alleganys y de montagnes Bleues, de montagnes des Lauriers, derrière les Florrdes, la Virginie, la Nouvelle-Angleterre, el va par 1 intérieur drîTAcadie aboutir au golfe Saint- Laurent. Elle divise les eaux qui tombent dans l'Allaniiriue de celles qui grossissent le ÎMeschacebé, TOhio et les lacs du Canada inférieur.
Il est à croire que cette chaîne bordait autiefois l'Atlantique, et lui servait de barrière, comme la première chaîne borde encore l'océan Indien. Vraisemblablement l'ancien continent de l'Amériijue ne commençait que derrière ces moiilagnes. Du moins les trois différents nivaux de terrain, nrarqués si régulièrement depuis les plaines de la Pensylvanie jusqu'aux savanes des Florides, sembli m indiquer que ce sol fut à différentes époques cpuvert et puis abandonné p ir les eaux.
Vis-à-vis le rivage du golfe Saint- Laurent (où, comme je l'ai dit, celte seconde chaîne vient se ternriner), s'élève, sur la côt<' du labrador, une troisième chaîire presque aussi longue que les deirx premières. Elle court d'abord au sud-ouest jusqu'à l'Outaonas, en formant la double soirrce des fleuves qui se précipiierii dans la baie d'Hirdson, et de ceux qui portent le tribut de leurs ondes au golfe Saint-Laurerrt. De là, tournant au nord-ouest, et longeant la côte septentrionale du lac Supérieur, elle arrive au lac Sainte-Anne, où elle forme une fourche sud-ouest et nord-our'st.
Son bras méridional passe au sud du grand lac Ouinipic, entre les marais qui four nissenl la rivière d'Albaine, à la b.iie de James, et les fontaines d'où soi t le Mesthacebé, pour se rendre au golfe Mexicain.
Son bras seplrnirional rasant le lac du Cygne, la fadorerie d'Onasburgk, et traversant la rivière de Severn, atteint le fleuve du port Nelson en passant au nord du lac Ouinipic, et vient se nouer enCn à la quatrième chaîne des montagnes.
> Job.
498 MÉLANGES : ITTÉP^AIRES.
Celle-ci, moins étendue que fotUes les antres, prend naissance vers les bonis de la rivière Suslçalohiouaync, se déploie au nord-est entre la rivière de l'Élan et la rivière Churchill, s'allonge au nord jusque \ev<i le 57*^ degré de laliiiide, se partage en deux branches, dont l'une, coniinuant à remoniir au septentrion, aiieint les côtes de la nier Glaciale, tandis que l'autre, courant à l'ouest, rencontre le fleuve Mack'nzie. Les neiges étemelles dont ces montagnes sont couronnées nourrissent d'un côté les rivièies qui de-cendent dans le nord de la baie d'Hudson, et de Tauire celles qui s'engloulisseui dans l'océan Boréal.
Ce lut une des cimes de cette dernière chnîne que M. Wackenzie voulut gravir avec son chasseur. Ceux qui n (.ni vu que les Alpes et les Pyrénées ne peuvent se former une idée de i'asptîct de ces soliiudes hyperboréennes, de ces régions désolées, où l'on voii, eouinie après le déluge, <^(. de rares animaux « errer sur des montagnes inconnues : »
Rara per ignotos errant animalia montes.
Des nuages, ou plutôt des brouillards humides, fument sans cesse autour des sommets de ces monts déserts. Quelques rochers battus par des pluies éternelles percent de leufs flancs noircis ces vapeurs blanchâtres, et ressemblent par leurs formes et leur immobilité à des fantômes qui se regardent dans un alfreux silence.
Entre les gorges de ces montagnes on aperçoit de profondes vallées de granit, revêtues de mousse où coule quelque torrent. Des pins rachitiques, de l'espèce appelée spruce parles Anglais, et de petits étangs d'eau saumàtre, loin de varier la monotonie du tableau, en auiimentent l'uniformité et la tristesse. Ces lietix ne relenlisseni que du cri extraordinaire de l'oiseau des terres boréales. De beaux cygnes qui nagent sur des eaux sauvages, dfs bouquets de framboisiers qui croissent à l'abri d'un roc, sont là comme pour consoler le voyageur, et l'empêcher d'oublier celte Providence qui sait répandre des grâces et des parfums jusque sur ces :;fl'reuses contrées.
Mais la scène ne se montre dans toute son horreur qu'au bord même de l'Océan. D'un côte s'étendent de vastes champs de glaces contre lesquels se brise une mer décolorée, où jamais n'apparut une voile ; de l'autre s'élève une terre bordée de mornes stériles. Le long des grèves on ne voit qu'une triste succession de baies dévastées et de promontoires oiageux. Le soir, le voyag<'ur se réfugie dans quelque trou de rocher, dont il chasse Taigle marin, qui s'envole avec de grands cris. Toute la nuit il écoute avec effroi le bruit des vents que répètent les échos de sa caverne, et les gémissements des glaces qui se fendent sur ta rive.
M. Mackenzie arriva au bord de l'océan Boral le 12 juillet 1789, ou plutôt dans une baie glacée, où il aperçut des baleines, et où le flux et le reflux se faisaient sentir. Il débarqua sur une ile, dont il détermina la latitude au 69° 14' nord; ce fut le terme de son premier voyage. Les glaces, le manque de vivres, et le découragement de ses gens, ne lui permirent pas de descendre jusqu'à la mer, dont il était sans doute peu éloigné. Depuis longtemps le soleil ne se couchait plus pour le voyageur, et il voyait cet astre pâle et élargi tourner tristement autour d'un ciel glacé.
Misérable Ihey Wlin, he enlanî^Ieit in tlie gath'rins ice T.ike llieir lasl look otllK' ilrscontlins; siin ! \Vliilp. fïill ot deall), and fierce wilh tentold frost, The lon^, Ion;; night, in cuinbent o'er Iheir head, Fails horrible «.
M Malheureux celui qui, embarrassé dans les glaces croissantes, suit de ses « derniers regards le soleil qui s'enlonce sous Thorizon, tandis que, pleine de u frimas et pleine de mort, la longue, longue nuit, qui pendait sur sa tête, des- « cend horrible ! »
» TUOMPS., Winler.
En qtiittant la baie pour remonter lo fleuve et retourner au fort Chipiouyan, M. MjKkenzie dépasse qualreëiablissemenls indiens, qui semblaient avoir été réccnnneni liabilés.
«« Nous abordâmes, dit le voyajreiir, une petite tle ronde, très-rapprochéc de la rive orieiv- « taie, f-t qui, sans (loiile, avait quelqurclios»' de sacré |)()ur les Imiiens, puisque l'endroit le « plus elcve contenait un srand nombre de tombeaux. Nous y vîmes un petit canot, des « gamelles , des haquels , et d'autres ustensiles qui avaient appartenu à ceux qui ne pouvaient <i plus s'en servir; car, dans ces contrées, ce sont les offrandes accoutumées que .reçoivent les «( morts.»
M. Markenzie parle souvent de la roligîon de ces peuples et de leur vénéra* tion pour les tomlieaiix. D(»iic un malheureux sauvage bénit Dieu sur les glaces du pôle, et tire de sa propre misère des espérances d'une autre vie, tandis que l'homme civilisé renie son âme et son Créateur sous un ciel clément et au milieu de tous les dons de la Providence.
Ainsi, nous avons vu les habitants de ces contrées danser à la source du fleuve dont le voyageur nous a tracé le cours, et nous trouvons malmenant leurs tombeaux près de la mer, à l'embouchure de ce même fleuve, emblème frappant du couis de nos années, depuis ces fontaines de joie où se plonge notre enfance jnsqu à cet océan do réternilé qui nous engloutit. Ces cimetières indiens, répandus dans les forêts américaines, sont des espèces de clairières, ou de petits enclos dépouillés de leurs bois. Le sol en est tout hérissé de monticules de forme conique; et des carcasses de buflles et d'orignaux, ensevelies sous l'herbe, s'y mêlent çà et là à des squelettes humains. J'ai quelquefois vu dans ces lieux un pélican solitaire perché sur un ossement blanchi et à moitié rongé de mousse, semblable, par son silence et son attitude pensive, à un vieux Sauvage pleurant et méditant sur ces débris. Les coureurs de bois, qui fout le commerce de pelleteries, profitent de ces terrains l\ demi défrichés par la mon pour y semer en passant diflérenls sortes de graines. Le voyageur rencontre tout à coup ces colonies de végétaux européens, avec leur p<,rt, leur costume étranger , leurs mœurs domestiques , au milieu des plantes natives et sauvages de ce climat lointain. Elles émigrent souvent le long des collines et se répandent à travers h s bois, selon les habitudes et les amours quelles ont a|)poriées de leur sol natal; c'est ainsi que des familles exilées choisissent de préférenee dans le désert les sites qui leur rappellent la pairie.
Le 12 de septembre 1789, après une absence de cent deux jours, M. iVIackenzie se trouve entin au fort Chipiouyan. Je vais maintenant rendre compte de son voyage à Tocean Pacifique, montrer ce que les sciences et le commerce ont gagné aux découvertes de ce couiageux voyageur, et ce qui reste à taire pour compléter la géographie de l'Amérique sepietiirionale
J'ai déjà lait observer que la rivière de la Paix, la rivière de l'Esclave et le fleuve Mackenzie ne sont qu'un seul et même fleuve qui prend sa source dans les montagnes Rocheuses, à l'ouest, et se jette, au nord, dans les mers du pôle. C'est en descendant ce fleuve que M. Mackenzie a découvert l'océan Boréal, et c'est en le remontant qu'il est arrivé à l'océan Pacifique
Le 10 d'octobre 1792, trois ans aj)rès son premier voyage. M, Mackenzie part une seconde fois du fort Chipiouyan, traverse le lac des Moniagn» s, et gagne la rivière de la Paix. Il en refoule les eaux pendant vingt journées, et arrive le 1'^ de novembie dans un endroit où il se propose de bâtir une maison et de passer Ihiver. Il emploie toute la saison des glaces à faire le commei ce avec les Imliens, et à prendre des renseignements sur son voyage.
« Parmi les Sanvajjo'-. qui vinivnl me visiter, étaient deux Indiens des monlagnes nocliouses.
« Ils !»ieleiidNent qu'ils étaient les vrais el seul> iii(ii|:;ènes du pa.vs qu'ils inhi-
«I laienl, ajoulanl que celui qui s'étendait de là jusqu'aux montagnes offrait partout, auisi que « le haut «le la rivwi e df la Paix, le niciue asi^ecl que les envuons de ma résidence; que le « pa.vs «l;iil rempli d'animaux, mais <|ue la navigation de la rivière éiait interrompue, près « des monlagut^s el dans les montagnes inéii^e, par des écueils multiplies el de grandes « cascades. . ,
«' Ces Indiens m'anprirent aussi qu'on trouvait du côté'du midi une autre grande rivière qni «< coiii.iit vers le sud, et sur les bords de laquelle on pouvait se rendre eu peu de temps, en ira- «< versant les montagnes.
500 MÉLANGES LITTÉKAIRES.
<( Le 20 avril fl793), la rivière é^ait encore couverle. de glace Sur l'autre rive, on vovaii (ieg « plaines cliarmanles; les arbres buirgeonnaienl, et plusieurs plantes commençaieiil à fleurir, »
Ce qu'on appelle le grand dégel, d;ms l'Amériqfie sepienirionnle , offre aux
yeux d'un Européen un speclacle non ni(»ins pouipeux qu'exlriiordinaire
Dans les prenners quinze jours du mois d'avril, les nuMges , qui jusque-là venaient rapidenieiii du nord-ouest , s'arrêtent peu à peu <ians les cicux, et flottent qu< Ique temps incerliins dans leur course. Le colon soi t de sa €a4)ane et va sur ses défnchemenls examiner le désert. Bienlôt on entend un cri : Voilà la brise du sud-est l A l'instant un vent tiède tombe sur vos mains et sur votre visage, et les nuages commencent à refluer lentement vers le st ptentrion. Alors tout change dans les bois et dans les vallées. Les angles moussus des rochers se montrent les premiers sur luniforme blancheur des frimas; les flèches rougcâlres de^ sapins apparaissent t'.nsuite, et de précoces arbrisseaux renjplacent, par des festons de fleurs, les cristaux glacés qui pendent à leur cime.
La nature, aux approches du soleil, enir'ouvre par degrés son voile de neige. Les poètes américains pourront un joue la < ompaier à une é[)ouse nouvelle, qui dépouille timidement et comme à regret sa robe virginale, décelant en parlie et essayant encore de cacher ses cliarnies à son époux.
C'est alors que les Sauvages dont M. Mackenzie allait visiter les déserts sortent avec joie de leurs cavernes. Comme les oiseaux de leurs dimits, l'hiver les rassemble en troupe, et le printemps les disperse : chiique couple retourne à son bois solitaire, pour bàlir son nouveau nid et chanter ses nouvelles amours.
Cette saison, qui met tout en mouvement dans les forêts américaines, donne le signal du dépari à notre voyageur. Le jeudi 9 mai 1793, M. INLn kcnzie s'embarque dans un canot d'écorce avec sept Canadiens ei deux chasseurs sauvages. Si des bords de la rivière de la Paix il avait pu voir alois ce qui se passait en Europe (liez une grande nation civilisée, la hulte de TEsquinuiu lui eût semblé préférable au palais des rois, et la solitude au commerce des hommes.
Le traducteur du voyage de M. MacLuzie observe que les compagnons du marchand anglais, un seul excepté, éiaicni tous d'origine française. Les Français s'habituent facilement à la vie sauvage et sont fort aimé^ des Indiens.
Lorsqu'en 1729 le Canada tomba entre les mains des Anglais, les naturels s'aperçurent bientôt du cliangemenl de leurs hôtes.
« Les Anglais, dit le père Cliarlevoix, dans le peu de temps qu'ils furent maîtres du pays, ne « surent pas gagner l'aliection des Sauvages : les Hurons ne parurent point à Québec ; les iiu- « très, plus voisins de cette capitale, et dont plusieurs, pour des inecontentfinents |)articulieis, « s'étaient ouvertement déclarés contre nous à l'approche de l'escadre anglaise, s'y montrèrent « même assez rarement. Tous s'étaient trouvés un peu déconcertes lorsque, ayant voulu preu- « dreavecces nouveaux venus les mêmes libertés que les Français ne lais.'iienl aucune ditii— « culte de leur permettre, ils s'aperçurent qu'' ces m uiières ne leur plaisaient pas.
« Ce lut bien pis encore au bout de quelque temps, lorsqu'ils se virent chassés à coups de « bâton des maisons où jusque-là ils él;iient entres aussi librement que dans leurs cab.iues Ils €< priienldjuc le parti de s'éloigner; et rieu ne les a, dans la suite, attaches plus ioriemenl à « nos intérêts que cette différence de manières et de caractère des deux peuples qu'ils ont vus <( s'établir dans leur voisinage. Les missionnaires, qui lurent bientôt insliuils de l'impression <( qu'elle avait déjà laite sur eux, surent bien en profiter popr les gagner à Jésus-Christ et pour «I les affectionnera la nation Irauçaise, »
Les Français ne (herchenl point à civiliser les Sauvages, cela coûte trop ac soins ; ils aiment mieux se f.iiie Sauvages eux-ntêmes. Les forêts n'ont |»oint de chasseurs plus adroits, de guerriers plus intrépides. On les a vus supporter les tourments (lu bûcher aver une consiance (pii élonnaii jusqu'aux lro(|uois, et malhiuieusenteiit devenir qmlquelois aussi barbares que leurs bourreaux. Serait-ce que les exirémités dii cercle se rappiochent, et que le derniei' (hgré de la civilisalion. comme 1» perfection de lait, louche de près la nature? ou plutôt est-ce une sorte de tal« ni universel ou de mobilité de mœurs qui rend le Français propre à tous les climats et à tous les genres de vie ? Quoi qu'il en soit, le Fiançais et le Sauvage ont lu même bravoure, la même indillcicnce
pour la vie, la même imprévoyance du lendemain, la même haine du iravaii, la même farililé à se dégoûter des biens qu'ds possèdcn:, la mêMH coiisiance en amitié, la même légèreté en amour, le même goût pour la danse et pour la guerre, pour les faiii^ucs de la chasse et les loisir» du (esiin. Ces rapports dMiumcur entre le Fraiiç.us et le Sauvaiie leur donnent nn ; r;;nd [lenehant l'un pour l'autre, et ioul aisémenidc l'hahiiant de Paris un coureur de bois canadien.
M. Mackenzie remojile la rivière de la Paix avec ces Français-Sauvages, et décrit la beauie delà nature autour de lui.
« De l'endroit d'où nous étions partis le matin, jusque-là, la rive occidentale présente le plus « beau pa.v sage que j'aie vu. Le terrain s'élève par gradins à une liaui; ii- considérable, et o selend à une très-grande dislance. A chaque gradin on voit de petits espaces doucement in— « clines, et ces espaces sont entrecoupés de rociiers perpendiculaire^ qui s'élèvent jusqu'au « dernier sommet, ou du moins aussi loin que l'œil peut le disUnguer. Ce Sf»ectacle niagnifique « est décoré df toutes les espèces d'arbres, est peuplé de tous les genres d'animaux que puisse « produite le pa}s. Des bouquets de peupliers varient la scène, et dans les intervalles paissent « de nombreux troupeaux de btilïles et d'elaiis. (>es derniers cherchent toujours le» iiauteurs et M les sites escar|)és, tandis que les autres prêtèrent les plaines.
«« Lorsque je traversai ce canton, les femelles des bulïies étaient suivies par leurs pelitsqui' « bondissaient autour d'elles, et les femelles d'élans nedc\aient pas tarder à avoir des faons. « Toute la campagne se paraît delà plus riihe verdure; les arbres qui fleurissent étaient prêts u à s'épanouir, et le velouté de leurs branches, réfléciiissant le soir et le malin les ra>ons obli- « ques de l'astre du jour, ajoutait à ce spectacle une niagniticeoce que nos expressions ne peu- « vent rendre. »
Ces paysages en amphithéâtre sont assez communs en Amérique. Aux environs d'Apalachucla, dans les Flori<tes, le terrain, à partir du Heuve Cliala- Uclie, s'élève graduellement, et monte dans les airs en seretiraiità l'horizon ; mais ce nesl pas par une inclinaison ordinaire, comme celle d'une vallée; c'est par des terrasses posées régulièrement les> unes au-dessus dcb auircs comme les jardins artificiels de quelque puissant potentat. Ces terrasses sont plantées darbres divers et arrogées d'une multitude de fontaines, dont les eaux, expcisées au soleil levant, builent parmi les gazons <>u ruissellent en filets d'or le long des roehes moussues. Des blocs de granit surnmntent cette vaste structure, et sont eux-mêmes dominés par de grands sapins. Lorsque du bord de la rivière vous découviez cette superbe échelle et la cime des rochers qui la couronnent au-dessus des nuages, vous cioiriez voir 1^ sommet des colonnes du temple de la nature et le magnilique perron qui v conduit.
Le voyageur arrive au pied des montagnes Rocheuses, et s'engage dans leurs détours. Les obstacles et les périls se multiplient ; là on est obligé de porter les bagages par terre, pour éviter iW'>, cataractes et des rapides ; ici on refoule l'imiétuosiié du couiani, en halaut péniblement le canot avec une COI d< Ile.
Il faut enicndre M. M ickenzie lui-même :
« Quand le canot tut rechargé, moi et ceux de mes gens qui n'avaienî pas besniii d'v rester,
« nous sui\imes le bordde la jivieie rei;iis si eieve au-dessus de l'eau, que les hommes
« qui conduisaient lecanol et iioi!!,laienr, nue pointe lu- purent [tas m'eiilciul: e Ii.!>.i|ue je ieur « chai de toute ma Ibrce de mettre à terre une pariie t'e la c;u-gaison, pour.alleger le canot.
u Je ne pus alors m'empêcher d'eiirouver beaucoup d'anxiéie ru vo\.!ul comiueri .Mion enlren prise éiail hasardeuse. La rupluredela covdelle, ou un taux pas ue ceux qui la luaient, au- « rait lait perdre le canot et tout ce qui était dedans. Il Irancliil l'ecu.il -.tus r-.icideut, mais il «< fut bientôt exposé à de nouveaux périls. Des pierres, les unes grosses, les autres petites, roua laient sans c» sse du haut des rochers, de sorte que ceux qui balaient le cano au-d-ssous Cl couraient le plus giand lisqu -d'ère écrases; en nuire, la peiiledu terrain les exposait à lom- €( ber dans l'eau à chaque pas En les vo>anl, je tremblais ; et quand je les perdais de vue, mon u inquiétude ue me quittait pas. »
Tout le passage de M. Madvcnzie à travers les montngnos Rocheuses est d'un giand inléiêt. Tantôt, pour se frayer un chemin , il est forcé .1 abattre des forêts et de tailler d( s marches dans les hautes fa aises ; :;:nlôt il saule de rocheis en rochers au péril de .ses jours, et reçoit l'un après Tauirc ses compagnons sur ses ép.iules. La cordelle se ro-upt, le canot heurle des écueils ; les Canadiens se découragent, et-ieliisent d'aller plus loin. En vain M. Mackenzie i'éijarc dans le désert pour découvrir le passage au lleuve de l'ouest 3
quelques coups de fusil, qu'il entend avec effroi retentir dans cos lieux solitaires, lui font supposer rapproche des Sauvages ennemis. Il monte sur un grand arbre ; mais il n'aperçoit que des monts couronnés de neige, au milieu de laquelle on distingue quelques bouleaux flétris, et, au-dessouS; des bois qui se prolongent sans fin.
Rien n'est triste comme l'aspect de ces hois, vus du sommet des montagnes, dans le Nouveau-Monde. Les vallées que vous avez. traversées, et (;ue vous dominez de toutes paris, apparaissent au-dessous de vous régulièrement ondées, comme les houles de la mer après une tempête. Elles semblent diminuer de largeur à mesure qu'elles s'éloignent. Les plus voisines de votre œil sont d'un vert rougeâlre; celles qui suivent prennent une légère teinte d azur; et les dernières forment des zones parallèles d'un bleu céleste.
M. Mackenzie descend de son arbre, et cherche à rejoindre ses compagnons* Il ne voit point le canot au bord de la rivière : il tire des coups de fusil, mais on ne répond point à son signal. Il va, revient, monle et descend le long du fleuve. Il retrouve enfin ses amis ; mais ce n'est qu'après vingt-quatre heures d'angoisses et de mortelles inquiétudes. Il ne tarde pas à rencontrer quelques Sauvages. Interrogés par le voyageur, ils feignent d'abord d'ignorer l'exisiei ce du fleuve de l'ouesi ; mais un vieillard, bieniôt gagné par les caresses et les présents de M. Mackenzie, lui dit, en moutiant de la main le haut de la rivière de la Paix :
« Il ne faut traverser que trois petit lacs et autant de portages pour attein- « dre à une petite rivière qui se jette dans la grande. »
Qu'on juge des transports du voyageur à cette heureuse nouvelle ! il se hSte de se rembarquer av«;c un Indien, qui consent à lui servir de guide jusjju au fleuve inconnu. Bientôt il quille la rivière de la Paix, entre dans une autre petite rivière qui sort d'un lac voisin, traverse ce lac, et de lacs en lacs, de rivières en rivières, après un naufrage et divers accidents, il se trouve enfin, le 18 de juin 1793, sur le Tacoutché-Tessé, ou le fleuve Colombie, qui porte ses eaux à l'océan Pacifique.
Entre deux chaînes de montagnes s'étend une superbe vallée qu'ombragent des forêts de peupliers, de cèdres et de bouleaux. Au-dessus de ces forets moitient des col( ulcs de fumée qui décèlent au voyageur les invisibles habitants de ces déserts. Des argiles rouges et blanches, placées dans l'esca peinent des montagnes, imitent çà et là des ruines d'anciens châteaux. Le fleuve Colombia serpente au milieu de ces belles retraites ; et, sur les îles nombreuses qui divisent son cours, on voii de grandes cabanes à moitié cachées dans des bocages de pins, où les naturels viennent passer les jours de l'été.
Quelques Sauvages s'étant montrés sui la rive, le voyageur s'en approcha, et parvint à Tirer d'eux qiiehju». s renseignements utiles.
« La rivière , dont le cours est Irès-étendu, lui dirent les indigènes, va vers le soleil du midi ; « et, selon ce que nous avons appris, des liouimes blancs bâiissenl des maisons à son embou- « cliure. Les eaux coulent avec une fore»; toujours ésale; m.iis il y a trois endroits où ks rns- « cades et des courants extrêmemput rapides en inlercepenl la navigaliou. Dans les trois « endroits, les eaux se piécipil»'nl par-drssns des roclu-rs perpendiculaires, beaucoup plus li.nils « et plus escarpés que dans le haut de la rivière; mais , inleiiendammenl des dilticultés ei «les M dangers de la navigation, il faut combattre les divers habitants de ces contrées, qui sont Irès- « nombreux- »
Ces détails jetèrent M. Mackenzie dans une grande perplexité, et découragèrent de nouveau ses comp gnons. Il cavha le mieux qu'il put son inquiétude, et suivit en(;ore penlant quel(jue temps le cours des eaux. Il rencontra d'autres indigènes qui lui confirmèrent le récit des premiers, mais qui lui dirent (jue s'il voulait quitter le fleuve, et marcher droit au couchant a iiavcrs les bois, il arriverait en peu de jours à la mer par un chemin fort aisé et fort connu des Sauvages.
M. Mackenzie se détermine à prendre aussitôt celte nouvelle roule. Il icmonle le fleuve jusqu'à renibouchure d'une petite rivière qu'on lui avait iiiiiquée, et, laisbauL là son canot, il s'enfonce dans les bois, sur la foi d un
Mî^lLANGKS LITTÉRAIRES. 503
Sauvage qui lui servait de guide, el qui, au moindre caprice, pouvait le livrer à des hordes ennemies, ou l'abandonner au milieu des déserts.
Chaque Canadien portait sur ses épaules une charge de quatre-vingt-dix livres, indépendamment de son fusil, d'nn peu de poudre el de quelques balles. M. Mackenzie, oulre ses armes et son téhscope, portait lui-ménie un fardeau de vivres et de quincailleries, du poids de soixante- dix livres.
La nécessité, la fatigue, et je ne sais quelle cor)fiance qu'on acquiert pari accoutumance des périls, ôtèreni bientôt à nos voyageurs toute inquiétude. Après de longues journées de marche au travers des buissons et des halliers, tantôt exposés à un soleil brûlant, tantôt inondés par de grandes pluies, le soir ils s'endormaient paisiblement au chant des Indiens.
«Il consistait, (iit M. Mackenzie, en sons doux, mélancoliques, d'une mélo- « die assez agréable, et ayant quelque rapport avec le chant de l'Eglise. » Lorsqu'un voyageur se réveille sous un arbre, au mdieu de la nuit, dans les déserts de l'Amérique; qu'il entend le concert lointain de quelques Sauvages, entrecoupé par de longs silences et par le murmure des vents dans lu foret, rien ne lui donne plus l'idée de cette musique aérienne dont parle Ossian, et que les bardes décédés font entendre, aux rayons de la lune^ sur les sommets du Slimora.
Bieniôt nos voyajjeurs arrivèrent chez des tribus indiennes, dont M. Mackenzie cite des traits de mœurs fort touchants. Il vit une femme presque aveugle, et accablée de vieillesse, que ses parents portaient tour à tour, parce que l'âge l'empêchait de marcher. Dans un autre endroit, une jeune femme avec son enfant lui présenta un vase plein d'eau, au passage d'une rivière, comme Rébecca pencha son vase pour le serviteur d'Abraham au puits de Nachor, et lui dit : Bibe, quin et camelis tuis dabo potum. « Buvez, je donnerai ensuite à boire à vos chameaux. »
J'ai passé moi-même chez une peuplade indienne qui se prenait à pleurer à la vue d'un voyageur, parce qu'il lui rappelait des amis partis pour la Contrée des âmes el depuis longtemps en voyage.
« Nos sjuides, dit M. Mackenzie, ayant aperçu des Indiens. . . . hâtèrent le pas pour les u lejoiiidi H. A leur approche, l'un des élransers s'avança avec une hache à la main. Celait le « seul hornme de la troupe. Il avait avecluideux femmes el deux entants. Quand nous les joi- « gnîmes, la plus â^ée des femmes, qui probablement était la mère de l'homme, s'occupait à «• arracher l»s mauvaises herbes dans un espace circulaire d'environ ciuq pieds de diamèUe, et « notre présence n'iuterrompii point ce travail, pr^scr-il par le respect dû aux morts. C'est dans « ce lieu , objet des tendres soins de celte femme, qu'étaient les restes d'un époux el d'un fils ; <i et toutes les fois qu'elle y passait, elle s'arrêtait pour leur payer ce pieux tribut. »
Tout est important pour le voyageur des déserts. La trace des pas d'un homme, nouvellement imprimée dans un lieu sauvage, esi plus intéressante pour lui que les vestiges del'anticiuitédans les champs de laGrèce. Conduit par les indic s d'une peuplade voisine, M. Mackenzie traverse le villaged'une nation hospitalière, où chaque cabane est accompagnée d'un tombeau. De là, après avo r franchi des montagnes, il atteint les bords de la rivière du Saumon, qui se décharge dans l'océan Parifiqrre. Un peuple nombreux, plus propre, mieux vêtu et mieux logé que les autres Sauvages, le reçoit avec cordialité. Un vieillard perce la foule et vient le pusser dans ses bras ; on lui sert un grand festin, on lui fournit des vivres en abondance. Un jeune homme détache un beau manteau de ses épaules, pour le suspendre aux siennes. C'est presque une scène d'Homère.
M. Mackenzie passa plusieurs jours chrz cette nation. Il examina le cimetière, qui n'était qu'un grand bois de cèdres où l'on brûlait les morts ; el le temple où l'on célébrait deux fèies chaque année, l'ime au printemps, l'autre en autonme. Taudis qu'il parcourait l- village, on lui amena des malades pour les guérir : naïveté touchante d'un peuple thi'z qui Ihomme est encore cher à l'homme, eKjui ne voii(|u'uii avantage dans la supériorité des lumières, celui de soulager des malheureux.
Enfin le chef de la nation donne au voyageur son propre fils pour l'accompagner, et un canot de cèdre pour le conduire à la mer. Ce chef raconta à
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M. Mackenzîe que, dix hivers auparavant, s'éiaiu enribarqné dans le même canot avec quarante Indiens, il avait renconlré sur la côle <leux vaisseaux remplis d'hommes blancs ; c'était le bon Toolec *, dont le souvenir sera longtemps cher aux peiiplos qui habiU'ntles l)ord> de l'océan Pacifique.
te samedi 20de,juillet 1793, à huit heures duraatin, M. Mackenziesortitdela rivière du S.*u)non pour entrer dans le bras de mer où celte rivière se jette par plusieursembouchures.il seraii inutile de le suivre dansl i navigation de cette baie, où il trouva partout des traces du capitaine Vancouver. Il observa la latitude à 52 âl' 3o", et il écrivit avec du vermillon sur un rocher : Alexandre Macksnzie est venu du Canada ici par terre, le 'i'i juillet 1793.
Les découvertes de ce voyageur offrent deux résultats très-importants, l'un pour le commerce, l'autre pour la géographie. Quant au premier, M. Mackenzie s'en explique lui-même :
n En ouvrant cette communication entre les deux océans , et en formant «les établissements « réguliers dans l'inlérieur du pays et aux deux extrémités de la roul^', ainsi que tout le long n des côtes ei des îles voisines, on seraii entièrement maître de toul le commerce des pelleteries a de l'Amérique septentrionale, depuis le quarante-huiiième degré de latitude jusqu'au pôle, «« excepté la partie de la côte qui appartient aux Russes, dans l'océan Pacifique.
« On peut ajouter à cet avantage celui de la pêche dans les deux mers, et la facilité d'aller <« vendre l^s ppllet< ries dans les quatre parties du globe. Tel est le champ ouvert à une enlre- <( prise commerciale. Les produits de cette entreprise seraient incalculables, si elle était souci tenue par une partie du crédit et des capitaux dont la Grande-Bretagne possède une si grande u accumulation. »
Ainsi l'Angleterre voit, par les découvertes de ses voyageurs, s'ouvrir devant elle une nouvelle route à ses comptoirs des Indes et de la Chine.
Quant aux progrès de la géographie, qui, en dernier résultat, tournent égale* ment au pn.fitdu commerce, le voyage de M. Mackenzie â l'ouest est, sous ce point de vue, moins important que' son voyage au nord. Le capitaine Vancou* ver avait suflisamment prouvé qu'il n'y a point de passage sur la côle 0( cidentale de l'Amérique, depuis Nooatka Sund jusqu'à la rivière de Cook. Grâce aux travaux de M. Mackenzie, ce qui reste maintenant à faire au nord est trèspeu de-chose.
Le fond de la baie du Refus se trouve à peu près parles 68" de latitude nord, elles 85° de longitude occidentale, méridien de Oreeiiwich.
En 1771, Hearne, parti de la baie d'Hudson, vit la mer à l'embouchure de la rivière des Mines de Cuivre, à peu près par le 69" de latitude, et par le 1 10" et quelques minutes de longitude.
Il n'y a donc que cinq ou six degrés de longitude entre la mer vue par Hearne et la mer du fond de la baie d'Hudson.
A une laiitude si élevée, les degrés de longitude sont fort petits. Supposezles dé douze lieues, vous n'aurez guère plus de soixante-douze lieues à découvrir entre les deux points indiqués.
A cinq degrés de longitude, à l'ouest de l'embouchure de la rivière des Mines de Cuivre, M. Mackenzie vient xle découvrir la mer par les 69° 7' nord.
Eti suivant notre premier calcul, nous n'aurons que soixante lieues de côtes inconnues entre la mer de Hearne et celle de M. Mackenzie *.
Continuant de loucher à Toccideni, nous trouvons enfin le délroit de Behring. Le capitaine C(.ok s'est avancé au delà tle ce détroit jusqn au 69* ou 70' degré delaiitude nord, et am'ilS^ de longitude occidentale. Soixante-douze lieues, ou tout au plus six degrés de longitude, séparent l'océan Boréal de Cook de l'océan Boréal de M. Mackenzie.
Voilà donc une chaîne de points connus, où Ton a vu la mer autour du pôle, sur le côté seplentri(mal de l'Amérique, depuis le fond du délroit de Behriwg jusqu'au fond de la baie d'Hudson. Il ne s'agit plus que <le franchir par terre les trois iniervalles qui divisent ces points lel qui ne peuvent pas composer entre eux plus de 250 lieues d'étendue), pour s'assurer que le continent de
" ï,e capitaine Cook.
3 Tous ces calculs ne sont pas exarts, et les découvertes du capitaine Franklin et du capitaine Parry oui rcyaudu une grande clarté sur la géographie de ces régions |»olaires.
l'Amérique est borné de toutes parts par lOcéan, ei qu'il règne à son extréniité septentrionale une merpeul-élre accessible aux vaisseaux.
Me pei mellra-l-on une réflexion ? M Mackenzie a fait, au profit de l'Angleterre, des découvertes que j'avais enlrepris( s ei proposées jadis au gouvernement, pour l'avantage de la France. Du moins le projet de ce voyage, qui vient d'être achevé par un étranger, ne paraîtra plus chimérique. Comme d'autres sollicitent la fortune et le repos, j'avais sollicité l'honneur de porier, au péril de mes jours, des noms français à des mers inconnues, de donner à mon pays une colonie sur l'océan Pacifique, d'enlever les trésors d'un riche commerce à une puissance rivale, et de l'empêcher de s'ouvrir de nouveaux chemins aux Indes.
En rendant cAmpte des travaux de M. Mnekenzie, j'ai donc pu mêler mes observations aux siennes, puisque nous nous sommes rencontrés dans les mêmes desseins, et qu'au momem où il exécutait son premier voy;'g*î, je parcourais aussi les déserts de l'Amérique; mais il a clé secondé dans son enir.prise; il avait derrière lui des amis heureux et une patrie tranquille : je n'ai pas eu le même bonheur.