‹ Œuvres complètes de ChateaubriandChapitre 52 sur 239 · DE M. DE BARANTE · texte numérisé non relu

DE M. DE BARANTE

Décembre 1822.

L'histoire de France est aujourd'hui l'objet de tous les travaux littéraires» Nous avons dernièrement encore parlé de la Collection des Mémoires relatifs à Pffistoire de France , depuis l'origine de la monarchie française jusqu'au treizième siècle , siècle où commence la collection de M. Pelitot. L'infatigable président Cousin avait entrepris pour les historiens de l'empire d'Occident ce qu'il avait fait pour les principaux auteurs de Thistoire Byzantine. Sa traduction (dont les deux premiers volumes imprimés contiennent Eginhard, Thégan l'astronome, Nilard, Luitprand, Witikind, et les Annales de Saint-Bertin) était à peu près complète : ses manuscrits existent ; ils pourraient être d'un grand secours et épargner beaucoup de travail à M. Guizol. Les grandes Chroniques de Saint-Denys, publiées successivement dans le Recueil de Dom Bouquet, ne sont aussi, pour les premiers siècles de la monarchie , que des traductions des auteurs latins antérieurs à l'établissement de ces Chroniques.

D'un autre côté , M. Buchon a commencé une Collection des Chroniques écrites en langue vulgaire du treizième au seizième siècle; ouvrage différent de celui de M. Petitot, qui ne publie que les Mémoires. Il a débuté par une édition de Froissart, aidé dans ses propres recherches par les recherches de M. Dacier ; c'est de tout point un important et consciencieux travail.

Enfin, la grande collection de Dom Bouquet se continue : on remarque pourtant avec peine qu'elle a marché moins rapidement depuis la restauration que sous Buonaparle. Quelques savants bénédictins, pendant l'usurpation, ne paraissaient survivre à leur société et à la monarchie que pour rendre les derniers honneurs à l'une en achevant d'exhumer l'autre. Quand ces hommes de Clovis et de Charlemagne, que les siècles passés semblent avoir oubliés sur la terre, auront rejoint leurs générations contemporaines, qui parlera la double langue du traité de Strasbourg?

Il nous arrive ce qui est arrivé à tous les peuples : nous nous portons avec un sentiment de regret et de curiosité religieuse à l'étude de nos institutions priniiiives, par la raison même qu'elles n'existent plus. Il y a dans les ruines quehiue chose qui charme notre faiblesse, et désarme, en la satisfaisant, la malignité du cœur humain. Aujourdhui nous connaissons mieux qu'autrefois la vieille monarchie : lorsqu'elle était debout, notre œil embrassait mal ses vasles dimensions; les grands hommes et les grands empires sont comme les colosses de l'Egypte, on ne les mesure bien que lorsqu'ils sont tombés.

Parmi les ouvrages historiques du moment, il faut surtout distinguer celui de M. de Barante. ^

Rien d'abord de plus heureusement choisi que le sujet.

Toute histoire qui embrasse un trop grand espace de temps manque d'unité et «puise les forces de l'historien. V Histoire des ducs de Bourgogne de la maison de Valois n'a pas ce défaut capital : elle est resserrée tout entière entre deux batailles célèbres, la bataille de Poitiers, où combattit et tut blessé , auprès du roi son père, Philippe le Hardi, premier duc de Bourgogne de la maison de Valois; et la bataille de Nancy, où fut tué Charles le Téméraire, dernier duc de cette race. A la fois biographie et histoire générale, elle aurait pu cire écrite par Piutarque et par Tacite. Elle commence et elle finit comme un poëme épique, s'égarant, sans se perdre, dans une multitude d'aventures qui tiennent du merveilleux. Elle embrasse nos guerres civiles et étrangères

586 MÉLANGES MTTÉRAlnES.

depnis \c roi Jean jusqu'à Louis XI; elle amène lour à tour sur la scè:;c Ch iPles V el du Guesclin, Edouard III et le Prince Noir, Charles VI et I>abe;iu de Bavière, Henri V cl ses frères, Charle-^ VII, Açiiiès Sorel, la Pucelle d'Orléans, Richeuionl, Talbot, la Hiro, Xainirailles et Dunois; (Ile passe à travers les ravages des Compagnies et les horreurs de la Jacquerie; à travers les insurrections populaires, les massacres et les assassinats produits par les rivalités des maisons de Bourgogne et d'Orléans. Et tout à coup cette terrible histoire de quelques cadets de la Maison de France vient expirer aux pieds de ce personnage unique dans nos annales, de ce Louis XI, qui faisait décapiter le connétable et emprisonner les pies et les geais instruits ;"i dire, par les bourgeois de Paris : a Larron, va dehors; va, Perrette^; » tyran justicier, méprisé et aimé du peuple pour ses mœurs basses et sa haine des nobles ; opérant de grandes choses avec de petites gens ; transformant ses valets en hérauts d'armes, ses barbiers en ministres, le grand-prévôt en compère, et deux bourreaux, dont l'un était gai et l'autre triste, en compagnons ; regagnant par son esprit ce quïl perdait par son caractère; rép:uani comme roi les Hautes qui lui échappaient comme homme; brave chevalier à vingt ans, et pusillanime vieillard; mouiant entouré de gibets, decagesdefer, de chausse-trapes, de*broches, de chaînes appelées les fillettes du roi, d'ermites, d'empiriques, d'astrologues, après avoir créé l'administration française, rendu permanents les oflices de judicalure, agrandi le royaume par sa politique et ses armes, et vu descendre au tombeau ses rivaux et ses ennemis, Edouard d'Angleterre, Galéas de Milan, Jean d'Aragon, le duc de Bourgogne, et jusqu'à la jeune héritière de ce duc : tant il y avait quelque chose de fatal attaché a la personne d'un prince qui, par gentille industrie , dit Brantôme , emprisonna son frère , le duc de Guyenne, lorsqu'il y pensait le moins, priant la Vierge , sa bonne dame , sa petite maitresse, sa grande amie, de lui obtenir son pardon !

Quand Charles le Téméraire et Louis XI disparaissent, l'Europe féodale tombe avec eux : Constantinople est pris; les lettres renaissent dans l'Occident; l'imprimerie est inventée, l'Amérique découverte; la grandeur de la maison d'Autriche commence par le mariage de l'héritière du duc de Bourgogne avec Maximilien; Léon X, François T", Charles-Quint, sont à peu de distance; Luther, avec la réformation religieuse et politique, est à la porte; et l'histoire des ducs de la Bourgogne, en linissant, vous laisse au bord d'un nouvel univers.

Par un égal bonhenr, les sources d'où découle l'histoiredes ducs de Bourgogne sont abondantes. Nous avons, pour les cinq règnes compris entre la monde Philippe de Valois et l'avénement de Charles VIII à la couronne, à peu près cent quatre-vingts manuscrits et cent quarante-trois mémoires et chroniques imprimés. Il faut ajouter à cela la collection des auteurs bourguignons et c«'lle des auteurs anglais depuis Edouard lll juscju'à Edouard V, sans parler du Trésor des Chartres et des actes de Rymer. Au commencement et à la tin de ces histoires, on trouve Froissart et Philippe de Comines , l'Hérodote et le Thu(ydide de nos âges gothiques.

Les vignettes des manuscrits donnent l'idée la plus nette des usages du temps. On y voit des batailles, des cérémonies publiques, des prestations de foi et hommage, des intérieurs de maison et de palais, des vaisseaux, des chevaux, des armures, des vêtements de toutes les formes et de toutes les classes de la société.

M. de Barante s'est servi de ces matériaux en architecte habile. Il a ramené le goût pur de l'histoire et la simplicité de la bonne école. Point de déclamalions, point de prétentions à la sentence; rien de plus attachant et à la fois de plus grave que son récit. Il peint les mœurs sans avertir qu'il les peint ou qu'il \a les peindre.

Lorsqu'on a vu naître parmi nous l'histoire prétendue philosophique , les auteurs nous on dit : « Jusqu'à présent dn n'a fait que l'histoire des rois, nous

' Moquerie de la sortie de Louis XI de Paris, et du traité de Péronne. Voilà comme nous aurions éie pour les ministres s'ils étaicol parvenus à nous ôler la liberté de la presse : uous aurions eu la ressource des perroquets.

« allons tracer celle des peuples. Nous nous attacherons surtout à faire conu naître les mœurs, etc. »

Et puis ils ont cru s'«^lever au-dessus de leurs devanciers en terminant leurs périodes par quelques lieux communs contre les crimes et les tyrans, et en nous disant à la fin de chaque règne comment en ce temps-là les habits étaient faits, quelle était la coiffure des temmes et la chaussure des hommes^ comment on allait à la chasse, ce que l'on servait d;jns les repas, etc.

Les mœurs et les usages ne se mettent point à pnrt dans le coin d'une histoire, comme on expose des robes et des ornements dans un vestiaire, ou de vieilles armures dans les cabinets des curieux ; ils doivent se montrer avec les personnages, et donner la couleur du siècle au tableau. Hérodote nous apprend les détails de la vie privée des peuples de sa patrie, digne aujourd'hui de son antique gloire, lorsqu'il nous représente les trois C( nls Spariiaies, avant le combat des Thermopyles, se livrant aux exercices gymniques et peignant leurs cheveux, ou les Grecs assistant aux jeux olympiques après le même combat, et recevant, pour prix de la course, une couionne de cet olivier que l'on appelait l'olivier aux belles couronnes : sXaia xaUtcrTsçavoç-.

Nous connaissons toute la vie d'un vieux Romain, lorsque les députés du sénat, allant annoncer la dictature à Cincinnatus, le trouvent dans son champ de quatre arpents, conduisant la charrue ou creusant un fossé. Ils le saluent, ofifrent aux dieux des vœux pour sa prospérité et pour celle de la république, et le prient de prendre sa toge pour entendre ce que lui demande le sénat. Cincinnatus, étonné, s'enquiert s'il est arrivé quelque malheur, essuie la poussière et la sueur de son front, et envoie sa femme Racilia chercher sa toge dans sa cabane : Togampropere e tugurio prof erre uxorem Raciliamjubet, dit Tile-Live.

Nous revoyons dans Tacite les dictateurs, mais les dictateurs perpétuels. Ils n'habitent plus le tugurium, mais lejaa/afiMW; et quand ils descendent jusqu'à la villa, c'est pour s'y livrer à la débauche, ou pour y méditer des forfaits. Le sénat ne leur donne plusle pouvoir suprême pour prix de leurs vertus, mais pour récompense de leurs crimes : Cuncta scelerum suorumpro egregiis accipi videt.

Avec nos vieux chroniqueurs on voit tout, on est présent à tout : Froissart nous fait assister aux fe^-tins d'Edouard 111, aux combats de ses guerriers. La veille de l'affaire du pont de Lussac, où le fameux Jean Chandos fut tué, il s'était arrêté sur le chemin, dans une hôtellerie : « Il estoil, dit Froissart, « dans une grande cuisine près du foyer, et se chauffoit de feu de paille que son « héraull lui faisoit, et causoit familièrement à ses gens, et ses gens à lui, qui a volontiers l'eussent osié à sa mélancolie. » Le lendemain Chandos partit, et rencontra les Français, conduits par messire Louis de Saint-Julien, et Kerlouet le Breton : « Les Anglois se placèrent sur un tertre, et peut-esire trois « bouviers de terre en sus du pont. » On voit que Froissart compte à la manière d'Homère. Le bouvier est l'espace que deux bœufs peuvent labourer en un jour. Chandos parle ensuite comme les héros de V Iliade; il raille les ennenns : « Entre nous, François, s'écrie-t-il, vous estes trop malement bonnes « gens d'armes j vous chevauchez partout à teste armée ; il semble que le pays « soit tout voslre, et pardieu non est ! » Il fut tué eu combattant à pied, parce qu'il s'en»barrassa « dans un grand vestement qui lui baitditjusqu'à terre, ar- « moyé de son armoirie d'un blanc salin... Si commencèrent les Anglois à re- « gretter età doulorer moult, en disant : « Gentil chevalier, fleur de tout hon- « ueur ! messire Jean. Chandos î à mal fut le glaive forgé dont vous e>tes navré « et mis en péril de mort! » De ses amis et amies fut plaint et regretté monsei- « gneur Jean Chandosj et le roy de France et les seigneurs de Fiance 1 eurent « tantosl pleuré. »

Cet art de nous transporter au milieu des objets se fait remarquer chez nos vieux écrivains jusque dans la satire historique. Thomas Arthus nous représente Henri III couché dans un lit large et spacieuii, se plaignant qu'on le réveille trop tôt à midi, ayant un linge et un masque sur le visage, des gants dans les mains, prenant un bouillon ei s(; replongeant dans son lit. D ms une chambre voisine, Caylus, Saiul-lVlesgrin et IMaugiron se font friser, et achèvent la toilcllc la plus correcte : on leur arrache le [toil des sourcils, on leur met

588 MÉLANGES LITIÉRÂIRES.

des (lenls, on îeiir peint le visnge, on passe nn romps énorme à les habiller et à les parfumer. lis parlent pour se, rendre dans la chambre de Henri III, « bran- « lanl lellemeril le corps, la t<sie et l»'s jambes, que je cioyois à tout propos « qu'ils dussent tomb. r de leur long... Ils Irouvoienl celte 'façon-là de marcher « plus belle que pasnne autre. »

M. de Baranle s'est pénétré de cette importante idée, qu'il faut fiiire passer les usages ci les niœur^dans la narration. Il décrit hs batailles avec feu : on y assiste. Il faut lire dans le livre second la fameuse aventure du connétable de Clisson et du duc de Bretagne. Y a t-il rien de plus animé que la peinture de ce qui advint après la siîjnature du Imité entre ie Dauphin et Jean sany Peur, au mois de juillet 1 41 9 ? « La paix des princes, dit l'historien, leur avait causé « (aux Parisiens) une grande joie ; cependant ils ne voyaient pas qu'on s'occu- « pat beaucoup à faire cesser les désordres... Mais les esprits furent encore « bien plus tristement émus lorsque le 29 juillet, vers le milieu de la journée, « on vit arriver à la porte Saint-Denys une tronpe de pauvres fugitifs en désor- « dre, et troublés d'épouvante. Les uns étaient blessés et sanglants; les autres « tombaient de faim, de soif et de fatigue. On les arrêta à la porte, leur deuiancc dantqui ils étaient, et d'où venait lenr désespoir. Noussommes de Pontoise, <c répondaient-ils en pleurant ; les Anglais ont pris la ville ce matin ; ils ont tué a ou blessé tout ce qui s'est trouvé devant eux. Bienheureuxqtn a pu sesau- « ver de leurs mains ! jamais les Sarrasins n'ont été si cruels aux chrétiens « qu'ils le sont. — Pendant qu'ils parlatent, arrivaient à chaque instant, vers « la poite S linl-Denys et la porte Saint Lazare, d s malheureux à demi nus, « de pajjvres femmes portant leurs enfants sur les bras et dans une hotte, les « unes sans chaperon, les autres ^ vec un corset à demi attaché ; des prêtres en « surplis et la tête dé< ouverte. Tous se lanienlaii m : 0 mon Dieu ! disaient-ils, « préservez-nous du désespoir par votre miséricorde; ce malin nous étions « encore dans nos maisons, heureux et tranquilles ; à midi, nous voilà, conmie a gens exilés, cherchant notre pain. — Les uns s'évanouissaient de fatigue ; les «c autres s'asseyaient par lerie, ne sachant que devenir; puis ils parlaient de « ceux qu'ils avaient laissés derrière eux. »

Voilà la vraie manière de l'histoire : c'est excellent.

\J Histoire des ducs de Bourgogne est écrite sans esprit de parti, mais non pas avec cette impartialité contraire au génie de Thisioire, qui reste indifférente au vice et à la \qv\.u. On a oublié dans l'école moderne que l'histoire est un tableau, et que si le jugement le compose, c'est l'imagination qui le colore. La véritable impartialité historique consiste à rapporter les événements avec une scrupuleuse exactitude, à respecter la chronologie, à ne pas dénaturer les faits, à ne pas donner à un personnage ce qui appartient à l'autre : le reste est laissé au sentiment libre de l'historien.

C'est ainsi (]ue M. de Baranie écrit nécessairement dans les idées qui dominent son système politique. Quand il expose les crimes des classes secondaires delà société avec autant de sincérité que d'horreur, on sent qu'il y trouve une sorte d'excuse dans l'oppression des peuples et des communes ; quand il raconte les vertus des chevaliers, on entrevoit qu'il serait plus satisfait si ces vertus appartenaient à nue autre race; d'hommes; mais cela n'ùte rien à 1 inté- •grité de son jugement ni à la fidélité de son pinceau. Chaque historien a son affection : Xenophon, Athénien, est Spartiate dans son histoire ; TÎte-Live est pompéien et républicain sous Auguste; Taeite, n'ayant pli^s que des tyrans à maudire, se compose des modèles de vertus dans quelqties hommes privilégiés on dans les Sauvages de la Germanie. En Angleterre, tous les auteurs sont whigs ou torys. Bossuet, parmi nous, dédai-ne de prendre des renseignements Mir la terre ; c'est dans le ciel qu'il va chercher ses chartes. Que lui fait cet empiiedu \wom\Q, présent de nul prix, twum^ il le dit lui-même? S il est partial, c'est |)our le monde éternel : eu écrivant 1 histoire au pied de la Croix, il écrase les peuples sous lô signe de noire salut, comme il asservii les événements à la domination de son génie.

iM. de llarante a déjà publié quatre volumes desop histoire, qui font vivement désirer le reste. Il poursuit son ouvrage avec cette patience laborieuse

sans îoqneUe le tnlent np jette que des lueurs passagè-res, et ne laisse que des travaux incomplets. L'histoire est la retraite aussi noble que naturelle de l'homme de tiilent qui est sorti des affaires publiques. Là encore il y a des justices à faire. Nous savons biei» que ces justices n'effrayent guère dans ce siècle ceux qui se sont accoutumés au mépris public ; il y a des hommes qui ne font pas plus de cas de leur mémoire que de leur cadavre ; peu importe qu'on la foule aux pieds, ils ne le sentiront pas : mais ce n'éiait pas pour punir les morts, c'était pour épouvanter les vivants, que l'on traînait autrefois sur la claie les corps de certains criminels.

Page 1