DE M. LE VICOMTE DE BONALD
Novembre Î802.
<« Peu d'hommes naissent avecime disposition particulière etdéierininée à un seul obj»'!, qu'on appelle laleril; bierilaii delà nature, sides circonstances lavoiables en secondent le developpeiiieiii, en [lermetlent l'emploi; malheur réel, tourment de l'iiomme, si elles le cor.lrarient. »
Ce pa'^sage est tiré du livre même que nous annonçoiis aujourd'hui au public. Rien n'est plus touchant et en même temps plus triste que les plaintes invohmiaires qui écluippent quelijuefois au véritable talent. L'auicur de la Législation primitive , comme tant d'écrivains célèbres, seutble n'avoir reçu les dons de la nature que pour en sentir les dégoûts. Comme Epicièle, il a pu réduire la philo-ophie à ces deux miximes : «Souffrir ei s'abstenir,» àvs^ou îcat aTws'xou. C'est dans l'obscure chaumière d'un paysan d'Allemagne, au fond d'une terre étrangère, qu'il a composé sa Théorie du pouvoir politique et religieux^; c'est au iiiilieu de toutes les privations de la vie, et encore sous la menace d'une loi de proscription, qu'il a ptiblié ses observalions sur le divorce; traité admirable, dont les dernières pages surtout sont un modèle de celte éloquence de pensées, bien supérieure à l'éloquence de mots. ♦ tqui soumet tout, comme le du Pascal ,. par droit de puissance; enfin c'est au moment où il va abau'ionner Paiis, les htires , et pour amsi dire son génie, qu'il notis donne sa Législation primitive : Platon couronna ses ouvrages par ses Lois, et Lycurgiie s'exila de Laeédénione après ;ivoir élabli les siennes. Malheureusement nous n'avons pas, comme les Sp;irtiaies, juré d'observer les saintes lois de notre nouveau législateur. Mais que M. de Bonald se rassure : quand on joint comme lui l'autorité des bonnes moeurs à l'autorité du génie; quand on n'a aucune de ces faible ses qui prêtent des armes à la calonmie et consolent la médiocrité, les obsi.ieles loi ou tard s'évanouissent, et l'on arrive à cette position où le talent n'est plus un malheur, mais un bienfait.
Les jugements que l'on porte sur noire littérature moderne nous semblent un peu exagérés. Les uns prennent notre jargon sci<nli(ique ei nos phrases amp(»ulées pour les progrès des lumières et do génie; seioo eux, la langue et la raison ont lait un pas depuis Bo>sucl et Racine : f\m\ pas! Les autres, au conirairc, ne trouvent plus rien de passable ; ei, si on veut les en croire, nous n'avons pas un seul bon écrivain. Cependant n'est-il pas à peu prè.s certain qu'il y a eu des époques en France où les lettres ont été au-dessous de ce
» Cet ouvrage, qui parut en t79n, fut supprimé par le Directoire, et n'a pas été réimprimé.
qu'elles sont aujourd'hui? Sommes-nous juges compétents d;-ns celle cause, et pouvons-nous bien apprécier les écrivains qui vivent avec nous ? Til auteur conleniporain dont nous sentons à peine la v;ileur sera peui-éire un jour ta gloire de noire siècle. Combien y a-t-il d'années que les grands hdmmrs du siècle de Louis XIV sont mis à leur véritable plare? Racine et la Bruyère furent presque niéconnus deleur vivant. Nous voyons Rollin, cri homme plein de goût et de savoir, b;ilancer le mérite de Flécliier et de Bossuet. et faire assez comprendre qu'on donnait généralement la préférence au premier. La manie de tous les âges a été de se plaindre de la rareté des bons écrivains et des bons livres. Que n'a-t-on point écrit contre Télèmaque , contre les Caractères de la Bruyère, contre les chefs-d'œuvre de Racine ! Qui neconndt lépigramme sur Aihalie? D'un autre côté, qu'on lise les joui naiix du dernier siècle; il y a plus, qu'on lise ce que la Bruyère ei Voltaire ont dit eux-mêmes de la litléraiure de leur temps : pourrai! on croire qu'ils parlent de ces tem s ( ù véeureni Fénélon. Bossuet, Pascal , Roileau , Racine, Molière, la Fontaine, J.-J. Rousseau, Buffon et Montesquieu?
La littérature française va cha'iger de face ; avec la révolution vont naître d'autres p/nsées, d'autres vues des choses et des hommes. Il est ai>é de prévoir que les écrivains se diviseront. Les uns s'efforceront de sortir des anciennes routes ; les antres tâcheront de suivre les antiques modèles, mais toutefois en les présentant sous un jour nouveau. Il est assez probable que les derniers finiront par l'emiiorer sur leurs adversaires, parce qu'en s'appuyant sur les gi andes traditions et sur les grands houimes, ils auront des guides bien plus sûrs et des documents bien plus féconds.
M. de Bonnid ne contribuera pas peu à cette victoire : déjà ses idées commencent à se rép;)ndre; on les retrouve par lambeaux dans la plupart <les journaux et des livres du jour. I! y a de certains sentiments et de certains styles qui sont pour ainsi dire contagieux, et qui ( si l'on nous pardonne l'expression) teignent de leurs couleurs tous les esprits. C'est à la fois un bien et un mal : un mal, en ce que cela dégoûte l'éciivain dont on fane la fraîcheur et dont on rend l'originciliié vulgaire ; un bien, quand cela sert à répandre des vérités utiles.
Le nouvel ouvrage de M de Bonald est divisé en quatre parties : La première ( comprise dans le discours préliminaire) traite du rapport des êtres et des principes IbiKiamenlaux de la législaiion ; La seconde considère l'état ancien du ministère public en France; La troisième regarde l'éducalion publique ;
Et la quatrième examine I éiat deTEurope chrétienne et ninhoméfane. Si dans l'extrait que l'on va donner de la Législation primitive on se permet quelquefois de n'être pas de l'opinion de l'auteur, il voudra bien le pardonner. Combattre un homme tel que lui, c'est lui préparer de nouveaux triomphes.
Pour remonter aux principes de la législation, M. de Bonald commence par remonter aux principes des êtres, afin de trouver la loi primitive, exemplaire éternel des lois humaines, qui ne sont bonnes ou mauvaises qu'autant qu'elles se rapprochent ou s'éloignent de cette loi, qui n'est qu'un écoulement de la sagesse divine... Lex..> rerum omnium piincipem exprès/! a naturam , ad guam leges hominum diriguntur, quœ supplicio improbos afficiunt, et defendurit et tuentur bonos^. M. de Bonald trace rapidement l'histoire de là philosophie, qui, selon lui, voulait dire chez les anciens amour de la sagesse, et parmi nous recherche de la vérité. Ainsi les Gi ces faisaient consister la sagesse dans la pratique des mœurs, et nous dans la théorie. «Notre philosophie, dit l'au- « leur, est vaine d.ms ses pensées, superbe dans ses discours. Elle a pris des « stoïciens l'orgueil, et des épicuriens la licence. Elle a ses sceptiques, ses « pyn houiens, ses éch ctiques ; et la seule doctrine qu'elle n'ait pas embrassée « est celle des privations. »
Sur la cause de nos erreurs, M. de Bonald fait cette observation profonde: * ClC, de Leg., lih. ii.
a On peut préjuger en physique des erreurs particulières; oo doit préjuger « en morale des vérités générales; et c'est pour avoir fait le connaire, pour « avoir préjugé la vérité en physique, que le genre humain a cru si longtenips « aux absurdités de la physique ancienne ; comme c'est pour avoir préjugé « l'erreur dans la morale générale des nations que plusieurs ont, de nos jours, a fait naufrage. »
L'auieur est bientôt conduit à l'examen du problème des idées innées. Sans embrasser l'opinion qui les rejette, ni se ranger au parti qui les adopte, il croit que Diru a donné aux honnnt'S en général, ei non à l'homme en particulier, une.corlaine quantité de principes ou de sentiments innés (tels que révélation de 1 Être suprême, de l'immorialité de l'âme, des premières notions de la morale, <tc.), absolument nécessaires à l'établissement de l'ordre social. D'où il arrive qu'on peut trouver à la rigjieurun homme isolé qui n'aii aucune connaissance de ces principes, mais qu'on n'a jamais rencontré une société d'hommes qui les ail totalement ignorés. Si ce n'est pas là la vérité, convenons du moins qu'un esprit qui sait produire de pareilles raisons n'est pas un esprit ordinaire.
De là M. de Bonald passe à l'examen dun autre prinripe sur lequel il a élevé toute sa législaiion, savoir : Que la parole a été enseignée à l'homme, et quHl n'a pu l'inventer lui-même.
Il reconnaît trois sortes de paroles, le geste, la parole et l'écriture. • Il fonde son opinion sur des raisons qui paraissent d'un très-grand poids :
1° Parce qu'il est nécessaire de penser sa parole, avant de parler sa pensée;
2" Parce que le sourd de naissa nce qui n'entend pas la parole est muet, preuve que la parole est une chose apprise et non inventée ;
3° Parce que si la parole est d'invention humaine, il n'y a plus de vérités nécessaires, etc.
M. de Bonald /evient souvent à cette idée, d'où dépend, selon lui, toute la coniroverse des théistes, et des athées, des chrétiens et des philosophes. On peut dire en efF( tque s'il était prouvé que la parole est révélée et non inventée, on aurait une preuve physique de l'existence de Dieu, et Dieu n'aurait pu donner le verbe à l'homme sans lui donner aussi des règles et des lois. Tout deviendrait positif dans la société ; et c'était déjà, ce nous semble, l'opinion de Platon et du philosoi he romain : Legem neque hominum ingcniis excogitatam, neque scilum aliquod esse populorum, sed œternum quiddam, etc.
Il devenait nécessaire à M. de Bonald de développer son idée, et c'est ce qu'il a fait dans une excellente dissertation qui se trouve au second volume de son ouvrage. On y remarque cette comparaison, que 1 on croirait traduite du Phédonou de la République :
<( Cette conifS|>on(lance naturelle et nécessaire des pensées et des mots qni les expriment, et celit' iiéccs.'iile de la paiole pour rendre présenles à re^inii ses propres pensées el les pensées
desauires, peuvent élre rendues sensibles par une couiparaisou donl l'exlrême
exacliUide prouverait toute seule une analogie parfaite entre le&lois de notre être intelligent et celles de notre élre pli}si<|ue.
««&i, je suis dans un lieu obscur, je n'ai pas la vision oculaire, ou la connaissance par la vue de l'exisîence des ccrps qui sont [)rés <!e moi, pas même de mon propre corps ; et sous ce rapport ces êtres sont à mon ép;ard comme s'ds n'étaient pas. Mais si la Imniere vienl tout à coup a paratre, tous les objets en reçoivent unecoideur relative, pour diacun, à la conlexinre parllculièrc de sa surface; chaque corps se produit à mes} eux, je les vois tous; et je juge les rajtports de forme, d'elen-lue, de distance que ces cor|)s ont entre eux el avec le mien.
« ^olre eulendeuienl est ce lieu obscur où nous n'apercevons aucune idée, pas mênie celle 4e notre propre inielligence, jusqu'à ce que la parole, peiiêiraut par le sens <le l'ouïe ou de la %ue, poi le 1.1 lumière dans les ténèbres, et appelle, pour ainsi dire, ch.inm* idée , qui répond eonmie les étoiles dans Job :Me voilà! Alors seulement nos idées sont exprimées : nousa\ons la conscience ou la connaissance de nos pensées, et nous pouvons la donner aux anlie>; alors •eulement nous nous «drfoiM nous-mêmes, nous idéons les autres êtres et les rapports qu'ils ont entre eux el avec nous; el de même que l'œd dislingue chaque corps à sa couleur, l'esprit distingue chaque idée à son expression.»
Trouve-t-on souvent une aussi puîssnnte métaphysique unie à une si vive cxiiiession? Chaque idée qui répond à la parole comme les étoiles dons Job : Mk voila, n'esl-^iic pas la un ordre de pensées bien élevé, un caractère (ie
Style bien rare ? J'en appelle à des liommes plus habiles que moi : Quantum eloquentia valeat, plurihus credere potest.
<:epen(lant nous oserons proposer qiielques doutes à l'auteur, et soumettre nos; observations à ses lumières. Nous reconnaissons, comme lui, le principe de la transmission ou de renseignement «le la parole. Mais ne pose-l-il pas trop rigoureusement le principe? En en faisant la seule preuve positive de l'existence de Dieu et des lois londamenlales de la société, ne met-il pas en péril les pins grandes vérités, si l'on vit^nt à lui contester sa preuve unique ? La rason qu il tire des sourds-muets, en faveur de l'enseignement de la parole, n'est peut-être pas assez coiivaincante ; car on peut lui dire: Vous prenez un ixcmple dans une exception, et vous allez chercher une preuve dans une imperfection de ia nature. Supposons un homme sauvage, ayant tous ses sens, mais point encore la parole. Cet homme, pressé par la faim, rencontre dans les forêts un objet propre à la satisfaire ; il pousse un cri de joie en le voyant, ou en le portant à sa bouche. N'est-il pas possible qu'ayant entendule cri, le son tel quel, il le retienne et le répète ensuite toutes les fois qu'il apercevra le même objet, ou sera pressé du même besoin ? Le cri deviendra le premier mot de son vocabulaire, et ainsi desuite, et jusqu'à l'expression des idées purement inlellecluelles.
Il est certain que l'idée ne peut sortir de l'entendement sans la parole ; mais on pourrait peut-être admettre que l'homme, avec la permission de Dieu, allume lui-même ce flambeau du verbe, qui doit éclairer son âme ; que le sentiment ou l'idée fait naître d'abord l'expression, et que l'expression à son tour rentre dans l'intelligence, pour y porter la lumière. Si l'auteur disait que, pour former un»; langue de cette sorte, il faudrait des millions d années, et que J.-J. Rousst au lui-même a cru que la parole est bien nécessaire pour inventer la parole, nous convenons aussi de la diflii ulté ; mais M. de Ronald ne doit pas oublier qu'il a affaire à des hommes qui nient toutes les traditions, et qui disposent à leur gré de l'éternité du monde.
Il y a d'ailleurs une objection plus sérieuse. Si la parole'esl nécessaire à la miinilestation de l'idée, et que la parole entre par les. sens, lame dans une autf pei
c'est retomber dans le système de Malebrauche.
Les esprits profonds aimeront à voir comment M de Ronald déroule le
vaste lableau de l'ordre social ; comnient il suit et définit l'administraiion
civile politique et religieust?. Il prouve évideimut nt que la religion chrétienne
a achevé l'homme, comme le suprême législateur le dit lui-même en expirant :
Tout est consommé.
M. de Ronald donne une singulière élévation et une profondeur immense au cbtisiianis ne ; il suit les rapports mystiques du Verbe et du Fils, et montre que le véritable Dieu ne pouvait êl e connu que par la révélation ou Vincarnatiomics ïï Verbe, commi; la pensée d'I homme n'a été manifestée que par la paiule ou Vincarnation de la pensée. Mobhes, ilans sa Cité chrétienne, avait expliqué le, Vei lieeonmie l'anleur de la Législation : In Testamento JSovogrœce scripto, Verbitm D i .sœpeponitur,non pro eo quodloquulus est Deus, s^d pro eo quodde Deo et de regno ejus... In hoc autem sensu idem sigmficant Xo-j^àg