‹ Œuvres complètes de ChateaubriandChapitre 68 sur 239 · PHILIPPE III · texte numérisé non relu

PHILIPPE III

DK 1270 A 1285.

Philippe le Hardi se trouve placé entre saint Louis son père et Phi- ^ppe le Bel son iils, de même que Louis VIII l'avait été entre Philippe-Auguste et saint Louis : comme le laboureur laisse une terre en friche entre deux moissons, la Providence laissait reposer la France entre deux grands règnes. Philippe quitta Tunis, débarqua en Sicile , passa dans les Calabres, entra dans Rome, ville des tombeaux , portant avec lui les os du roi son père , du comte de Nevers son frère, et d'Isabelle d'Aragon sa femme. Arrivé en France , il déposa les restes de sa famille à Saint-Denis, et seize années après il mourut à Perpignan, non loin du port où son père s'était embarqué pour l'Afrique.

Philippe le Hardi donna les premières lettres d'anoblissement^ attaque à la constitution aristocratique.

Au dehors de la France , la nature des événements faisait entrer dans le royaume des idées nouvelles. Le grand corps de la féodalité française était flanqué en Allemagne par un empire dont le chef était électif, ce qui produisait des troubles et élevait des doutes sur le droit divin des rois ^ en Angleterre, une monarchie représentative avait des parlements votant des subsides , et allant jusqu'à juger le souverain i en Espagne, les cortés et les lois de l'État n'oclroyaiont les trônes qu'avec des réserves -, en Italie , où les guerres des Guelfes et des Gibelins continuaient, la plupart des villes s'étaient affranchies. Charles d'Anjou , qui ne mourut que sous le règne de son neveu Philippe le Hai'di , roi de France, portait la couronne de Sicile , en vertu de la donation d'un pape qui n'avait pas eu le droit de la donner : le premier en Europe, il fit décapiter un prince souverain injustement condamné. Prêt à poser la tête sur le billot, Conradin jeta son gant dans la foule : qui l'a relevé ? Louis XYI, descendant de saint Louis , dont Charles d'Anjou était frère.

^ ANALYSK RAISONNÉE

PHILIPPE ÏV.

Au règne de Philippe le Bel commence la monarchie des trois états et la monarchie du parlement.

Sous les rois des deux premières races , le peuple entier ( c'est-àdire les soldats ou les conquérants) paraissait aux assemblées de mars et de mai , donnait son suffrage pour la formation des lois et sa voix pour l'élection des souverains. Il ne faut pas confondre le tiers état appelé par Philippe, et avant lui par saint Louis, avec ces masses militaires. Le tiers état se composait de bourgeois nés dans les villes du moyen âge, des gens de métiers affranchis, et des anciens magistrats municipaux romains. Ce furent ces bourgeois qui se soulevèrent dans le douzième siècle , qui devinrent propriétaires collectifs, et par conséquent seigneurs, obtinrent de Louis le Gros quelques chartes, et prirent le nom de communes, nom nouveau et exécrable, dit un auteur contemporain -, ce furent ces bourgeois qui, arrivés aux étatê, commencèrent \e peuple français dans les villes, après la disparition de \di peuplade franke et la métamorphose de la servitude en servage.

Ce n'est pas , je l'ai déjà dit , qu'avant le règne de Philippe le Bel on ne trouve des assemblées de notables, des bourgeois des bonnes villes semondrés par nos rois^ mais ce n'est qu'à l'occasion des démêlés de Philippe ÏV avec le pape B. iiiface, et surtout à l'occasion d'une taxe générale de six deniers sur les denrées vendues, « qu'En- « guerrand de Marigny, surintendant de ses finances, ministre plus « célèbre encore par ses malheurs que par son grand talent dans les « affaires , pour obvier à ces émeutes, pourpensa d'obtenir cela du a peuple avec plus de douceur. Dans cette vue il engagea le monar- « que à convoquer à Paris les estats généraux du royaume. On fit « dresser un echafaud^ là, en présence du roi, le surintendant, « après avoir loué hautement la capitale, l'appelant la Chambre « royale, où les souverains anciennement prenoienl leurs premières « nourritures, exposa avec beaucoup de force les motifs qu'avoit ce « prince d'aller punir la désobéissance des Flamands, exhortant vi- « vemcnt les trois estats à le secourir dans cette nécessité publique » « où il s'a^:<îsoit du fait de tous. » ( Pasquier.)

Au moment v)ù les trois états prennent siège, le parlement de Pa- Jis, qui devait hériter de la puissance poUtique de ces états , devient

sédentaire ; le même roi qui constitue ces deux pouvoirs établit en même temps une nouvelle sorte de pairie : trois coups mortels portés à la monarchie féodale.

Les trois états, nommés depuis états g en ér aux, qui offrirent soU' vent de grands talents et un haut instinct politique, n'entrèrent cependant jamais bien avant dans les mœurs du pays. D'abord ils n'agissaient pas sur une monarchie homogène : il y avait des états de la langue d'Oc et de la langue d'Oyle , et des états particuliers de provinces. Les grands vassaux et les petites seigneuries indépendantes ne se soumettaient que selon leur bon plaisir aux décisions des états.

Quant aux trois ordres, la noblesse, minée graduenement par la couronne, ne sentit ni n'aima jamais cet autre pouvoir collectif qu'on lui donnait dans ces assemblées mêlées du tiers état et du clergé , en dédommagement de sa puissance aristocratique^ elle s'y montra trèsindépendante quant aux opinions , mais elle se songea point à reprendre sur la couronne, en entrant dans les intérêts communs de la patrie, l'autorité qu'elle avait perdue : cette idée abstraitement politique ne pouvait venir d'ailleurs aux gentilshommes du moyen âge.

Le clergé , qui avait ses synodes particuliers et généraux, se souciait peu de ces réunions mixtes où sa voix ne comptait que pour un tiers des suffrages. Ses intérêts , défendus dans les conciles , ne l'incitaient point à jouer un rôle important dans les états : il y porta de l'humeur, une opposition factieuse et des talents administratifs que lui seul possédait alors.

Le tiers état faisait entendre quelques doléances, mais il n'était guère occupé qu'à se tenir attaché au trône, son abri naturel contre les deux autres ordres-, il y était encore enclin par le penchant naturel qu'a la démocratie à s'unir au pouvoir absolu.

Les guerres civiles et étrangères, les invasions, le soulèvement des peuples, la défiance des rois, les résistances des seigneurs, la eonfusion qui régnait dans les attributions politiques, mirent des obstacles à la tenue régulière des états : il y a des temps où ces états, enchevêtrés aux assemblées de notables, aux chanibres du parlement de Paris et au conseil du monarque, se peuvent à peine distinguer des pouvoirs auxquels ils étaient réunis.

Un mot à présent sur le parlement.

Lorsque le roi cessa de juger, son conseil jugea pour lui. Ce conseil, sous le nom de parlement, parlamentum, (vers l'an 1000) suc*

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céda aux placita de Grégoire de Tours el de Frédégher, et au mal- Inm ^ imperatoris des Capilulaires. Le parlement , d'abord ambulant avec le monarque, fut ensuite rendu sédentaire ; il eut des sessions fixes, et devint enfin perpétuel : des conseillers jugeurs tirés de la classe de la noblesse et de l'Église, des conseillers rapporteurs choisis parmi la classe des clercs et des bourgeois, le composaient. La noblesse d'épée se retira peu à peu du parlement-, la noblesse de robe y demeura seule : d'où il arriva que les juges inamovibles (les nobles ) laissèrent le dépôt de la justice aux juges amovibles ( les bourgeois). Charles VII , en créant le conseil d'État, acheva de séparer le parlement de la couronne , et chercha à le Hvrer aux pures tonctions judiciaires. Louis XI donna en 1467 un édit pour la perpétuité des offices de judicature-, à la vérité il ne tint compte de son édit, parce qu'il n'était fidèle qu'à son despotisme de bas aloi. La vénalité des charges, si fâcheuse dans son principe, ramena l'inamovibilité et enfin l'hérédité de la magistrature.

Lorsque le roi, grand justicier de son royaume , venait à mourir, toute justice cessait 2, parce que toute justice émanait du roi. Le parlement paraissait aux obsèques du prince et entourait le cercueil ; quand le cri de la perpétuité de l'empire s'était fait entendre : Le roi est mort : vive le roi! les tribunaux se rouvraient, et la justice renaissait avec la monarchie.

D'autres parlements furent successivement érigés à l'instar du parlement de Paris dans les différentes provinces. Celui-ci usurpa des droits politiques que n'exerçaient point les trois états dans les longs et irréguliers intervalles de leurs sessions -, les peuples s'accoutumèrent à le regarder comme le défenseur de leurs droits : «Par « Tusage d'enregistrer l'impôt, il acquit, selon l'expression énergi- « que de Pasquier, le droit de vérifier les volontés de nos princes.» La monarchie parlementaire survécut à celle des états , joua un rôle indépendant au temps de la Fronde, disparut dans la monarchie absol ue de Louis XIV, fut brisée sous Louis XV, rétablie sous Louis XVI, et servit au rappel des états généraux de 1789.

Pour la justice civile, le parlement de Paris jugeait d'après les coutumes des pays qui ressorlissaient à son tribunal^ pour la justice criminelle, il employait le droit royal (les ordonnances) mêlé au droit romain, et au droit canon lorsque la religion était incidente au

• CVsi du mol waHiim quVsl venu notre mot mail, lieu planté d'arbres. ' Nous verrons ci-apiès l'oriijine de la justice chez les Franks.

DE L'IlISTOmE DE FRANCE. 63

délit ou au crime. Ce furent des personnages comparables à ce qu'il y a de plus grave et de plus illustre dans l'histoire que les Flotte, les rilospitai , les de Thou , les ïlarlay, les Nicolaï , les Lamoignon, les d'Aguesseau , les Brisson , les Mole, les Séguier ; avec les gens d'Église , les clercs , les lettrés, les savants , les artistes et une centaine d'hommes de guerre, de terre et de mer, ils forment les grands hommes de la partie plébéienne de l'ancienne monarchie. Néanmoins plusieurs magistrats étaient de familles nobles^ quelques parlements étaient nobles , et la haute magistrature s'appela la noblesse de robe.

Une multitude de rois s'en étaient allés à la fois, quand Philippe monta sur le trône ^ il commença son règne au milieu des générations renouvelées. Ses querelles avec Boniface VIII sont célèbres : il s'agissait d'abord de quelques levées de deniers faites ou à faire sur le clergé. Boniface s'emporta^ Philippe repartit qu'il ne se soumettrait jamais au pape pour les choses temporelles.

L'évéque de Pamiers, légat de Boniface, insulte le roi en pleine, audience -, le roi le chasse de son conseil et le fait accuser de crime de haute trahison : une bulle de Boniface ordonne de Hvrer l'évéque au tribunal ecclésiastique. Autre buile qui déclare le roi de France soumis au pape , tant au temporel qu'au spirituel. Le garde des sceaux, Pierre Flotte , adresse au pape de la part du roi une lettre commençant ainsi : «Philippe, par la grâce de Dieu, roi des Français, à « Boniface, prétendu pape, peu ou point de salut. Que votre très- « grande fatuité sache que nous ne sommes soumis à personne pour « le temporel, etc. »

Survint alors une bulle où sont retracés les principaux torts de Philippe : « Il accable ses sujets d'impôts^ il altère les monnaies-, il « perçoit les revenus des bénéfices vacants. En vain il rejetterait tous « ses torts sur de mauvais ministres, il doit changer ces ministres à « l'admonition du saint-siége. » Si ces reproches étaient déplacés, ils étaient justes, et ces violences mêmes étaient utiles. La papauté avait seule alors le droit de parler, et remplaçait l'opinion publique pour les nations-, les répliques que les rois étaient obligés de faire dévoilaient les abus de la cour de Rome : par les doubles passions de la couronne et de la tiare, les peuples obtenaient une partie des lumières qui sont aujourd'hui le résultat de la libei'té de la presse.

Les Irois ordres écrivirent à Rome, le clergé en latin, la noblesse, et vraisemblublcment le tiers état, en français. La lettre du clergé était respectueuse, mais ferme-, celle de la noblesse, violente j et celle

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du tiers état, qu'on n'a plus, vraisemblablement aussi vigoureuse que celle de la noblesse, à en juger parla réponse des cardinaux. Le pape traita l'Église gallicane de fille folle, et se plaignit de ce que la noblesse et les communes n'avaient pas même daigné lui accorder le titre de souverain pontife.

Après la tenue d'un consistoire, l'assemblée d'un concile à Rome, et la promulgation de nouvelles bulles, Guillaume de Nogaret, che- Yalier du roi, dans une assemblée des prélats et des barons (1303), déclara que Boniface n'était point un pape*, qu'il était, aux termes de l'Évangile, un voleur et un brigand^ qu'il était temps d'arrêter ce misérable, de le mettre au cachot, d'assembler un concile pour le juger ^ ce qu'étant fait, les cardinaux éliraient un vrai pape. Boniface lança une bulle d'excommunication contre Philippe, et mit le royaume en interdit : il se trompait d'époque j le siècle de Grégoire VII était déjà loin.

Les deux nonces chargés de porter au roi la sentence papale furent jetés en prison, les bulles saisies, le temporel des ecclésiastiques français qui s'étaient rendus à Rome confisqué, les ordres du royaume convoqués au Louvre afin d'aviser au moyen de se venger du pontife. Dans cette assemblée, un procès public fut intenté à Boniface par Guillaume de Plasian ; les principaux articles portaient que le pape niait l'immortalité de l'àme, qu'il doutait de la réalité du corps de Jésus-Christ dans l'Eucharistie, qu'il était souillé du péché infâme, et qu'il appelait les Français Patarins. Le roi, sur les conclusions de Nogaret et de Plasian, en appelle des bulles de Boniface aux conciles futurs et aux papes futurs. Les trois états adhèrent à cette déclaration.

Nogaret se trouvait alors en Italie; il fut chargé de signifier au pape la résolution de l'assemblée générale de France. Le violent pontife, retiré à Agnanic, sa ville natale, préparait de nouveaux foudres. Nogaret avait reçu l'ordre de l'enlever, de le conduire à Lyon où R serait privé des clefs dans un concile général : c'était à leur tour les rois qui déposaient les papes.

Nogaret s'entendit avec Colonne, de cette puissante famille romaine que Boniface avait persécutée. L'entreprise fut conduite avec secret et succès : Nogaret et Colonne, à l'aide de quelques seigneurs gagnés et d'aventuriers enrôlés, s'introduisent dans Agnanie, le 7 septembre 4303, au lever du jour. Le peuple se joint aux assaillants, et force le palais du pape. Les portes de son appartement sont brisées jon entre :

le pontife était assis sur un trône, portant sur les épaules le manteau de saint Pierre-, sur sa tête, une tiare ornée de deux couronnes, symbole de:^ deux puissances, et tenant à la main la croix et les clefs.

Nogaret, étonné, s'approche avec respect de Boniface, accomplit sa mission, et l'invite à convociuer à Lyon le concile général. «Je « me consolerai, répondit Boniface, d'être condamné par des Pata- « rins. » Le grand-père de Nogaret était Patarin, c'est-à-dire Albigeois, et avait été brûlé vif comme hérétique. « Veux4u déposer la a tiare? » s'écria Colonne. — Voilà ma tête, répliqua Boniface-, je « mourrai dans la chaire où Dieu m'a assis. » Pie Vï, prisonnier, à moitié expirant, dépouillé des marques de sa puissance, était arrivé à Valence-, le peuple, entourant la maison où il était déposé, l'appelait à grands cris -, le vicaire de Jésus-Christ se traîne à une fenêtre, et, se montrant à la foule, dit : Ecce homo! C'était là toute une autre grandeur et toute une autre manière de mourir.

Boniface, après sa haute réponse à Colonne, se répandit en outrages contre Philippe. Colonne donne un soufflet au pape, et lui aurait plongé son épée dans la poitrine si Nogaret ne l'eût retenu. « Chétif pape, s'écrie Colonne, regarde de monseigneur le roi de « France la bonté, qui te garde par moi et te défend de tes enne- « mis. » Boniface, craignant le poison, refusa tout aliment-, une pauvre femme le nourrit pendant trois jours avec un peu de pain et quatre œufs. Le peuple, par une de ses inconstances accoutumées, délivra le souverain pontife, qui partit pour Rome-, il mourut d'une fièvre frénétique (11 octobre 1303). Quelques auteurs ont écrit qu'il se brisa la tête contre les murs, après s'être dévoré les doigts.

Les troubles de la Flandre, à peine conquise par Philippe le Bel, recommencèrent. Il y eut de grands massacres, principalement à Bruges. Pour reconnaître les Français qu'on voulait égorger, on les forçait de répéter ces mots en bas allemand : Scilt ende wriendt, bouclier et ami; le mot ciceri avait ainsi servi d'arrêt de mort aux Vêpres siciliennes. Il y a des mots auxquels les Gaulois et les Français ont encore mieux dénoncé leur double race : pour s'épargner l'ennui d'apprendre les langues étrangères, ils ont enseigné la leur, les armes à la main, à toulc la terre ^ il est probable que ce ne fut pas en latin que Brennus prononça au Capitole le Vœ victis !

Le massacre de Biuiges fut suivi de la bataille de Courtray-, de» pays ins et des bourgeois, commandés par le tisserand Pierre le Roy, qui se fit armer chevalier à la tête du camp, remportèrent une vic-

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toire signalée sur les plus grands capitaines et la plus haute noblesse de France. Il demeura prouvé que la valeur n'était pas exclusivement du côté de la chevalerie ; lumière de plus montrée aux peuples. Quatre mille paires d'éperons dorés furent enlevées à quatre miWe chevaliers par les bons hommes de Flandre (1303).

Cette victoire donna lieu à une singulière aventure : quelques Flamands déguisés en mendiants se firent passer pour des seigneurs français échappés à la journée de Courtray, ayant juré de demeurer pendant sept ans sous l'habit de pauvres, sans révéler leur naissance ; les veuves les prétendirent reconnaître, et les admirent à jouir de leurs droits.

Philippe prit sa revanche à la bataille de Mons en Puèle : la consécration de la statue grossière que l'on voyait encore avant la révolution dans la cathédrale de Paris attestait cette victoire.

La découverte de la boussole est du règne de Philippe le Bel, et coïncide avec celle de la poudre-, inventions qui ont changé, l'une le globe, l'autre la société matérielle, en attendant la découverte de rimprimerie, qui devait transformer le monde de rinlcHigence. ïl n'est pas clair néanmoins que Jean Cira, ou Goya, ou Flavio Jivia d'Amalfi, soit l'inventeur de la boussole; Marc Paul pouvait l'avoir apportée de la Chine vers l'an 1260; et un vieux poêle, François Guyot, de Provins, décrit exactement la boussole, sous le nom de marinetta ou pierre marinière, vers la fin du douzième siècle, cinquante ans et plus avant le voyage du Vénitien en Chine. La fleur de lis, qui chez lous les peuples signale le nord sur la rose des vents, semble assurer à la France l'invention ou le perfectionnement de la boussole : cette fleur a de même indiqué d'autres gloires, avant l'époque où elle n'a plus marqué que des malheurs.

Le mouvement général des esprits, qui fait du quatorzième siècle un siècle à jamais mémorable, amena, en 1308, l'insurrection des trois cantons de Schwitz, d'Uri et d'Undcrvaldcn-, la liberté se réveilla au milieu des lacs et des rochers des Alpes : tandis que les communes de Flandre préparaient dans leurs plaines les républiques industrielles des Artevelle, la république agricole et guerrière de Guillaume Tell se formait dans les montagnes de la Suisse.

Lyon, en 1310, fut réuni à la couronne. Cette même année vit la conquête de l'ile de Rhodes par les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem.

Le concile de Vienne (131 1) termina le démêlé de la couronne de

France et de la tiare-, car Ilii ippe avait poursuivi la mémoire même de Boniface. Ce concile traita aussi de rabolilion de Tordre des templiers : elle remplit la fin duirgnede Philippe.

Neuf gcnlilshomiTiCs français établirent, en 1118, l'ordre des templiers à Jùrusalem. Cet ordre acquit d'immenses richesses, et devint suspect aux peuples et aux rois. Les templiers étaient accusés de se vouer entre eux à d'infâmes voluptés, de renier le Christ, de cracher sur le crucifix, d'adorer une idole à longue barbe, aux moustaches pendantes, aux yeux d'escarboucle, et recouverte d'une peau humaine-, de tuer les enfants qui naissaient d'un templier, de les faire rôtir, de frotter de leur graisse la barbe et les moustaches de l'idole, de brûler les corps des templiers décédés, et de boire leurs cendres détrempées dans un philtre. On peut toujours deviner les siècles au genre des calomnies historiques : brutales et absurdes dans les temps de grossièreté et de foi, raflinccs et presque vraisemblables dans les temps de civihsation et de doute.

L'abolition de l'ordre des templiers ne fut pas cependant une pure affaire de finances : il paraît assez prouvé que les chevaliers appartenaient à la secte des manichéens, et que Philippe se montra plus jaloux de leur autorité qu'avide de leurs trésors. Quoi qu'il en soit, l'humanité et la justice furent également violées dans ce procès : la nature des accusations fut si bien calculée pour frapper l'esprit de la foule, que l'opinion vulgaire a transformé en monstres ces moineschevaliers qui n'étaient vraisemblablement coupables que de passions et d'erreurs. Ce n'est qu'au commencement du dix-neuvième siècle qu'un savant et un poëte a vengé leur mémoire (M. Raynouard). Il faut descendre presque jusqu'à nos jours pour trouver dans l'abolition de Tordre des jésuites (la différence des époques admise) quelque chose de l'appareil et du fracas qu'excita dans le monde catholique rabolilion de Tordre des templiers.

Le ministre de Philippe le Bel, Enguerrand de Marigny, fut, dans le règne suivant, victime de celte même iniquité des hommes qu'il avait soulevée contre les templiers-, il expia par une injuste mort le supplice injuste de Jacques de Molay : Dieu patient et vengeur suspend quelquefois son bras, mais ne détourne jamais les yeux.

Si Ton en croit une vieille chronique, les chevaliers du Temple, sur le bûcher, citèrent Philippe le Bel et Clément V à comparaître dans Tan et jour au tribunal suprême, et le prince et le pontife se présentèrent dans le délai logal à la barre de l'éternité. Ferdinand IV^

roi de Castille, mandé de même à l'audience de Dieu par deux gentilshommes qu'il avait fait mourir, expira juste au terme de l'assignation, d'où lui resta le terrible surnom de Ferdinand l'Ajourné. Ces récits ne sont point sans dignité morale; l'histoire se plaîl aux choses graves et tragiques : on ne doit point écarter les faits qui peignent les croyances, les mœurs, la disposition des esprits, et qui donnent de salutaires leçons. Dans tous les cas, il sera toujours vrai que le ciel entend la voix de l'innocence et du malheur, et que l'oppresseur et l'opprimé paraîtront tôt ou tard aux pieds du même juge.

Philippe le Bel ouvrit un des siècles les plus féconds en transformations sociales, et ce prince lui-même fut une nouveauté : il connut la raison d'État, et commença la conversion du vassal en sujet. Mais si d'un côté la liberté religieuse, politique et civile, fit un pas considérable sous son règne par le choc de la puissance temporelle et de la puissance spirituelle, par la convocation des trois états, par l'établissement du parlement sédentaire; d'un autre côté Philippe donna naissance à l'esprit de la monarchie absolue, et montra dans l'avenir des rois tels que la France ne les devait pas longtemps supporter.

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