CHEVALERIE
- >La chevalerie , dont on place ordinairement l'institution à Tépoque de la première croisade , remonte à une date fort antérieure. Elle est née du mélange des nations arabes et des peuples septentrionaux , lorsque les deux grandes invasions du Nord et du Midi se heurtèrent sur les rivages de la Sicile , de Tllalie , do l'Espagne , de la Provence , et dans le centre de la Gaule : cela nous donne une époque à peu près certaine, comprise entre Tannée 700 et Tannée 753.
Le caractère de la chevalerie se forma parmi nous de la nature sentimentale et fidèle du Teuton , et de la nature galante et merveilleuse du Maure , Tune et l'autre nature pénétrées de Tesprit et enveloppées de la forme du christianisme.' L'opinion exaltée qui a tant contribué à Témancipation du sexe féminin chez les nations modernes nous vient des Barbares du Nord ^ les Germains reconnaissaient dans les femmes quelque chose de divin {inesse quin eliam sanctum alïqiiîd et providumputant). La mythologie de VEdda et les poésies des Scaldes décèlent le même enthousiasme chez les Scandinaves; jusqu'au soleil, dans ces poésies, est une femme, la brillante Sunna. Les lois gardent ces impressions délicates -, quiconque a coupé la chevelure d'une jeune fille est condamné à payer soixante-deux sous d'or et demi-, l'ingénu qui a pressé la main ou le doigt d'une femme de condition libre est frappé d'une amende de quinze sous d'or, de trente s'il lui a pressé Tavant-bras , de trente-cinq s'il lui a pressé le bras au-dessus du coude , de quarante-cinq s'il lui a pressé le sein ( si mamillam strinxerit).
De leur côté , les premiers Arabes professaient un grand respect pour les femmes, à en juger par le roman ou le poëme d'Anfar, écrit ou recueilli par Asmaï le grammairien , sous le règne du kalife Aroun-
DE L'niSTOIKE DE FRANXE. 97
al-Rascliild. Antar, comme les chevaliers, est soumis à des épreuves-, il aime constamment et timidement la belle Ibla^ il court mainte aventure et fait des prouesses dignes de Roland^ il a un cheval nommé Abjir, une épée appelée Dhamy, mais les mœurs arabes sont conservées : les femmes boivent du lait de chamelle, et Antar, qui souffre qu'on le frappe, paît souvent les troupeaux ^ Saladin était un chevalier tout aussi brave et moins cruel que Richard. On connaît les tournois, les combats et les amours des Maures de Cordoue et de Grenade.
Mais si Asmaï écrivait l'histoire d'Antar pour le kalife Aroun-al- Raschild, contemporain de Charlemagne, Charlemagne n'a point attendu, comme on l'a cru, le faux Turpin pour être transformé eu chevalier lui et ses pairs.
Le roman publié sous le nom de Turpin , archevêque de Reims, fut composé par un certain moine Robert , sur la fin du onzième siècle, au moment de la première croisade. Ce moine se proposait d'animer les chrétiens à la guerre contre les infidèles par l'exemple de Charlemagne et de ses douze pairs. C'est sur cette chronique que les Anglais ont calqué l'histoire de leur roi Artus et des chevaliers de la Table Ronde.
Le prétendu Turpin n'était lui-même qu'un imitateur, fait qui me semble avoir échappé jusqu'ici à tous les historiens. Soixante-dix ans après la mort de Charlemagne , le moine de Saint- Gall écrivit la vie de Karle le Grand, véritable roman du genre de celui {['Antar. N'estce pas une chose curieuse de trouver la chevalerie tout juste à la même époque chez les Franks et les Arabes? Le moine de Saint-Gall tenait ses autorités , pour la législation ecclésiastique, de Wernbert, célèbre abbé de Saint-Gall -, et pour les actions militaires, du père de ce même Wernbert. Le père de l'abbé Wernbert se nommait Adalbert, et avait suivi son seigneur Gherold à la guerre contre les Huns (Avares) , les Saxons et les Esclavons. Le romancier dit naïvement: « Adalbert était déjà vieux -, il m'éleva quand j'étais encore très-pe- « tit-, et souvent, malgré mes efforts pour lui échapper, il me rame- « nait et me contraignait d'écouter ses récits. »
' Voypz, dans la Bévue française de juillet 1S30, un article très-ing('iiieux de IW. de l'Écluse, sur Antar. Il païaîl que le savant orientaliste M. Ilammcr, de Vienne, a fait une traduction française de ce roman-()oëme, donl l'impression k Paris serait conûée aux soins de M. Trébutien, à qui nous devons les Conu» iix^ 4iis des Mille et Une IS'uiu,
98 ANALYSE kaîso:;:;és
Le vieux soldat raconte donc au futur jeune moine que les Huns habitaient un pays entouré de neuf cercles. Le prcmiei* renfermait un espace aussi grand que la dislance de Constance à Tours : ce cercle était construit en troncs de chênes , de hêtres, de sapins , et de pierres très-dures^ il avait vingt pieds de largeur et autant de hauteur : il en était ainsi des autres cercles. Le terrible Charlemagne renverse tout cela ; ensuite il marche contre des Barbares qui ravageaient la France orientale^ il les extermine et fait couper la tête à tous les enfants qui dépassaient la hauteur de son épée. Charlemagne est trahi par un de ses bâtards , petit nain bossu , confiné au monastère de Saint-Gall. Karle avait dans ses armées des héros à la manière de Roland : Cishcr valait à lui seul une armée ; on l'eût pu croire de la race Enacbim, tant il était grand -, il montait un énorme cheval , et quand le cheval refusait de passer la Doire enflée par les torrents des Alpes, il le traînait après lui dans les flots en disant: «Par monseigneur « Gall , de gré ou de force , tu me suivras. » Cisher fauchait les Bohémiens comme l'herbe d'une prairie. «Que m'importent, s'écriait- « il, lesWenèdes, ces grenouillettes? j'en porte sept, huit et même € neuf enfilés au bout de ma lance , en murmurant je ne sais quoi. >
Karle attaque Didier en Italie. Didier demande à Ogger si Karle est dans l'armée qu'il aperçoit : « Non , dit Ogger -, quand vous ver- « rez les moissons s'agiter d'horreur dans les champs, le sombre Pô « et le Tésin inonder les murs de la ville de leurs flots noircis par le « fer, vous pourrez croire à l'arrivée de Karle. » Alors s'élève au couchant un nuage qui change le jour en ténèbres : Karle, cet homme de fer, avait la tête couverte d'un casque de fer, et les mains garnies de gantelets de fer -, sa poitrine de fer et ses épaules étaient couvertes d'une armure de fer-, sa main gauche élevait en l'air une lance de fer, sa main droite était posée sur son invincible épée^ ses cuissards étaient de fer, ses bottines de fer, son bouclier de fer : son cheval avait la couleur et la force du fer; le fer couvrait les champs et les chemins; et ce fer, si dur, était porté par un peuple dont le cœur était plus dur que le fer. Et tout le peuple de la cité de Didier de s'écrier : « 0 fer I Ah ! que de fer ! » 0 ferrum ! lieu ferrum !
Une autre fois, Karle, accoutré d'une casaque de peau de brebis, va 5 la chasse avec les grands de Pavie, vêtus de robes faites de peaux d'oiseaux de Phénicie, de plumes de coucous, de queues de paons mêlées à la pourpre de Tyr et ornées de franges d'écorce de cèdre.
On voit Charlemagne , dans l'histoire , armer son second fils Louis chevalier en lui ceignant l'cpée.
Le moine de Saint-Gall , qui se dit bégayant et édenté , mentionne aussi le lion tné par Pcnin le Bref. Le vétéran Adalbert , redisant les exploits de Charlemagne à un enfant qui devait les écrire lorsqu'à son tour il serait devenu vieux, ne ressemble pas mal à quelque grenadier de Napoléon , racontant la campagne d'Egypte à un conscrit : tant la fable et l'histoire sont mêlées dans la vie des hommes extraordinaires !
Ernold Nigel ou le Noir, dans son poëme sur Hlovigh le Débonnaire , décrit le siège de Barcelonne; et c'est encore un ouvrage de chevalerie. Illovigh ceint l'épée que Karle le Grand portail à son côté. Les Maures , rangés sur les remparts , défendent la ville -, Zadun , leur chef, se dévoue pour les sauver -, il se glisse le long des murailles pour aller hâter les secours des Sarrasins de Cordoue : il est pris. Mené à Louis , il crie aux siens : « Ouvrez vos portes ! » et leur fait en même temps un signe convenu pour les engager à se défendre. La ville est forcée : dans le butin envoyé à Karle se trouvent des cuirasses , de riches habits, des casques ornés de crinières, un cheval parthe avec son harnoisetson frein d'or. L'armure de fer des chevaliers n'est point (comme on l'a cru encore mal à propos) du onzième siècle ^ elle ne vient ni dcsFranks ni des Arabes^ elle vient des Perses, de qui les Romains l'empruntèrent : on a vu la description qu'en fait Ammien Marcellin en parlant du triomphe de Constance à Rome-, on retrouve pareillement cette armure dans l'escadron de grosse cavalerie que Constantin culbuta lorsqu'il descendit des Alpes pour aller attaquer Maxence.
Les combats singuliers et les fêtes chevaleresques , la construction de ces monuments appelés ^oM/^'?/^^, qui virent prier les chevaliers des croisades, coïncident aussi avec Tavénement des rois de la seconde race. Hlovigh le Débonnaire envoie l'évoque Ebbon prêcher la foi chez les Danois. Ebbon amène à Hlovigh, Hérold, roi de ces peuples. Hlovigh se rend à Ingelheim aux bords du Rhin : « Là s'élève
« sur cent colonnes un palais superbe Non loin du
« palais est une île que le Rl'.in environne de ses eaux profondes, c retraite tapissée d'une herbe toujours verte, et que couvre une « sombre forêt ; » chasse superbe où Judith , femme de Hlovigh , magnifiquement parée, monte un noble palefroi.
Béro et Samilon, deux guerriers de nation gothique, combattent
en champ clos devant Hlovigh, auprès du château d'Aix , dans ua lieu entouré de murailles de nacre, orné de terrasses gazonnées et plantées d'arbres. « Les champions , d'une haute taille, sont montés « sur des coursiers rapides ^ tous deux attendent le signal qui doit « être donné par le roi. Dans l'arène paraît Gundold, qui se fait « accompagner d'un cercueil, selon son usage dans ces occasions. » Béro est vaincu-, les jeunes Franks l'arrachent à la mort, cl Guadold renvoie son cercueil sous l'appentis d'où il l'avait tiré.
Miratnr Giindoldus enim, fefelrumf|iie remiuit Absque onere teelis, venerai unde, suuni *.
L'architecture dite lombarde , de l'époque des Karlovingiens , en Italie, n'était que l'invasion de l'architecture orientale ou néogrecque dans l'architecture romaine. Hakem , au huitième siècle , bâtit la mosquée deCordoue, type primitif de l'architecture sarrasine occidentale. Au commencement du neuvième siècle, le palais d'Ingclheim avait des centaines de colonnes, des toitures de formes variées, des milliers de réduits, d'ouvertures et de portes : cenfumperfixa columnis,., lectaque multmoda : mille aditus, redilus, millenaque clauS' ira domorum. L'église présentait de grandes portes d'airain , ol de plus petites enrichies d'or : templa Dei. , . . œrati postes , aurea ostiola. Hérold , sa femme , ses enfants et ses compagnons, contemplaient avec étonnement le dôme immense de l'église : Miralur Ilerold, conjunx miralur, et onines proies et socii culmina tant a Dci, Voilà donc clairement aux huitième et neuvième siècles les mœurs, les aventures, les chants, les récits, les champions, les nains, les fêtes , les armes, l'architecture de l'époque vulgaire de la chevalerie; les voilà en même temps et à la fois d'une manière spontanée chez les Maures et chez les chrétiens : voilà Charlemagne et le kalife Aroun, Cisher et Antar, et leurs historiens contemporains, Asmaï et le moine de Saint-Gall.
Les romanciers du douzième siècle qui ont pris Charlemagne , Roland et Ogier pour leurs héros , ne se sont donc point trompés historiquement ^ mais on a eu tort de vouloir faire des chevaliers un corji?^ de chevalerie. Les cérémonies delà réception du chevalier, l'éperon, l'épée , l'accolade , la veille des armes , les grades de page , de da-
• Los savants bi'nodiciins ne peiivont sVni|iOcl)!T (]o sVcricr, dans nno noio, nvoc toute la joie naïve de l'éruililion : « Graliie sinl Nigello qui velcrum rilus iiobis eUikCcril l »
moiseau , de poursuivant , d'écuyer, sont des usages et des institutions militaires qui remplaçaient d'autres usages et d'autres institutions tombés en désuétude j mais ils ne constituaient pas un corps de troupes homogène, discipliné, agissant sous un même chef dans une même subordination.
Les ordres religieux cheyaleresques ont été la cause de cette confusion d'idées^ ils ont fait supposer une chevalerie historique collective, lorsqu'il n'existait qu'une chevalerie historique m6/2î;îWwe//e. Au surplus cette chevalerie individuelle fut délicate, vaillante, généreuse, et garda l'empreinte des deux climats qui la virent éclore ^ elle eut le vague et la rêverie du ciel noyé des Scandinaves , l'éclat et l'ardeur du ciel pur de l'Arabie. La chevalerie historique produisit en outre une chevalerie romanesque qui se mêla aux réalités , retentit par un extrême écho jusque dans le règne de François !«»•, où elle donna naissance à Bavard , comme elle avait enfanté du Guesclin auprès du trône de Charles V. Le héros de Cervantes fut le dernier des chevaliers : tel est l'attrait de ces moeurs du moyen âge et le prestige du talent , que la satire de la chevalerie en est devenue le panégyrique immortel.
Pour être reçu chevalier, dans l'origine , il fallait être noble de père et de mère, et âgé de vingt et un ans. Si un gentilhomme qui n'était pas de /jara^^e se faisait armer chevalier, on lui tranchait les éperons dorés sur le fumier. Les fils des rois de France étaient chevaliers sur les fonts de baptême : saint Louis arma ses frères chevaliers ; du Guesclin , second parrain du second fils de Charles V, le duc d'Orléans , tira son épée et la mit nue dans la main de l'enfant nu : Nudo tradidit ensem nudum. Bayard, sans paoïir et sans reprouche, conféra la chevalerie à François le»". Le roi lui dit : «Bayard, a mon ami , je veux qu'aujourd'hui sois fait chevalier par vos
« mains Avez vertueusement, en plusieurs royaumes et
« provinces, combattu contre plusieurs nations Je délaisse
« la France, en laquelle on vous connaît assez Dépê-
« chez-vous. » — Alors prit son cspéc Bayard et dit : « Sire, autant « vaille que si estois Boland , ou Olivier, Gaudefroy ou Baudouyn « son frère. » — Et puis après si cria haullcmcnt , l'espée en la main dcxtre : « Tu es bien heureuse d'avoir aujourd"huy à un si beau et « puissant roy donné l'ordre de la chevalerie. Certes , ma bonne « espée , vous serez moult bien comme relique gardée, et sur toutes « aullres honorée j et ne vous porteray jamais, si ce n'est contre
402 ANALYSR RAISONNÉE
€ Turcs , Sarrasins ou Mores. » — Et puis feit deux saults , et après remit au fourreau son espée.
Les chevaliers prenaient les litres de don , de sire , de messne et de monseigneur. Ils pouvaient manger à la table du roi -, eux seuls avaient le droit de porter la lance, le haubert, la double cotte de mailles, la cotte d'armes, Tor, le vair, l'hermine, le petit-gris, le velours , l'écarlate : ils mettaient une girouette sur leur donjon -, cette girouette était en pointe comme les pennons pour les simples chevaliers , carrée comme les bannières pour les chevaliers bannerets. On reconnaissait de loin le chevalier à son armure : les barrières des lices, les ponts des châteaux s'abaissaient devant lui-, les hôtes qui le recevaient poussaient quelquefois le dévouement et le respect jusqu'à lui abandonner leurs femmes.
La dégradation du chevalier félon était affreuse : on le faisait monter sur un échafaud -, on y brisait à ses yeux les pièces de son armure; son écu , le blason effacé , était attaché et traîné à la queue d'une cavale , monture dérogeante : le héraut d'armes accablait d'injures l'ignoble chevalier. Après avoir récité les vigiles funèbres, le clergé prononçait les malédictions du psaume 108. Trois fois on demandait le nom du dégradé , trois fois le héraut d'armes répondait qu'il ignorait ce nom, et n'avait devant lui qu'une foi-mcntic. On répandait alors sur la tête du patient un bassin d'eau chaude -, on le tirait en bas de l'échafaud par une corde; il était mis sur une civière, transporté à l'église, couvert d'un drap mortuaire , et les prêtres psalmodiaient sur lui les prières des morts.
La chevalerie se conférait sur la brèche, dans la mine et la tranchée d'une ville assiégée, sur un champ de bataille au moment d'en venir aux mains. Le besoin de soldats s'accroissantà mesure que les nobles périssaient , le serf fut admis à la chevalerie -, des lettres de Philippe de Yalois déclarent gentilhomme le lils d'un serf qui avait été armé chevalier ; les Français ont toujours attribué la noblesse à la charrue et à l'épée , et placé au même rang le laboureur et le soldat. Dans la suite, au milieu des grandes guerres contre les Anglais, on créa tant de chevaliers que ce litre s'avilit. François I*"" ajouta aux deux classes de chevaliers bannerets et bacheliers une troisième classe composée de magistrats et de gens de loUres; ils lurent appelés chevaliers es lois. Enfin il ne resta de la chevalerie qu'un nom hononlique écrit dans les actes , ou porté par les cadets de familles.
L'éducation militaire m'amène maintenant à parler de l'éducation civile dans les siècles dont nous nous occupons.