ÉDUCATION
L'éducation chez les Perses, les Grecs et les Romains, était persane , grecque et romaine -, je veux dire qu'on enseignait aux enfants ce qui regarde la patrie^ on ne les instruisait que des lois, des mœurs, de l'histoire et de la langue de leurs aïeux. Lorsqu'à l'époque d'une civilisation avancée les Romains se prirent d'admiration pour la Grèce et vinrent aux écoles d'Athènes , ce n'était que la louable curiosité de quelques patriciens oisifs.
Le monde moderne a présenté un phénomène dont il n'y a aucun exemple dans le monde ancien : les enfants des Barbares se séparèrent de leur race par l'éducation : confinés dans des collèges , ils apprirent des langues que leurs pères ne parlaient point, et qui cessaient d'être parlées sur terre-, ils étudièrent des lois qui n'étaient pas celles de leur nation -, ils ne s'occupèrent que d'une société morte, sans rapport avec la société vivante de leur temps. Les vaincus , sortis d'un autre sang et perpétuant le souvenir de ce qu'ils avaient été, renfermèrent avec eux les fils de leurs vainqueurs comme des otages.
Il se forma au milieu des générations brutes un peuple d'intelligence hors de la sphère où se mouvait la communauté matérielle, guerrière et politique. Plus l'esprit autour des écoles était simple, grossier, naturel , illettré, plus dans l'intérieur de ces écoles il était raffiné , subtil , métaphysique et savant. Les Barbares avaient commencé par égorger les prêtres et les moines -, devenus chrétiens, ils tombèrent à leurs pieds. Ils s'empressèrent de contribuer à la fondation des collèges et des universités : admirant ce qu'ils ne comprenaient pas, ils crurent ne pouvoir accorder aux étudiants trop de privilèges. Une véritable république, ayant ses tribunaux , ses coutumes et ses libertés , s'établit pour les enfants au centre même de la monarchie des pères.
L'université de Paris , fille aînée de nos rois , bien qu'elle ne descendît pas de Charlemagne , n'était pas la seule en France ^ vingt autres existaient sur son modèle^ celle de Montpellier dcvinl célèbre j on y professa le droit romain aussitôt que les exemplaires des Pandectes furent devenus moins rares par la découverte et les copies du manuscrit d'Amalû. L'Angleterre, l'Ecosse, l'Irlande, l'Allemagne^
104 ANALYSE RATSONNÉE
l'Italie, l'Espagne , le Portugal , possédaient les mêmes corps enseignants. On voit dans les liagiograplies et les chroniqueurs que le même écolier, afin d'embrasser les diverses branches des sciences, étudiait successivement à Paris , à Oxford, àMayence,à Padoue, à Saiamanque, à Coïmbre. L'université de Paris avait une poste à son usage , longtemps avant que Louis XI eût fait un pareil établissement.
On sent quelle activité les institutions universitaires, dégagées des lois nationales , devaient donner aux esprits -, combien elles devaient accroître le trésor commun des idées : or, tout arrive par les idées-, elles produisent les faits, qui ne leur servent que d'en* veloppe.
Une multitude de collèges s'élevèrent auprès des universités. Sous Philippe le Bel , qui fonda l'université d'Orléans , on vil s'établir le collège de la reine de Navarre , celui du cardinal le Moyne, et celui de Montaigu , archevêque de Narbonne. Depuis le règne de Philippe de Valois jusqu'à la fin du règne de Charles V, on compte l'érection du collège des Lombards pour les écoliers italiens, des collèges de Tours, de Lisieux, d'Autun, de V Ave Maria, de Mignon ou Grandmont, de Saint-Michel , de Cambrai , d'Aubusson , de Bonnecour, de Tournai, de Bayeux, des Allemands, de Boissy, deDainville, de Maître Gervais , de Bcauvais. {Ilist.del'Univ., tom. m , liv. m-, Antiq. de Paris; Très, des Ch.) A François I**" est dû rétablissement du Collège royal , avec les trois chaires de langues hébraïque, grecque et latine : on avait commencé à enseigner le grec dans l'université de Paris sous Charles VIII -, on y expliquait alors les dialogues de Platon. Henri II, Charles IX, Henri III, augmentèrent les chaires savantes d'une chaire de philosophie grecque et latine, d'une chaire de langue arabe et d'une chaire de chirurgie. Louis XIII, Louis XIV et Louis XV ajoutèrent au Collège royal des chaires pour l'étude du droit canon , pour celle des langues syriaque , turque et persane , pour l'enseignement de la littérature française, de l'astronomie, de la mécanique, de la chimie, del'anat mie, de l'histoire naturelle, du droit de la nature et des gens. Le collège des Qualre-Nations rappelle le nom de Mazarin. Tout se formait par grandes masses ou par grands corps dans l'ancienne monarchie : clergé , noblesse , tiers état , magistrature , éducation.
Ces universités et ces collèges furent autant de foyers où s'allumèrent comme des flambeaux les génies dont la lumière pénétra les té-
nèbres du moyen âge : nuit féconde , puissant chaos dont les flancs portaient un nouvel univers. Lorsque la barbarie envahit la civilisation , elle la fertilise par sa vigueur et sa jeunesse -, quand , au contraire, la civilisation envahit la barbarie, elle la laisse stérile^ c'est un vieillard auprès d'une jeune épouse : les peuples civilisés de l'ancienne Europe se sont renouvelés dans le lit des sauvages de la Germanie-, les peuples sauvages de l'Amérique se sont éteints dans les bras des peuples civilisés de l'Europe.
Saint Bernard, Abeilard , Scot, Thomas d'Aquin , Bonavenlure , Albert, Roger Bacon, Henri de Gand, Hugues de Saint-Cher, Alexandre de Hallays , Alain de Lille , Yves de Triguer, Jacques de Voragine, Guillaume de Nangis, Jean de Meung, Guillaume Duranti, Jean Adam , Guillaume Pelletier, Barlhélemi G^aun^vil et Pierre Bercheure , Albert de Saxe , Froissart , Nicolas Oresme , Jacques Dondi , Nicolas Flamel, Accurse, Bartole, Gratien, Pierre d'Ailly, Nicolas Clemaugis, Gerson, Thomas Connecte, Benoît Gentien, Jean de Courtecuisse , Vincent Ferrier, Juvénal des Ursins , Pic de laMirandole, Chartier, Martuel d'Auvergne, François Villon et Robert Gaguin , forment la chaîne de ces hommes qui nous amènent des premiers jours du moyen âge au temps de la renaissance des lettres. Leur célébrité fut grande, et les surnoms par lesquels on les distingua prouvent l'admiration naïve de leurs siècles. Albert fut surnommé le Grande Thomas d'Aquin , l'Ange de l'école^ Roger Bacon , le Docteur admirable-, Henri de Gand, le Docteur solennel^ Henri de Suze, la Splendeur du droite Alexandre de Hallays, le Docteur irréfragable ^ Alain de Lille, le Docteur universel -, Bonaventure, le Docteur séraphique*, Scot, le Docteur sublil -, Gilles de Rome, le Docteur très-fondé.
Ces hommes, avec des talents divers, formaient des écoles, avaient des disciples comme les anciens philosophes de la Grèce. Albert inventa une machine parlante^ Roger Bacon découvrit pcut-clre la poudre S le télescope et le microscope^ Jacques Dondi composa une horloge céleste ou une sphère mouvante. Saint Thomas d'Aquin est un génie tout à fait comparalile aux plus rares génies philosophiques des temps anciens et modernes ^ il tient de Platon et de Malebranche pour la spiritualité, d'Aristote et de Descartes pour la clarté et la logique. Les scotistcs et les thomistes, les réalistes et les nomi-
' Connue d'ailleurs à la Chine, ainsi que la boussole, rimprimerie, le gnz, etc.; ces décoiivcrtj's maléritMles (levaitui Laïuielleiiicnt avoir lieu chez une sociélé k longue vie, copime celle des Chiuuis.
1 06 ANALYSE PvAISOMNÉE
naux, ressuscitèrent les deux sectes de la forme et de l'idée. Vers Tan iOoO, les écrits d'Aristote avait été apportés par les Arabes en Espagne , et de l'Espagne ils passèrent en France. Bérenger , Abeilard , Gilbert de la Porée , firent revivre la doctrine du Stagyrite ^ mais les Pères grecs et latins ayant depuis longtemps frappé d'anathème cette doctrine, un concile, tenu à Paris en 1209, condamna au feu les écrits dans lesquels elle était renfermée. L'interdiction dura plus de quatre-vingts ans: on se relâcha ensuite, et en 1447 le triomphe d'Aristote fut tel , qu'on n'enseigna plus d'autre philosophie que la sienne. Un siècle après, Ramus, qui osa s'élever contre sa logique, fut la victime du fanatisme scolastique. Il fallut attendre Gassendi et Descaries pour triompher du précepteur d'Alexandre.
Duranti, Bartole, Alciat, et plus tard Cujas, furent les lumières du droit. On se fera une idée de l'influence que ces hommes exerçaient sur leur temps, en rappelant les effets de leurs leçons: la elasse où Albert le Grand enseignait ne suffisant plus à la multitude des auditeurs, il se vit obligé de professer en plein air, sur la place qui prit le nom de Maître-Albert. Foulques écrit à Abeilard : « Rome t'en- « voyait ses enfants à instruire; et celle qu'en avait entendu ensei- <r gner toutes les sciences montrait, en te passant ses di ciples, que <i ton savoir était encore supérieur au sien. Ni la distance, ni h\ hau-
* tour des montagnes, ni la profondeur des vallées, ni la difficulté » des chemins parsemés de dangers et de brigands, ne pouvaient « relenir ceux qui s'empressaient vers toi. La jeunesse anglaise ne « se laissait effrayer ni par la mer placée entre elle et toi, ni par la
* terreur des tempêtes, et à ton nom seul, méprisant les pénis, elle A se précipitait en foule. La Bretagne reculée t'envovait ses habi- « (anls pour les instruire-, ceux de l'Anjou venaient te soumettre « leur férocité adoucie. Le Poitou, la G;iscogne, l'Ibérie, la Nor- « mandie, la Flandre, les Teutons, les Suédois, ardents à le célé- « brer, vantaient et proclamaient sans relâche ton génie. El je ne « dis rien des habitants de la ville de Paris et des parties de la France « les plus éloignées comme les plus rapprochées, tous avides de t recevoir tes leçons, comme si, près de toi seul, ils eussent pu trou- « ver l'enseignement * . »
La foule des maîtres et des écoliers de l'université était telle, quand ils allaient en procession à Saint-Denis, que les premiers rangs du
' Celle éléganle Iraduclion est d'une femme. {OEuvrts de madame GuizoT.)
cortège entraient dans la basilique de l'abbaye lorsque les derniers sortaient de l'église des Matliurins de Paris. Appelée à donner soa vote sur la question de l'extinction du schisme, l'université fournit dix mille suffrages -, elle proposa d'envoyer à un enterrement vingt-cinq mille écoliers pour en augmenter la pompe. On voit ce grand corps figurer dans toutes les crises politiques de la monarchie, et particulièrement sous les règnes de Charles V, de Charles VI et de Charles VIF. Factieux ou tidèle , il lâchait ou retenait les flots populaires, tandis que des esprits novateurs, élevés à ses leçons, agitaient les questions religieuses, poussaient, par la hardiesse de leurs doctrines , par leurs déclamations contre les vices du clergé et des grands, à ces réformes dont Arnaud de Brescia avait donné l'exemple en Italie, et Wiclcf en Angleterre.
Cette vie des universités et des collèges occupe une place considérable dans le tableau des mœurs générales, qui me reste à peindre.
MOEURS GÉNÉRALES DES Xll®, XIII® ET XIV^ SIÈCLES.
L'histoire moderne doit prendre soin de détruire un mensonge, non des chroniqueurs , qui sont unanimes sur la corruption des bas siècles, mais de l'ignorance et de l'esprit de parti des temps où nous vivons : on s'est figuré que si le moyen âge était barbare, du moins la morale et la religion faisaient le contre-poids de sa barbarre -, on se représente les anciennes familles, grossières sans doute, mais assises dans une sainte union à l'àlre domestique avec toute la simplicité de l'âge d'or. Rien de plus contraire à la vérité.
Les Barbares s'établirent au milieu de la société romaine dépravée par le luxe , dégradée par l'esclavage , pervertie par l'idolâtrie. Les Franks, très-peu nombreux relativement à la population galloromaine , ne purent assainir les mœurs -, ils étaient eux-mêmes fort corrompus quand ils entrèrent en Gaule.
C'est une grande erreur que d'attribuer l'innocence à l'état sauvage -, tous les appétits de la nature se développent sans contrôle dans cet état: la civilisation seule enseigne les qualités morales. La profession des armes, qui inspire coi'lainos vertus, ne produit point la tempérance : Sainte-Palaye est obligé de convenir que les chevaliers ne se recommandaient guère par la rigidité des mœurs.
De la société romaine et de la société barbare résulta une double corruption ; on reconnaît très-bien les vices de l'une et de l'autre société, comme on distingue à leur confluent les eaux de deux fleuves
408 ANALYSE RAJSONNEE
qui s'unissent : la rapine, la cruauté, la brutalité, la luxure animale, étaient frankes^ la bassesse, la lâcheté , la ruse , la turpitude de l'esprit, la débauche raffinée, étaient romaines.
Et ces remarques ne se doivent pas entendre de quelques années, de quelques règnes : elles s'appliquent aux siècles qui précèdent le moyen âge, depuis le règne de Khlovigh jusqu'à celui de Hugues Capet \ et aux siècles du moyen âge, depuis le règne de Hugues Capel jusqu'à celui de François I*»".
Le christianisme chercha, autant qu'il le put, à guérir la gangrène des temps barbares ^ mais l'esprit de la religion était moins suivi que la lettre -, on croyait plus à la croix qu'à la parole du Christ ; on adorait au Calvaire^ on n'assistait point au sermon de la Montagne. Le clergé se déprava comme la foule. Si l'on veut pénétrer à fond l'état intérieur de cette époque, il faut lire les conciles et les chartes d'abolition (lettres de grâce accordées par les rois)^ là se montrent à nu les plaies de la société. Les conciles reproduisent sans cesse les plaintes contre la licence des mœurs, et la recherche des remèdes a y apporter \ les chartes d'abolition gardent les détails des jugements et des crimes qui motivaient les lettres-royaux.
Les capitulaires de Charlemagne et de ses successeurs sont remplis de dispositions pour la réformation du clergé.
On connaît l'épouvantable histoire du prêtre Anastase enfermé vivant avec un cadavre, par la vengeance de l'évoque Caulin (Grégoire DE Tours). Dans les canons ajoutés au premier concile de Tours, sous l'épiscopat de saint Perpert, on lit : « Il nous a été rap- € porté que des prêtres, ce qui est horrible {quod nefas), établissaient « des auberges dans les églises, et que le lieu où l'on ne doit cnten- « dre que des prières et des louanges de Dieu retentit du bruit des € festins, de paroles obscènes, de débats et de querelles. »
Baronius, si favorable à la cour de Rome, nomme le dixième siècle le siècle de fer, tant il voit de désordres dans l'Église. L'illustre et savant Gerbert, avant d'être pape sous le nom de Sylvestre ÎI, et n'étant encore qu'archevêque de Reims, disait: «Déplorable Rome! « tu donnas à nos ancêtres les lumières les plus éclatantes, et main-
€ tenant tu n'as plus que d'horribles ténèbres Nous avons vu
€ Joan Oclavien conspirer, au milieu de mille prostituées , contre le « même Olhon qu'il avait proclamé empereur. 'Il est renversé, et
Léon le Néophyte lui succède. Olhon s'éloigne de Rome, et Ocla-
-€ vicn y rentre -, il chasse Léon, coupe les doigts, les mains et le nez
DE L'îîîSTOmE DE FRANCE 109
€ au diacre Jean, et, après avoir ôté la vie à beaucoup de personnages
€ distingués, il périt bientôt lui-même Sera-t-il possible de
€ soutenir encore qu'une si grande quantité de prêtres de Dieu , « dignes par leur vie et leur mérite d'éclairer l'univers, se doivent € soumetirc à de tels monstres, dénués de toute connaissance des € sciences divines et humaines?»
Il nous reste une satire d'Adalbéron , évêque de Laon ; c'est un dialogue entre le poëte et le roi Robert. «Adalbéron représente les « juges obligés de porter le capuchon -, les évêques dépouillés, réduits « à suivre la charrue ^ et les sièges épiscopaux , quand ils viennent € à vaquer, occupés par des mariniers et des pâtres. Un moine est « transformé en soldat -, il porte un bonnet de peau d'ours ^ sa robe, a naguère longue, est écourtèe, fendue par devant et par derrière 5 « à sa ceinture étroite est suspendu un arc, un carquois, des « tenailles , une épée. Il n'y avait autrefois , parmi les ministres du a Seigneur , ni bourreaux , ni aubergistes , ni gardeurs de cochons « et de boucs -, ils n'allaient point au marché public j ils ne faisaient € point blanchir les étoffes. »
Adalbéron, étendant son sujet, remarque que le noble et le serf ne sont pas soumis à la même loi, que le noble est entièrement libre. Le roi prend la défense de la condition servile : «Cette classe, dit-il, ne a possède rien sans l'acheter par un dur travail. Qui pourrait comp- « ter les peines, les courses et les fatigues qu'ont à supporter les c serfs? 11 n'y a aucune fin à leurs larmes. » Adalbéron répond « que la famille du Seigneur est divisée en trois classes : l'une prie, € l'autre combat, la troisième travaille. »
Adalbéron avait vu finir la seconde race et commencer la troisième-, il avait joué un rôle dans les trahisons qui se pratiquent à la chute et au renouvellement des empires. Peut-être avait-il été lié intimement avec Emma, femme de Lother, quoiqu'il fût évêque-, il était d'une grande famille de Lorraine-, il avait étudié sous Gerbert; il n'aimait pas les moines, et il entrait dans la querelle des évêques nobles contre les religieux plébéiens. On retrouve en lui cette partie de la société intelligente qui ne fut jamais barbare.
Saint Bernard ne montre pas plus d'indulgence aux vices de son siècle; saint Louis fut obligé de fermer les yeux sur les proslitutions et les désordres qui n'gnaitMit dans son armée. Pendant le règne de Philippe le Toi, un concile est convoqué exprès pour remédier au débordement des mœurs. L'an 1351 les prélats et les ordres men-
i \ 0 ANALYSE RAISONNÉE
diants exposent leurs mutuels griefs à Avignon, devant Clément VII, Ce pape, favorable aux moines, apostrophe les prélats : « Parlerez- < vous d'humilité, vous, si vains et si pompeux dans vos montures c et vos équipages? Parlerez-vous de pauvreté, vous, si avides que € tous les bénéfices du monde ne vous sufdraiont pas? Que dirai-je c de votre chasteté?... Vous haïssez les mendiants^ vous leur fermez € vos portes, et vos maisons sont ouvertes à des sycophantes et à € des infâmes (lenonihus et fruffatoribusj. »
La simonie était générale : les prêtres violaient presque partout la règle du célibat; ils vivaient avec des femmes perdues, des concubines et des chambrières ; un abbé de Noreïs avait dix-huit enfants. En Biscaye on ne voulait que des prêtres qui eussent des commères, c'est-à-dire des femmes supposées légitimes.
Pétrarque écrit à Fun de ses amis : « Avignon est devenu un enfer, € la scnline de toutes les abominations. Les maisons, les palais, les « églises, les chaires du pontife et des cardinaux, l'air et la terre, € tout est imprégné de mensonge^ on traite le monde futur, le juge- « ment dernier, les peines de Fenfer, les joies du paradis, de fables « absurdes et puériles. » Pétrarque cite à l'appui de ses assertions des anecdotes scandaleuses sur les débauches des cardinaux. El luimême, abbé chaste et lidôlc amant de Laure, était entouré de bâtards: £bbe allora un figliiiolo nalurale, e, dopo alcnni anni, vna figiiuola; ma proteslb, che non ostante queste licenze, egli non amb mai allra che Laura. (Saggi.)
Dans un sermon prononcé devant le pape, en 1364, le docteur Nicolas Oresme prouva que l'Antéchrist ne tarderait pas à paraître, par six raisons, tirées de la perle de la doctrine, de l'orgueil des prélats, de la tyrannie des chefs de l'Église, et de leur aversion pour la vérité.
Les sirventes, qui n'épargnaient ni les papes, ni les rois, ni les nobles, ne ménageaient pas plus le clergé que les sermons. « Dis « donc, seigneur évêque, tu ne seras jamais sage qu'on ne Tait rendu « eunuque. — Ah! faux clergé, traître, menteur, parjure, débau- € ché! Saint Pierre n'eut jamais rentes, ni châteaux, ni domaines; « jamais il ne prononça excommunication. Il y a des gens d'Eglise « qui ne brillent que par leur magnificence, et qui marient à leurs € neveux les filles qu'ils ont eues de leur mie. » (Raynouard, Trouhadours.)
« Une vile multitude, qui ne combattit jamais, enlève aux nobles
DE L'HISTOIRE DE FRANCE. 1 1 î
« leur tour et leur chastel : le bouc attaque le loup. — Notre évêque « vend une bière mille sous à ses amis décédés. — C'est le pape qui « règne ^ il rampe aux pieds du monarque puissant, il accable le roi « malheureux. »
Toute la terre féodale se ressemblait j mêmes censures en Angleterre :
An other »bai is iher bi
For solh a gret nuiintrie, etc.
« Auprès d'une abbaye se trouve un couvent de nonnes, au bord « d'une rivière douce comme du lait. Aux jours d'été les jeunes « nonnes remontent cette rivière en bateau, et quand elles sont loin € de l'abbaye, le diable se met tout nu, se couche sur le rivage, et « se prépare à nager. Agile, il enlève les jeunes moines, et revient « chercher les nonnes. Il enseigne à celles-ci une oraison : le moine^ a bien disposé, aura douze femmes à l'année, et il deviendra bientôt a le père abbé. » Je supprime de grossières obscénités en vieux anglais.
Le Credo de Pierre Laboureur (Piter Plowman) est une satire amère contre les moines mendiants :
I fond in a freture a frère on a benche, etc.
« J'ai rencontré, assis sur un banc, un frère affreux-, il était gros a comme un tonneau-, son visage était si plein qu'il avait l'air d'une a vessie remplie de vent^ ou d'un sac suspendu à ses deux joues et a à son menton. C'était une véritable oie grasse qui faisait remuer a sa chair comme une boue tremblante. »
Les châtelains et les châtelaines chantaient, aimaient, se gaudissaient, et par moments ne croyaient pas trop en Dieu. Le vicomte de Beaucaire menace son fils Aucassin de l'enfer s'il ne se sépare de Nicoiette, sa mie. Le damoiseau répond qu'il se soucie fort peu du paradis, remph de moines fainéants demi-nus, de vieux prêtres crasseux et d'ermites en haillons. Il veut aller en enfer, où les grands rois, les paladins, les barons, tiennent leur cour plénière; il y trouvera de belles femmes qui ont aimé des ménestriers et des jongleurs, amis du vin et de la joie. (Le Grand d'Aussi-, Raynouard, Ilist. de Phil.Ang.; Capefigue, etc.) Un troubadour demande un P(U&', pour'que Dieu accorde à tous ceux qui aimèrent, comme le ills du châtelain d'Aupais, le plaisir qu'il eut une nuit avec Ogine. La dame, comtesse de Die. écrit au troubadour Rambaud, comte d'Orange ;
412 ANALYSE RAÎSO^NÉE
« Mon bel ami, viens ce soir occuper dans ma couche la place de a mon mari. » La comtesse de Die était présidente de la cour d'amour. Guillaume, comte de Poitiers, fonda à Niort une maison de débauche, sur le modèle d'une abbaye : chaque religieuse avait une cellule, et formait des vœux de plaisirs^ une prieure et une abbesse gouvernaient la communauté, et les vassaux de Guillaume furent invités à doter richement le monastère. Il y avait des maréchaux de prostituées.
On voit un comte d'Armagnac, Jean V, épouser publiquement sa sœur, et vivre avec elle dans son château, en tout honneur de baronnage. Les fureurs lubriques du maréchal de Rais ne sont ignorées de personne.
Ces nobles de la gaie science n'étaient pas toujours si courtois et si damoiseaux qu'ils ne se transformassent en brigands sur les grands chemins et dans les forêts. Les bourgeois de Laon appelèrent à leur secours Thomas deCoucy, seigneur du château de Marne. Thomas, tout jeune encore, pillait les pauvres et les pèlerins qui se rendaient à Jérusalem et qui revenaient de la Terre-Sainte. Alin d'obtenir de l'argent de ces captifs, il les accrochait de sa propre main, tesficuHs appendebat propria aJiquotiens manu (Guibertt, de vifa sna)\ une rupture s'opérant par le poids du corps, les intestins sortaient à travers l'ouverture. Thomas pendait encore d'autres malheureux par les pouces, et leur mettait de grosses pierres sur les épaules pour ajoutera leur pesanteur naturelle-, il se promenait en dessous de ces gibets vivants, et achevait, à coups de bâton, les victimes qui ne possédaient rien, ou qui refusaient de payer. Ayant un jour jeté un lépreux au fond d'un cachot, le nouveau Cacus fut assiégé dans son antre par tous les lépreux de la contrée.
Un seigneur de Tournemine, assigné dans son manoir d'Auvergne par un huissier appelé Loup, lui fit couper le poing, disant que jamais loup ne s'était présenté à son château sans qu'il n'eut laissé sa patte clouée à la porte.
RégnauU de Pressigny, seigneur de Marans près de la Rochelle, rançonneur de bourgeois, voleur de grands chemins, détrousseur de passants, se plaisait à crever un œil et à arracher la barbe à tout moine traversant les terres de sa seigneurie. Quand il envoyait au supplice les malheureux qui refusaient de se racheter, et que ceux-ci en apposaient à la justice du roi, Pressigny, qui apparemment savait le latin, leur répondait, en équivoquant sur les mots, qu'ils se plai-
gnaicnt à tort de ne pas mourir dans les règles, qu'ils mouraient ywre mit injuria.
Le moyen âge offre un tableau bizarre qui semble être le produit d'une imagination puissante, mais déréglée. Dans l'anliquité, chaque nation sort pour ainsi dire de sa propre source-, un esprit primitif, qui pénètre tout et se fait sentir partout, rend homogènes les institutions et les mœurs. La société du moyen âge était composée des débris de mille autres sociétés : la civilisation romaine, le paganisme même, y avaient laissé des traces:^ la religion chrétienne y apportait ses croyances et ses solennités, les Barbares franks, goths, bourguignons, anglo-saxons, danois, normands, retenaient les usages et le caractère propres à leurs races. Tous les genres de propriété se mêlaient, toutes les espèces de lois se confondaient : l'aleu, le ficf, la mainmortable, le Code, le Digeste, les lois salique, gombetle, wisigothe, le droit coutumier. Toutes les formes de liberté et de servitude se rencontraient : la liberté monarchique du roi, la liberté aristocratique du noble, la liberté individuelle du prêtre, la liberté collective des communes^ la liberté privilégiée des villes, de la magistrature/ des corps de métiers et des marchands^ la liberté représentative de la nation-, l'esclavage romain, le servage barbare, la servitude de l'aubain. De là ces spectacles incohérents, ces usages qui se paraissent contredire, qui ne se tiennent que par le lien de la religion. On dirait des peuples divers n'ayant aucun rapport les uns avec les autres, étant seulement convenus de vivre sous un commun maître autour d'un même autel.
Jusque dans son apparence extérieure, la France offrait alors un tableau plus pittoresque et plus national qu'elle ne le présente aujourd'hui. Aux monuments nés de notre religion et de nos moeurs, nous avons substitué, par une déplorable affectation de rarchilccture bâtarde romaine, des monuments qui ne sont ni en harmonie avec notre ciel, ni appropriés à nos besoins; froide et servile copie, laquelle a porté le mensonge dans nos arts, comme le calque de la littérature latine a détruit dans notre littérature l'originalité du génie frank. Ce n'était pas ainsi qu'imitait le moyen àge^ les esprits de ce temps-là admiraient aussi les Grecs et les Romains-, ils recherchaient et étudiaient leurs ouvrages-, mais, au lieu de s'en laisser dominer, ils les maîtrisaient, les façonnaient à leur guise, les rendaient français, et ajoutaient à leur beauté par cette métamorphose pleine de création et d'indépendance.
Les premières églises cliréliennes dans rOccident ne furent que des temples retournés : le culte païen était extérieur, la décoration du temple fut extérieure-, le culte chrétien était intérieur, la décoration de l'église fut intérieure. Les colonnes passèrent du dehors au dedans de l'édifice, comme dans les basiliques où se tinrent les assemblées des fidèles quand ils sortirent des cryptes et des catacombes. Les proportions de l'église surpassèrent en étendue celles du temple, parce que la foule chrétienne s'entassait sous la voûte de l'église, et que la foule païenne était répandue sous le péristyle du temple. Mais lorsque les chrétiens devinrent les maîtres, ils changèrent cette économie^ et ornèrent aussi du côté du paysage et du ciel leurs édifices.
L'architecture néogrecque, par une même émancipation de l'esprit humain, se montra en Orient avec le néoplatonisme-, il était naturel que les arts suivissent les idées, et surtout les idées religieuses auxquelles ils sont appliqués de préférence chez les peuples. Les premiers essais, ou plutôt les premiers jeux de celte architecture, "se firent remarquer dans les temples de Daphné, de Balbck et de Palmyre : elle se développa en Syrie dans les monuments de sainte Hélène-, elle devenait chrétienne à Jérusalem, à l'époque où le néoplatonisme devenait chrétien au concile de Nicée. Justinien la fit régner en bâtissant, sur les fondements de la Sainte-Sophie romaine de Constance, la Sainte-Sophie néogrecque d'Isidore de Milet. De là elle passa en Italie, et déploya son art dans l'église octogone de Saint-Vital à Ravenne : Charlemagne, au huitième siècle, reproduisit ce mouvement agrandi à Aix la Chapelle. « Il édifia églises et « abbayes en divers lieux, en l'honneur de Dieu et au proufit de son « âm(!. Aucunes en commença et aucunes en parfit. Entre les autres a fonda l'église de Aix la Chapelle, d'œuvre merveilleuse, en l'hon- « neur de Nostre-Dame Sainte-Marie. . . Divers palais commença « en divers lieux, d'œuvre cousteuse : un en fit auprès de la cité de a Mayence, de lez une ville qui a nom Ingolheim-, un autre en la cité, « sur le fleuve de Vahalam. Si commanda dans tout son royaume, à « tous les evesques et à tous ceux à qui les cures appartenoient, que « toutes les églises et toutes les abbayes qui estoient déchues par € vieillesse fussent rcfaictes et restaurées : et pour ce que celte chosQ « ne lïist mise en nonchaloir, il leur mandoit expressément par ses € messages qu'ils accomplissent ses commandemens. »
Trois 'Siècles plus tard , rarchilectonique nouvelle aborda une
seconde fois aux riva;^es latins, et annonça son retour par rédification de la cathédrale de Pise. 11 y a des erreurs que la voix populaire consacre, et auxquelles la science est obligée de se soumettre : le néogrec, en Italie, fut appelé V architecture lombarde, et, en France, Yarchitecture gothique; et ni les Lombards ni lesGotlis n'y avaient mis la main -, Théodoric même se contenta d'imiter ou de réparer les masses du Forum et du Champ de Mars.
Tandis que l'architecture néogrecque, infidèle au Parthénon abanûonnc, s'emparait des édifices chrétiens, elle envahissait aussi les édifices mahométans. Les Arabes Vorientalisèrent pour le calife Aroun et les Mille et une Nuits ; ils l'emmenèrent avec eux dans leurs conquêtes; elle arriva de la mosquée du Kaire en Egypte à celle de Cordoue en Espagne, à peu près au moment où les exarques de Ravenne l'introduisaient en Italie. Ainsi la puînée de l'Ionie parut dans l'Europe occidentale, portant d'une main l'étendard du prophète, et de l'autre celui du Christ : l'Alhambrah à Grenade, et Saint- Marc à Venise, témoignent de son inconstance et des merveilles de ses caprices. Plus d'ordres distincts, plus d'architraves ou architraves brisées : au lieu de portique, un portail-, au lieu de fronton, une façade 5 au lieu de frise, de corniche et d'entablement, une balustrade.
Enfin, avec le treizième siècle rayonna cette architecture à ogives, qui se plut surtout dans les pays de la domination franke, saxonne et germanique-, au dcUà des Pyrénées et des Alpes, elle rencontra les préjugés et les chefs - d'œuvre de l'architecture mozarabique , du style bâtard romain, et du primitif dorique de la Grande-Grèce. L'architecture à ogives fut une conquête des croisades de Philippe- Auguste et de saint Louis.
A la colonnette écourtce, aux grosses colonnes à chapiteaux historiés, succédèrent les minces et longues colonnes en faisceaux, ramifiées à leurs sommets, s'épanouissant en fusées, projetant dans les airs leurs délicates nervures qui devenaient comme la fragile charpente des combles. Au plein cintre des arches, aux voussures en anse de panier, se substituèrent les ogives, arceaux en forme d'arête dont l'origine est peut-être persane, et le patron la feuille du mûrier indien, si toutefois l'ogive n'est pas le simple tracé d'un crayon facile. L'ogive ne se sépare pas tellement du néog ec qu'on ne l'y retrouve comme cent autres traits.
Le cercle, figure géométrique rigoureuse, ne laisse rien à Tarbi-
traire^ l'ellipse, courbe, flexible, se renfle ou se redresse au gré de celui qui l'emploie : l'ogive, dont le foyer n'est que la rencontre des deux ellipses d'un triangle curviligne, se pouvait donc élargir et rétrécir depuis le plus court diamètre jusqu'au diamètre le plus long-, propriété qui laissait un jeu immense au goût de l'arliste, et qui explique la variété du gothique. Pas un seul monument dans cet ordre ne ressemble à l'autre, et dans chaque monument aucun délaH n'est invinciblement symétrique ^ l'ornement même est quelquefois calculé pour ne pas produire son effet naturel : de petites figures logées dans des niches, ou dans les moulures concentriques des portes, y sont arrangées de manière qu'on les prendrait pour des arabesques, des volutes, des enroulements, des astragales, et non pour des dispositions de la statuaire.
En imitant les constructions sarrasines, les architectes chrétiens les exhaussèrent et les dilatèrent:^ ils plantèrent mosquées sur mosquées, colonnes sur colonnes, galeries sur galeries^ ils attachèrent des ailes aux deux côtés du chœur, et des chapelles aux ailes. Partout la ligne spirale remplaça la ligne droite-, au lieu du toit plat ou bombé, se creusa une voûte étroite fermée en cercueil ou en carène de vaisseau^ les tours ouvragées dépassèrent en hauteur les minarets.
La chrétienté élevait à frais communs, au moyen des quêtes et des aumônes, ces cathédrales dont chaque État en particulier n'était pas assez riche pour payer la main-d'œuvre, et dont aucune n'est achevée. Dans ces vastes et mystérieux édifices se gravaient en relief ou en creux, comme avec un emporte-pièce, les parures de l'autel, les monogrammes sacrés, les vêtements et les choses à l'usage des ministres : les bannières, les croix de divers agencements, les calices, les ostensoirs, les dais, les chapes, les capuchons, les crosses, les mitres, dont les formes se retrouvent dans le gothique, conservaient les symboles du culte en produisant des effets d'art inattendus; assez souvent les gouttières étaient taillées en figures de démons obscènes ou de moines vomissants. Celte architecture du moyen âge offrait un mélange du tragique et du bouffon, du gigantesque et du gracieux, comme les poëmes et les romans de la même époque.
Les plantes de noire sol, les arbres de nos bois, le trèfle et le chêne, décoraient aussi les églises, de même que l'acanthe et le palmi(M' avaient embelli les temples du pays et du siècle de Périclès. Au dedans une cathédrale était une forêt, un labyrinthe dont les mille
arcades, à chaque mouvement du spectateur, s'infersectaient, se séparaient, s'enlaçaient de nouveau en chiffres, en cerceaux, en méandres -, cette forêt était éclairée par des rosaces à jour incrustées de vitraux peints, qui ressemblaient à des soleils brillants de mille couleurs sous la leuillée : en dehors cette même cathédrale avait l'air d'un monument auquel on aurait laissé sa cage, ses arcs-boutants et ses échafauds-, et, afin que les appuis de la nef aérienne n'en déparassent pas la structure, le ciseau les avait tailladés-, on n'y voyait plus que des arches de ponts, des pyramides, des aiguilles et des statues.
Les ornements qui n'adhéraient pas à l'édifice se mariaient à son style: les tombeaux étaient de forme gothique, et la basilique, qui s'élevait comme un grand catafalque au-dessus d'eux , semblait s'être moulée sur leur forme. On admire encore à Auch un de ces chœurs en bois de chêne si communs dans les abbayes, et qui répétaient les ornements de l'architecture. Tous les arts du dessin participaient de ce goût fleuri et composite : sur les murs et sur les vitraux étaient peints des paysages, des scènes de la religionet de l'histoire nationale.
Dans les châteaux, les armoiries coloriées, encadrées dans des losanges d'or, formaient des plafonds semblables à ceux des beaux palais du cinque cento de l'Italie. L'écriture même était dessinée , l'hiéroglyphe germanique, substitué au jambage rcctiligne romain, s'harmoniait avec les écussons et les pierres sépulcrales. Les tours isolées qui servaient de vedettes sur lès hauteurs ^ les donjons enserrés dans les bois , ou suspendus sur la cime des rochers comme Taire des vautours ^ les ponts pointus et étroits jetés hardiment sur les torrents-, les villes fortifiées que l'on rencontrait à chaque pas, et dont les créneaux étaient à la fois des remparts et des ornements; les chapelles, les oratoires, les ermitages placés dans les lieux les plus pittoresques au bord des chemins et des eaux-, les beffrois, les flèches des paroisses de campagne, les abbayes, les monastères, les cathédrales ; tous ces édifices que nous ne voyons plus qu'en petit nombre et dont le temps a noirci, obstrué, brisé les dentelles^ tous ces édifices avaient alors l'éclat de la jeunesse; ils sortaient des mains de l'ouvrier -, l'œil , dans la blancheur de leurs pierres , ne perdait rien de la légèreté de leurs détails, de l'élégance de leurs réseaux, delà variété de leurs guillochis, de leurs gravures, de leurs ciselures, do leurs découpures , et de toutes les fantaisies d'une imagination libre et inépuisable.
Veut-on savoir à quel point la France était couverte de ces monuments? les treize volumes de la Gallia chrisUana , qui n'est pas achevée , donnent mille cinq cents abbayes ou fondations monastiques. Le pouillé général fournit un total de trente mille quatre cent dix-neuf cures , dix-huit mille cinq cent trente-sept chapelles , quatre cent vingt chapitres ayant églises , deux mille huit cent soixantedouze prieurés, neuf cent trente et une maladreries^ et le pouillé est fort incomplet. Jacques Cœur comptait dix-sept cent mille clochers en France , et la Satire Ménippée reproduit le même calcul.
Ce n'est pas trop de donner un château, chastel, ou chastillon, par douze clochers. Tout seigneur qui possédait trois chàtellenies et une ville close avait droit de justice : or on comptait en France soixante-dix mille fiefs ou arrière-fiefs , dont trois mille étaient titrés. ( Voyez plus haut , pag. 85. ) Une moyenne proportionnelle fournit, sur ces soixante-dix mille fiefs, sept mille justices hautes ou basses, et suppose par conséquent sept mille villes closes ou fortifiées-, somme totale approximative des monuments ( tant églises que chapelles, villes, châteaux, etc.) , un million huit cent soixante-douze mille neuf cent vingt-six, sans parler des basiliques, des monastères renfermés dans les cités, des palais royaux et épiscopaux, des hôlcls de ville, des halles publiques, des ponts , des fontaines, des amphithéâtres, aqueducs et temples romains encore existants dans le midi de la France. Voilà , certes, un sol bien autrement orné qu'il ne l'est aujourd'hui. L'arc] ''ecture religieuse, civile et militaire gothique, pyramidaitet attirait deloin les yeux ^ la moderne architecture oivile, €t la nouvelle architecture militaire appropriée aux nouvelles armes, ont tout rasé : nos monuments se sont abaissés et nivelés comme nos rangs.
Notre temps laissera-t-il des témoins aussi mutiplîés de son passage que le temps de nos pères? Qui bàlirait maintenant des églises et des palais dans tous les coins de la France? nous n'avons plus la royauté de race , l'aristocratie héréditaire , les grands corps civils et marchands, la grande propriété territoriale, et la foi quia remué tant de pierres. Une liberté d'industrie et de raison ne peut élever que des bourses, des magasins, des manufactures, des bazars, des cafés, des guin^ïuettes -, dans les villes, des maisons économiques ^ dans les campagnes, des chaumières; et partout, de petits tombeaux. Dans cinq ou six siècles, lorsque la religion et la philosophie solderont leurs comptes , lorsqu'elles supputeront les jours qui leur auront ap-
DE L'HISTOIRE DE FRANCE. 1 t9
partenu , que Tune et l'autre dresseront le pouillé de leurs ruines , de quel côté sera la plus large part de vie écoulée, la plus grosse somme de souvenirs?
La population en mouvement autour des édifices du moyen âge est décrite dans les chroniques et peinte dans les vignettes; elle égalait presque la population d'aujourd'hui. J'estime , d'après des calculs dont je ne puis insérer les preuves dans une analyse , que la surface du sol français, tel qu'il existe maintenant, était couverte par vingt-cinq millions d'hommes : ce chiffre se déduit des rôles de l'impôt , de la levée des hommes d'armes, du recensement des habitants des villes, et du dénombrement des masses communales quand elles étaient appelées sous leurs bannières.
Le pays était riche et bien cultivé -, c'est ce que démontrent l'immensité et la variété des taxes royales et seigneuriales que j'ai sommairement indiquées.
Lorque Edouard lïl , après avoir rendu hommage à Philippe de Valois , retourna en Angleterre, « la reine Philippe de Hainaut le re- « çut, disent les chroniques, moult joyeusement, et lui demanda des a nouvelles du roi Philippe son oncle et de son grand lignage de « France : le roi son mari lui en recorda assez et du grand état qu'il « avoit trouvé , et des honneurs qui estoicnt en France, auxquelles « de faire , ni de l'entreprendre à faire, nul autre pays ne s'accom- « paraige. » Il est certain que la guerre , quand elle n'extermine pas totalement les peuples , les mulliplie : elle influe sur les institutions plus que sur les hommes : la féodalité , qui dut sa naissance et son pouvoir à la guerre, fut renversée par elle sous le règne de Philippe de Valois , du roi Jean, de Charles V, de Charles VT et de Charles VIL
Les diverses classes de la société et les différentes provinces , dans le moyen âge , se distinguaient les unes par la forme des habits , les autres par des modes locales : les populations n'avaient pas cet aspect uniforme qu'une même manière de se vélir donne à cotte heure aux liabitants de nos villes et de nos campagnes. La noblesse, les chevaliers, les magistrats, les évêques, le clergé séculier, les religieux de tous les ordres, les pèlerins, les pénitents gris, noirs et blancs, les ermites, les confréries, les corps de métiers, les bourgeois, les paysans, offraient une variété inlinie de costumes-, nous voyons encore quelque chose de cela en Italie. Sur ce point il s'en faut rapporter aux arts : que peut faire le peintre de noire vêtement
étriqué, de notre petit chapeau rond et de notre chapeau à trois cornes?
Du douzième au quatorzième siècle , le paysan et l'homme du peuple portèrent la jaquelte ou la casaque grise lice aux flancs par un ceinturon. Le sayon de peau ou \epéh'çon, dont est venu le surplis, était commun à tous les états. La pelisse fourrée et la robe longue orientale enveloppaient le chevalier quand il quittait son armure ^ les manches de cette robe couvraient les mains-, elle ressemblait au cafetan turc d'aujourd'hui ; la toque ornée de plumes, le capuchon ou chaperon, tenaient lieu du turban. De la robe ample on passa à l'habit étroit, puis on retint à la robe qui fut blasonnée sous Charles V. Leshauts-de-chausses, si courts et si serrés qu'ils en étaient indécents, s'arrêtaient au milieu de la cuisse^ les deux bas-de-chausscs étaient dissemblables-, on avait une jambe d'une couleur et une jambe de l'autre. II en était de même du hoqueton mi parti noir et blanc, et du chaperon mi-parti bleu et rouge. « Et si estoient leurs robes si es- « troites à vestir et à despouiller, qu'il sembloit qu'on les ecorchast. a Les autres avoient leurs robes relevées sur les reins comme « femmes : si avoient leurs chaperons découpés menuement tout en « tour. Et si avoient leurs chausses d'un drap et l'autre de l'autre. « Et leur venoient leurs cornettes et leurs manches près de terre, et a sembloient mieux estre jongleurs qu'autres gens. Et pour ce ne fut « pas merveilles si Dieu voulut corriger les méfaits des François par « son fléau. » L'étalage du luxe est odieux sans doute au milieu de la misère publique-, mais le goût de la parure distingua notre nation alors même qu'elle était encore sauvage dans les bois de la Germanie. Un Français met ses plus beaux habits pour marcher à l'échafaud ou à l'ennemi comme pour aller à un festin^ ce qui l'excuse, c'est qu'il ne tient pas plus à sa vie qu'à son vêtement.
Par-dessus la robe , dans les jours de cérémonie , on attachait un manteau tantôt court, tantôt long. Le manteau de Richard l^"" était fait d'une étoffe à raies semée de globes et de demi-lunes d'argent , à rimitalion du système céleste. (Winisauf. ) Des colliers pendants servaient également de parure aux hommes et aux femmes.
Les souliers pointus et rembourrés à la poulaine furent longtemps en vogue. L'ouvrier en découpak le dessus comme des fenêtres d'église-, ils étaient longs de deux pieds pour le noble, ornés à l'extrémité de cornes , de griffes ou de flgures grotesques ^ ils s'allongèrent encore , de sorte qu'il devint impossible de marcher sans en relever
Î>K L'HÏSTOIRR DE FRANCE. 121
la pointe et Fattacli^»' au g-onou avec une chaîne d'or ou d'argent. Les évêques excommunièrent les souliers à la poulaine, et les traitèrt^nt de péché contre nature : Charles V déclara qu'ils claienl contre les bonnes mmirs, s\l inventés en dérision du Créateur, En Angleterre, un acte du parlement défendit aux cordonniers de fabriquer des souliers ou des bottines dont la pointe excédât deux pouces. Les larges babouches carrées par le bout remplacèrent la chaussure à bec. Les modes variaient autant que de nos jours: on connaissait le chevalier ou la dame qui le premier ou la première avait imaginé une hafifjote (mode) nouvelle : l'inventeur des souliers à la poulaine était le chevalier PiObert le Cornu. ( W. Mauisbury. )
Les gentilfames usaient sur la peau d'un linge très-lîn; elles étaient vêtues de tuniques montantes enveloppant la gorge, armoriées, à droite, del'écu de leur mari, à gauche, de celui de leur famille. Tantôt elles portaient leurs cheveux ras , lissés sur le front, et recouverts d'un petit bonnet entrelacé de rubans 5 tantôt elles les bâtissaient en pyramide haute de trois pieds ^ elles y suspendaient ou des barbettes, ou de longs voiles, ou des banderoles de soie tombant jusqu'à terre et voltigeant au gré du vent : au temps de la reine Isabeau, on fut obligé d'élever et d'élargir les portes pour donner passage aux coiffures des châtelaines. (Monstrelet.) Ces coiffures étaient soutenues par deux cornes recourbées, charpente de l'édilice : du haut de la corne , du eôté droit, descendait un tissu léger que la jeune femme laissait flotter, ou qu'elle ramenait sur son sein comme une guimpe, en l'entortillant à son bras gauche. Une femme en plein esbatement étalait des colliers, des bracelets et des bagues; à sa ceinture enrichie d'or, de perles et de pierres précieuses, s'attachait une escarcelle brodée : elle galopait sur un palefroi , portait un oiseau sur le poing, ou une canne à la main. «Quoi de plus ridicule, î» dit Pétrarque dans une lettre adressée au pape en 1 3G6 , « que de voir les « hommes le ventre sanglé ! en bas, de longs souliers pointus; en « haut , des toques chargées de plumes ; cheveux tressés allant de ci, « de là, par derrière, comme la queue d'un animal, retapés sur le « front avec des épingles à tête d'ivoire ! » Pierre de Blois ajoute qu'il était du bel usage de parler avec affectation. Et quelle langue parlait-on ainsi? la langue de Wallaceetduromande Rou, dcVille- Hardouin, de Join ville et de Froissard.
Le luxe des habits et des fêtes passait toute croyance-, nous sommes de mesquins personnages auprès de ces Barbares des treizième et
tê
422 ANALYSE RAISOxNNÉE
quatorzième siècles. On vit dans un tournoi mille chevaliers vêtus d'une robe uniforme de soie nommce cointise, et le lendemain ils parurent avec un accoutrement nouveau aussi magniriquc. (Matthieu Paris.) Un des habits de Richard II, roi d'Angleterre, lui coûta trente mille marcs d'argent. (Knyghton.) Jean Arundel avait cinquante-deux habits complets d'étolfe d'or. (Hollingshed Curon.)
Une autre fois , dans un autre tournoi , détilèrent d'abord un à un soixante superbes chevaux richement caparaçonnés, conduits chacun par un écuyer d'honneur et précédés de trompettes et de ménestriers \ vinrent ensuite soixante jeunes dames montées sur des palefrois, superbement vêtues, chacune menant en lesse, avec une chaîne d'argent, un chevalier armé de toutes pièces. La danse et la musique faisaient partie de ces bandors (réjouissances). Le roi, les prélats, les barons , les chevaliers , sautaient au son des vielles, des musettes et des chif fontes.
Aux fêtes de Noë4 arrivaient de grandes mascarades : l'infortuné Charles YI , déguisé en sauvage cl enveloppé dans un linceul imprégné de poix , pensa devenir victime d'une de ces folies : quatre chevaliers masqués comme lui furent brûlés.
Les représentations théâtrales commençaient partout : en Angle^ terre, des marchands drapiers représentèrent la Création ; Adam et Eve étaient tout nus. Des teinturiers jouèrent le Déluge : la femme de Noë, qui refusait d'entrer dans l'arche , donnait un soufflet à son mari. {Hisfoire de la poésie anglaise^ Warton.)
La balle, le mail , le palet, les quilles, les dés, affolaient tous les esprits : il reste un compte d'Kdouard II pour payer à son barbier une somme de cinq schelliiigs , laquelle somme il avait empruntée de lui pour jouer à croix ou pile.
La chasse était le grand déduit de la noblesse : on citait des meuies de seize cents chiens. On sait que les Gaulois dressaient les chiens à la guerre et qu'ils les couronnaient de fleurs. On abandonnait aux roturiers l'usage des filets. Les chasses royales coûtaient autant que les tournois : une de ces chasses se lie tristement à notre histoire.
Le Pi'ince Noir était descendu en Angleterre, menant avec lui le roi Jean son prisonnier. Edouard avait fait préparer à Londres une récepli'Hi magnitiquc, telle qu'il leût ordonnée pour un potentat puissant qui le lût venu visiter. Lui-même, au milieu des princes de sou sang, de ses grands barons, de ses chevaliers, de ses veneurs,
de SCS fauconniers, de ses pages, des officiers de sa couronne, des hérauts d'armes, des meneurs de destriers, se mit à la tôte d'une cliasse brillante dans une forêt qui se trouvait sur le chemin du roi captif.
Aussitôt que les piqueurs envoyés à la découverte lui annoncèrent l'approche de Jean, il s'avança vers lui à cheval, baissa son chaperon , et saluant son hôte malheureux : « Cher cousin , lui dit-il , soyez « le bienvenu dans l'île d'Angleterre. » Jean baissa son chaperon à son tour, et rendit à Edouard son salut. «Le roi d'Angleterre, disent les chroniques, fit au roi de France moult grand honneur et révérence , l'invita au vol d'épervier, à chasser, à déduire et à prendre tous ses esbatemens. » Jean refusa ces plaisirs avec gravité, mais avec courtoisie-, sur quoi Edouard, le saluant de nouveau , lui dit : « Adieu, beau cousin ! » et, faisant sonner du cor, il s'enfonça avec la chasse dans la forêt. Cette générosité un peu fastueuse ne conso lait pas plus le roi Jean que l'humble petit cheval du prince de Galles-, en faisant trop voir la prospérité d'un monarque, elle montrait trop la misère de l'autre.
Quant au repas, on l'annonçait au son du cor chez les nobles j cela s'appelait corner l'eau, parce qu'on se lavait les mains avant de se mettre à table. On dînait à neuf heures du matin, et l'on soupaità cinq heures du soir. On était assis sur des banques ou bancs , tantôt élevés , tantôt assez bas , et la table montait et descendait en proportion. Du banc est venu le mot banquet. Il y avait des tables d'or et d'argent ciselées -, les tables de bois étaient couvertes de nappes doubles appelées doublicrs; on les plissait comme rivière ondoyante qu'un petit vent frais fait doucement soulever. Les serviettes sont plus modernes. Les fourchettes, que ne connaissaient point les Romains, forent aussi inconnues des Français jusque vers la lin du quatorzième siècle^ on ne les trouve que sous Charles V.
On mangeait à peu près tout ce que nous mangeons, et même avec des raffinements que nous ignorons aujourd'hui -, la civilisation romaine n'avait point péri dans la cuisine. Parmi les mets recherchés je trouve le dellegrout, ]e maupigyrnum , Ickarumpie. Qu'était-ce? On servait des pâtisseries de formes obscènes , qu'on appelait de leurs propres noms. Les ecclésiastiques , les femmes et les jeunes filles rendaient ces grossièretés innocentes par une pudique ingénuité*. La langue était alors toute nue-, les traductions de la Bible de
1 Alias Cngunt oblonga figura, alias spherica et orblculari, alias triangula qiia-
/124 ANALYSE RAîSONNÉE
ces temps sont aussi crues et plus indécentes que le texte. L'instruction du chevalier Geoffroy Latour-Lanclnj, gentilhomme angevin , à ses filles, donne la mesure de la liberté des enseignements et des mots.
On usait en abondance de bière, de cidre et de vins de toutes les sortes. Il est fait mention du cidre sous la seconde race. Le clairet était du vin clarifié mêlé à des épiceries^ Thypocras, du vin adouci avec du miel. Un festin donné par un abbé, en 1310 , réunit six mille convives devant trois mille plats.
Les repas royaux étaient mêlés d'intermèdes. Au banquet que Charles V offrit à l'empereur Charles YI , s'avança un vaisseau mù par des ressorts cachés : Godefroi de Bouillon se tenait sur le pont, entouré de ses chevaliers. Au vaisseau succéda la cité de Jérusalem avec SCS tours chargées de Sarrasins^ les chréLicns débarquèrent, plantèrent les échelles aux murailles , et la ville sainte fut emportée d'assaut.
Froissart va nous faire encore mieux assister au repas d'un haut baron de son siècle.
«En cet état que je vous dis le comte de Foix vivoit. Et quand de « sa chambre à minuit venoit pour souper en la salle, devant lui « avoit douze torches allumées que douze varlets portoient, eticelles « douze torches étoient tenues devant sa lablc, qui donnoicnt grand' « clarté en la salle , laquelle salle éloit pleine de chevaliers et de « écuyers -, et toujours étoient à foison tables dressées pour souper « qui souper vouloit. Nul ne parloit à lui à sa table si il ne l'appeloit. « Il mangeoit par coutume foison de volaille, et en spécial les ailes et « les cuisses tant seulement, et guère aussi ne buvoit. Il prenoit en a toute menestrandie (musique) grand ébattement, car bien s'y concc noissoit. Il faisoit devant lui ses clercs volontiers chanter chansons, « rondeaux et virelais. Il séoit à table environ deux heures, et aussi « il véoit volontiers étranges entremets, et iceux vus, tantôt les fai- « soit envoyer par les tables des chevaliers et des écuyers.
« Brièvement et ce tout considéré et avisé, avant que je vinsse « en sa cour, je avois été en moult de cours de rois, de ducs, de <c princes, de comtes et de hautes dames-, mais je n'en fus oncqucs
dranii;ul:u]no; (juaedam vrtiiricola; siinl : qiiccdiim pudeiKla imiliibria, ali;e virilia (si (liis pla't'l) rcprœsonlant : ad»'o d«'g«'n< raverc boni mioics ni oliani chnsliaiiis
obscœna cl |nul«niia in cibis pliiccanl. Sunl clcnini (|ims saccliaïalos
api-tllncni. [f)c fie. ciharia, lo. linijciiiio ('.anipcyio Lujjduiiensi auclOie, bb VI, cap. vil. p. 102, prima eoilio. Lu-duni, 1500.)
« en nulle qui mieux me plut, ni qui fût sur le fait d'armes plus « réjouie comme celle du comte de Foix étoit. On véoit en la salle et « es chambres et en la cour chevaliers et écuyers d'honneur aller et « marcher, et d'armes et d'amour les oyoit-on parler. Toute hon- « neur étoit là-dedans trouvée. Nouvelles dequel royaume ni dequcl « pays que ce fût là-dedans on y apprenoit: car de tous pays, pour « la vaillance du seigneur, elles y appleuvoient et venoient. »
Ce comte, si célèbre par sa courtoisie, n'en avait pas moins tué de sa propre main son lils unique. « Le comte s'enfclonna (s'irrita),- et, « sans mot dire, il se partit de sa chambre et s'en vint vers la prisoa « où son fils étoit; et tenoit à la maie heure un petit long coutel, et « dont il appareilloit ses ongles et nettoyoit. Il fit ouvrir l'huis de la « prison et vint à son fils, et tenoit l'alemelle (lame) de son coutel « par la pointe, que il n'y en avoit pas hors de ses doigts la longueur « de l'épaisseur d'un gros tournois. Par mautalcnt (malheur), en « boutant ce tant de pointe dans la gorge de son fils, il l'assena ne « sçais en quelle veine, et lui dit : « Ha traitour (traître)! pourquoi « ne manges-tu point? » Et tantôt s'en partit le comte sans plus rien « dire ni faire, et rentra en sa chambre. L'enfès (enfant) fut sang « mué et effrayé de la venue de son père, avecques ce que il étoit « foible de jeûner, et qu'il vit ou sentit la pointe du coutel qui le tou- « cha à la gorge, comme petit fut en une veine, il se tourna d'autre « part, et là mourut. »
Froissart est à la peine pour excuser le crime de son hôte, et ne réussit qu'à faire un tableau pathétique.
On avait été obligé de frapper la table de lois somptuaires : ces lois n'accordaient aux riches que deux services et deux sortes de viande, à rexception des prélats et des barons, qui mangeaient de tout en toute liberté; elles ne permettaient la viande aux négociants et aux artisans qu'à un seul repas; pour les autres repas, ils lc devaient sustenter de lait, de beurre et de légumes.
Le carême, d'une rigueur excessive, n'empêchait pas les réfections clandeslines. Une femme avait assisté nu-pieds à une pr.:: assion, et faisait la marmileuse plus que dix. Au sortir de la, l'Jijjpth crite alla disner avec son amant, d'un quartier d'agneau et d'un jambon, La senteur en vint jusqu'à la rue. On monta en hauî. Elle fut prise, et condamnée à se promener par la ville avec son quar'ier à la broc/te, sur l'épaule, et le jambon pendu au col, (Brantôme.)
Les voyageurs trouvaient partout des hôtelleries. Chevauchant
126 ANALYSE RÂISONNÉE
avec messire Espaing do Lyon , maître Jehan Froissart va d'anherge en auberge, s'enquéranl de l'histoire des châteaux qu'il aperçoit le long de la route, et que lui raconte le bon chevalier son compagnon. « Et nous vînmes à Tarbes, et nous fûmes tout aises à l'hostel de € l'Étoile, et y séjournâmes tout séjour; car c'est une ville trop bien « aisée pour séjourner chevaux : de bons foins, de bonnes avoines « et de belles rivières... Puis vînmes à Orthez. Le chevalier descen- € dit à son hostel, et je descendis à l'hostel de la Lune. »
On rencontrait sur tes chemins des basternes ou litières, des mules, des palefrois et des voitures à bœufs : les roues des charrettes étaient à l'antique. Les chemins se distinguaient en chemins péageaux et en sentiers; des lois en réglaient la largeur : le chemin péageau devait avoir quatorze pieds (Mss. Sainte-Palaye) ; les sentiers pouvaient être ombragés, mais il fallait élaguer les arbres le long des voies royales, excepté les arbres d'abris. {Capitulaires.)Le service des fiefs creusa cette multitude infinie de chemins de traverse dont nos campagnes sont sillonnées.
Les bains chauds étaient d'un usage commun, et portaient le nom d'étuves : les Piomains nous avaient laissé cet usage, qui ne se perdit guère que sous la monarchie absolue, époque où la France devint sale. On criait dans les rues de Paris sous Philippe-Auguste :
Seigneur, voulez-vous vous baigner?
Enlicz floue sans délaïer;
Les bains sont chauds , c'est sans mentir.
C'était le temps du merveilleux en toute chose : l'aumônier, le moine, le pèlerin, le chevalier, le troubadour, avaient toujours à dire ou à chanter des aventures. Le soir, autour du foyer cà bancs, on écoutait ou le roman de Lancelot du Lac, ou l'histoire lamentable du châtelain de Coucy, ou l'histoire moins triste de la reine Pédauque, « largement pattée, comme sont les oies, et comme jadis à Tou- « louse les portoit (les pattes) la reine Pédauque » (Rabelais)-, ou l'histoire du gobelin Orton, grand nouvelliste qui venait dans le vent, et qui fut tué dans une grosse truie noire. (Froissart.)
La belle Mélusine était condamnée à être moitié serpent tous les samedis, et fée les autres jours, à moins qu'un chevalier ne consentît à l'épouser en renonçant à la voir le samedi. Raimondin, comte de Forez, ayant trouvé Mélusine dans un bois, en fit sa femmes elle eut plusieurs enfants, entre autres un fils qui avait un œil rouge et un œil bleu ; Mélusine bâtit le château de Lusignan. Mais eniin Kaimondia
DE L'HISTOinE DE FRANCE. 'ÏST
s'étant mis en tête de voir sa femme un samedi, lorsqu'elle était demiserpent, elle s'envola par une fenêtre, et elle demeurera fée jusqu'au jour du jugement dernier. Lorsque le manoir de Lusignan change de maître, ou qu'il doit mourir quelqu'un de la famille seigneuriale, Mélusine paraît trois jours sur les tours du chràtcau, et pousse de grands cris. Tels étaient la Psyché du moyen âge et ce château de Lusignan, que Charles-Quint admira, et dont Brantôme déplore la ruine.
Avec ces contes on écoutait encore ou le sirvente du trouvère contre un chevalier félon, ou la vie d'un pieux personnage. Ces vies de saints, recueillies par les Bollandistes, n'étaient pas d'une imagination moins brillante que les relations profanes : incantations de sorciers, tours de lutins et de farfadets, courses de loups-garous, esclaves rachetés, attaques de brigands-, voyageurs sauvés, et qui, à cause de leur beauté, épousent les filles de leurs hôtes {saint Maxime)'^ lumières qui pendant la nuit révèlent au milieu des buissons le tombeau de quelque vierge^ châteaux qui paraissent soudainement illuminés {saint Viventius, Maure et Brista).
Saint Déicole s'était égaré ^ il rencontre un berger et le prie de lui enseigner un gîte : « Je n'en connais pas, dit le berger, si ce n'est « dans un lieu arrosé de fontaines, au domaine du puissant vassal « Weissart. — Peux-tu m'y conduire? » répondit le saint. « Je ne « puis quitter mon troupeau, » répliqua le pâtre. Déicole iiche son bâton en terre ^ et quand le pâtre revint, après avoir conduit le saint, il trouva son troupeau couché paisiblement autour du bâton miraculeux. Weissart, terrible châtelain, menace de faire mutiler Déicole ^ mais Bcrthilde, femme de Weissart, a une grande vénération pour le prêtre de Dieu. Déicole entre dans la forteresse; les serfs empressés le veulent débarrasser de son manteau; il les remercie, et suspend ce manteau à un rayon de soleil qui passait à travers la lucarne d'une tour. (BoLL., tom. ii, pag. Wi.)
Chercher à dérouler avec méthode le tableau des mœurs de ce temps, serait à la fois tenter l'impossible et mentir à la confusion de ces mœurs. Il faut jeter pêle-mêle toutes ces scènes telles qu'elles se succédaient sans ordre ou s'enchevêtraient dans une commune action, dans un même moment : il n'y avait d'unité que dans le mouvement général qui entraînait la société vers un perfectionnement éloigné, par la loi naturelle de Texistence humaine.
D'un côté la chevalerie, de l'autre le soulèvement des masses rus-
tiques; tous les dérèglements de la vie dans le clergé et toute l'ardeur de la foi. Les Galois et Galoises, sorte de pénitents d'amour, se chauffaient l'été à de grands feux et se couvraient de fourrures-, l'hiver ils ne portaient qu'une coffe simple et ne mettaient dans leurs cheminées que des verdures. Plusieurs transissoient de pur froid et mouroienl tout roydes de lez leurs amyes, et aussi leurs amyes de lez eulx en parlant de leurs amourettes ' . Lors de la Vaudoisie d'Arras, les hommes et les femmes, retirés dans les bois, après avoir trouvé un certain démon, se livraient à une prostitution générale. Les turlupins pratiquaient les mêmes désordres.
Des moines libertins se veulent venger d'un évêque réformateur qui venait de mourir ; pendant la nuit ils tirent du cercueil le cadavre du prélat, le dépouillent de son linceul, le fouettent, et en sont quittes pour payer chaque année quarante sous d'amende. Les cordeliers avaient renoncé à toute espèce de propriété : le pain quotidien qu'ils mangeaient était-il une propriété? Oui, disaient les religieux d'une autre robe-, donc le cordelier qui mange viole la constitution de son ordre; donc il est en état de péché mortel, par la seule raison qu'il vit, et qu'il faut manger pour vivre. L'empereur et les Gibelins se déclarèrent pour les cordeliers, le pape et les Guelfes contre les cordeliers. De là une guerre de cent ans ; et le comte du Mans, qui fut depuis Philippe de Valois, passe les Alpes pour défendre l'Église contre les Visconti et les cordeliers 2.
On courait au bout du monde, et l'on osait à peine, dans le nord de la France, hasarder un voyage d'un monastère à un autre, tant la route de quelques lieues paraissait longue et périlleuse! Des gyrovagues ou moines errants (pendant des chevaliers errants), cheminant à pied ou chevauchant sur une petite mule, prêchaient contre tous les scandales; ils se faisaient brûler vifs par les papes, auxquels ils reprochaient leurs désordres, et noyer par les princes, dont ils attaquaient la tyrannie. Des gentilshommes s'embusquaient sur les chemins et dévalisaient les passants, tandis que d'autres gentilshommes devenaient en Espagne, en Grèce, en Dalmatie, seigneurs des immortelles cités dont ils ignoraient l'histoire. Cours d'amour où l'on raisonnait d'après toutes les règles du scotisme, et dont de»
' Latour, nitt. du Poitou; Sainte-Palayk, 3Jém. sur l'anc. c/ict., v'' partie, dans k's noies, p. 387.
2 Spicil.A. I, p. 73; IIisi,dcsouvr.dcsiai-.,Sini'àQOy p. 72: Lettre sur le péché imaginaire, p. 22 et suiv.
chanoines étaient membres^ troubadours et ménestrels vaguant de châteaux en châteaux, déchirant les hommes dans des satires, louant les dames dans des ballades^ bourgeois divisés en corps de métiers, célébrant des solennités patronales où les saints du paradis étaient mêlés aux divinités de la Fable-, représentations thétàtrales^ fêtes des fous ou des cornards^ messes sacrilèges; soupes grasses mangées sur l'autel ^ Vite missa répondu par trois braiements d'àne -, barons et chevaliers s'cngageant dans des repas mystérieux à porter la guerre dans un pays, faisant vœu sur un paon ou sur un héron d'accomplir des faits d'armes pour leurs mies; Juifs massacrés et se massacrant entre eux, conspirant avec les lépreux pour empoisonner les puits et les fontaines-, tribunaux de toutes les sortes, condamnant, en vertu de toutes les espèces de lois, à toutes les sortes de supplices, des accusés de toutes les catégories, depuis Thérésiarque écorché et briilé vif, jusqu'aux adultères attachés nus l'un à l'autre et promenés au milieu du peuple-, le juge prévaricateur substituant à l'homicide riche condamné un prisonnier innocent; des hommes de loi commençant cette magistrature qui rappela, au milieu d'un peuple léger et frivole, la gravité du sénat romain : pour dernière confusion, pour dernier contraste, la vieille société civilisée à la manière des anciens, se perpétuant dans les abbayes-, les étudiants des universités faisant renaître les disputes philosophiques de la Grèce-, le tumulte des écoles d'Athènes et d'Alexandrie se mêlant au bruit des tournois, des carrousels et des pas d'armes. Placez enfin, au-dessus et en dehors de cette société si agitée, un autre principe de mouvement, un tombeau, objet de toutes les tendresses, de tous les regrets, de toutes les espérances, qui attirait sans cesse au delà des mers les rois et les sujets, les vaillants et les coupables^ les premiers pour chercher des ennemis, des royaumes, des aventures-, les seconds pour accomplir des vœux, expier des crimes, apaiser des remords.
L'Orient, malgré le mauvais succès des croisades, resta longtemps pour les Français le pays de la religion et de la gloire; ils tournaient sans cesse les yeux vers ce beau soleil, vers ces palmes de riduméo, vers ces plaines de Rama où les infidèles se reposaient à l'ombre des oliviers plantés par Baudouin ; vei\s ces champs d'Ascalon qui gardaient encore les traces de Godefroi de Bouillon et de Tancrède, de Philippe-Auguste et de Coucy, de saint Louis et de Sargine ; vers cette Jérusalem un moment délivrée, puis retombée
4 30 HiSïOiRE DE FRANCE.
dans ses fers, et qui se montrait à eux comme à Jérémie, insultée des passants, noyée dans ses pleurs, privée de son peuple, assise dans la solitude.
Tels furent ces siècles d'imagination et de force qui marchaient avec tout cet attirail au milieu des événements historiques les plus variés, au milieu des hérésies, des schismes, des guerres féodales, civiles et étrangères; ces siècles doublement favorables au génie ou par la solitude des cloîtres quand on la recherchait, ou par le monde le plus étrange et le plus divers quand on le préférait à la solitude. Pas un seul point de la France où il ne se passât quelque fait nouveau-, car chaque seigneurie laïque ou ecclésiastique était un petit État qui gravitait dans son orbite et avait ses phases : à dix lieues de distance les coutumes ne se ressemblaient plus. Cet ordre de choses, extrêmement nuisible à la civilisation générale, imprimait à l'esprit particulier un mouvement extraordinaire : aussi toutes les grandes découvertes appartiennent-elles à ces siècles. Jamais l'individu n'a tant vécu : le roi rêvait l'agrandissement de son empire ^ le seigneur, la conquête du fief de son voisin-, le bourgeois, l'augmentation de ses privilèges; le marchand, de nouvelles routes à son commerce. On ne connaissait le fond de rien ; on n'avait rien épuisé-, on avait foi à tout; on était à l'entrée et comme au bord de toutes les espérances, de même qu'un voyageur sur une montagne attend le lever du jour dont il aperçoit l'aurore. On fouillait le passé ainsi que l'avenir; on découvrait avec la même joie un vieux manuscrit et un nouveau monde; on marchait à grands pas vers des destinées ignorées, mais dont on avait l'instinct, comme on a toute sa vie devant soi dans la jeunesse. L'enfance de ces siècles fut barbare, leur virilité pleine de passion et d'énergie; et ils ont laissé leur riche héritage aux âges civilisés qu'ils portèrent dans leur sein fécond.
HISTOIRB DE FRANCE.