‹ Œuvres complètes de ChateaubriandChapitre 96 sur 239 · LOUIS XHI, LOUIS XIV, LOUIS XV ET LOUIS XVI · texte numérisé non relu

LOUIS XHI, LOUIS XIV, LOUIS XV ET LOUIS XVI

Le parlement conféra la régence et la tutelle de Louis XHI à Marie de Mcdicis. Sully (161 1 ) se retire de la cour : il avait payé deux cents millions de dettes sur trente-cinq millons de revenu, et il laissa trente millions dans la Bastille. On ne sait pas que ce rigide et fastueux protestant, ministre habile d'ailleurs, qui vivait dans sa retraite comme un dernier grand baron de l'aristocratie, déridait ses graves loisirs en écrivant sur l'ancienne cour des Mémoires aussi orduricrs que ceux de Brantôme.

Le duc de Mayenne meurt : il n'entra jamais bien dans la Ligue et dans les complots de son frère-, mais il avait plus de bon sens que le Balafré, et cet esprit commun qui convient aux affaires.

Concini, marquis d'Ancre, et sa femme, gouvernent Marie de Médicis. Brouilleries de cour; retraite des princes; petites guerres civiles mêlées de protestantisme (1614). Derniers états généraux du 17 octobre 1614. Le premier vole dos communes de France, lorsqu'elles furent appelées aux états par Philippe le Bel, pour s'opposer aux em-

piétements de Boniface VII, fut ainsi conçu : « Qu'il plaise au sei- « gneur roi de garder la souveraine franchise de son royaume, qui « est telle que, dans le temporel, le roi ne reconnaît souverain ea « terre, fors que Dieu. » Le dernier vote des communes aux états de 1614 fut celui-ci :

« Le roi est supplié d'ordonner que les seigneurs soient tenus « d'affranchir dans leurs fiefs tous les serfs. »

Le premier vote du tiers état sortant de la longue servitude de la monarchie féodale est une réclamation pour la liberté du roi ^ son dernier vote, au moment où il rentre dans l'esclavage de la monarchie absolue, est une réclamation en faveur de la liberté du peuple : c'est bien naître et bien mourir. J'ai dit pourquoi la monarchie des états ne se put établir en France.

Richelieu, dont le génie (heureusement pour lui) n'était deviné de personne, est fait secrétaire d'État par la protection du maréchal d'Ancre.

Ce maréchal (1617) est arrêté par Vitry, et massacré par le peuple. Sa femme, qui eut la tête tranchée, dit le mot fameux que Voltaire a un peu arrangé. Les biens du maréchal d'Ancre sont donnés à Luynes, favori de Louis XIII. Luynes avait fait son chemin auprès du roi en élevant des pies-grièches. Mésintelligence entre Louis XIII et sa mère.

(1621.) Guerre religieuse renouvelée par Rohan et Soubise. Les idées politiques s'élaicjit débrouillées dans la tête des protestants-, ils voulaient faire de la France une république divisée en huit cercles.

Richelieu, devenu cardinal, entre au conseil (1624). Le maréchal de Luynes l'avait protégé après le maréchal d'Ancre. Sa souplesse fit sa fortune, son orgueil, sa gloire. Henriette de France, sœur de Louis XIII, épouse Charles I^*", roi d'Angleterre (1625).

L'an 1 626 voit commencer les cabales contre le cardinal de Richelieu, encouragées par Gaston, frère du roi, qui perdait ses amis, et fuyait toujours. Richelieu abaisse à la fois les grands, les huguenots et la maison d'Autriche. Tragique histoire du duc de Montmorency et de Cinq-Mars.

Toutes les libertés meurent à la fois , la liberté politique dans les états congédiés, la liberté religieuse par la prise de la Rochelle-, car la force huguenote demeura anéantie , et l'édit de Nantes ne fut que la conséquence de la disparition du pouvoir matériel des protestants.

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CE L'HISTOir.E DE FRANCE. 3^3

La liberté littéraire périt à son tour : on avniîpassé de l'école naive, simple, originale d'Amyot, de Rabelais, de Marot, de Montaigne, à l'école artiticielle et boursouflée de Ronsard. Malherbe rentra dans la première route : les sujets étrangers à nos mœurs et à nos croyances lurent choisis de préférence. Alors s'éleva l'Académie française, haute cour du classique , qui fit comparaître devant elle , comme premier accusé, le génie de Corneille. Racine vint ensuite imposer aux lettres le despotisme de ses chefs-d'œuvre , comme Louis XIV le joug de sa grandeur à la politique. Sous l'oppression de l'admiration , Chapelain, Coras, Leclerc, Saint-Amand, maintenaient en vain, dans leurs ouvrages persécutés, l'indépendance de la langue et de la pensée : ils expiraient pour la liberté de mal dire sous les vers de Roileau, en appelant de la servitude de leur siècle à la postérité délivrée. Ils eurent raison de réclamer contre la règle étroite et la proscription des sujets nationaux -, ils eurent tort d'être de méchants poètes.

Le premier ministre mourut détesté et admiré , la même année que la veuve de Henri IV mourut à Cologne dans la dernière misère. Pendant le règne du cardinal de Richelieu , on voit se tramer quelques hommes du passé et s'avancer quelques honîmes de l'avenir: Guise et d'Espernon , Turenne , le jeune Villars et le jeune Condé. D'Espernon est le seul favori qui soit jamais devenu un personnage par une imperturbable morgue de médiocrité. A force de vivre et d'insulter, ce bourgeois avait fini par faire croire qu'il était un grand seigneur. Il ne paraît pas tout à fait innocent de l'assassinat de Henri IV. Les sujets, comme le chef suprême, inclinaient au despotisme -, on arrivait peu à peu à l'admiration du pouvoir.

Louis XÏII , mort enl 643 , fut placé entre Henri IV et Louis XIV, comme Louis le Jeune entre Philippe-Auguste et saint Louis. Il fut aussi intrépide que son père, et n'eut rien de la grandeur de son fils. Il n'y a qu'une seule chose et qu'un seul homme dans le règne de Louis XIII, Richelieu. Il apparaît comme la monarchie absolue personnifiée, venant mettre à mort la vieille monarchie aristocratique. Ce génie du despotisme s'évanouit, et laisse en sa place Louis XIV, chargé de ses pleins pouvoirs.

Le parlement de Paris donna la régence et la tutelle à Anne d'Autriche, comme il l'avait donnée à Marie de Médicis en 1G10 : il achevait son usurpation législative.

La monarchie parlementaire , survivant à la monarchie des états , atteignit, sous la miaoïité de Louis XIV, le faîte de sa puissance : elle

démena ses guerres ^ on se battit en son honneur ^ ses arrêts servaient de bourre à ses canons. Dans son règne d'un moment, elle eut pour magistrat Matthieu Mole -, pour prélat , le cardinal de Retz -, pour héroïne, la duchesse de Longueville -, pour héros populaire, le fils d'un bâtard de Henri IV -, et pour généraux, Condé et Turenne. Mais cette monarchie neutre, qui n'était ni la monarchie absolue ni la monarchie tempérée des états ^ cette monarchie qui paraissait entre l'une et l'autre, qui ne voulait ni la servitude ni la liberté, qui n'aspirait qu'au renversement d'un ministre fin et habile ^ cette monarchie, à la suite de quelques princes brouillons et factieux, passa vite. Louis XIV, devenu majeur, entra au parlement avec un fouet , sceptre et symbole de la monarchie absolue, et les Français furent mis à l'attache pour cent cinquante ans.

Auprès de la comédie de Mazarin se jouait la tragédie de Charles I«', et Mazarin reconnut humblement le Protecteur. La monarchie des états avait commencé en France et en Angleterre presque au même moment dans les siècles barbares -, elle aboutit presque au même moment dans le dix-septième siècle , en Angleterre , à la monarchie représentative ^ en France, à la monarchie absolue. La réforme religieuse que tenta Henri VHI réussit, et la réforme religieuse qu'essayèrent les huguenots avorta : de celte différence de fortune dans (a vérité religieuse naquit peut-être la différence de position dans la vérité politique. Les guerres parlementaires de la Grande-Bretagne furent les dernières convulsions de l'arbitraire anglais expirant^ les guerres de la Fronde, les derniers efforts de l'indépendance française mourante : l'Angleterre passa à la liberté avec un front sévère , la France au despotisme en riant.

Le traité des Pyrénées met fin à la guerre entre la France et l'Espagne , et stipule le mariage de Louis XIV et de l'infante I^Iaric- Thérèse (1659). Restauration de Charles II, en 1660. Mariage de Louis XIV dans la même année. Mort de Mazarin, en 1661 : homme habile , patient, insensible à l'injure , et qui regretta la vie. Arrestation de Fouquct. Commencement de l'élévation de Colbert. Louis XIV sort de l'ombre à la mort de Mazarin. Conquête de la Flandre. Louvois était ministre de la guerre-, Turenne, Condé, Créqui, Grammont, Luxembourg, étaient généraux et capitaines (1667).

Conquête de la Franche-Comté. Triple alliance entre l'Angleterre, la Suède et la Hollande. Paix entre la France et l'Espagne. La France garde les conquêtes de la Flandre et rend la Franche-Comté. Conver-

sion de Tiironne, qui cède à r Exposition de la foi de Bossuet ^ grands nom«(l068).

Suppression des chambres mi-parties dans les parlements établies par VcCdl de Nantes. Troubles au sujet de l'affaire de Jansénius. Prise de Candie par les Turcs. Le duc de Beaufort, roi des Halles ou de la Fronde, est tué dans une sortie. Édit qui permet le commerce à la noblesse (1669).

Mort de madame Henriette, immortalisée par Bossuet. La France s'allie secrètement à l'Angleterre. Louis XIV se voulait venger des Hollandais , qui avaient interrompu ses succès contre les Espagnols. Il était, en outre, choqué de la liberté des gazetiers républicains, acharnés contre son gouvernement et sa personne. Il entre en Hollande et en fait la conquête. Guillaume ÏH devient stathouder, et commence à balancer la fortune du grand roi.

Les guerres continuèrent pendant tout le règne de Louis XTV-, et la dernière , celle de 1 70 1 , la plus juste dans son principe et la plus malheureuse dans ses résultats , laissa pourtant à la maison de France la succession de la maison d'Espagne : le royaum.e y gagna de n'avoir plus hesoin de se défendre du côté des Pyrénées, et de pouvoir porter toutes ses forces sur les frontières de Test et du nord.

Louis XIV a rendu fameux le premier règne de la monarchie absolue, par sa protection des lettres et des arts , par ses conquêtes, son administration, ses fêtes, ses galanteries-, car, dans l'histoire du despotisme, la magnificence et les faiblesses du prince deviennent des affaires d'État. Voltaire n'a rien laissé à dire à la gloire du siècle de Louis XIV. Un auteur moderne, sévère sur tout le reste, a rendu justice à l'administration de Louis le Grand : seulement il reproche à ce roi ce qu'il fallait reprocher à tous les rois ses prédécesseurs , et ce qui découlait de la législation romaine. Nous n'entendons plus aujourd'hui l'esclavage, nous ne concevons plus comment un homme pouvait être la propriété d'un autre homme -, et néanmoins les sages, les philosophes , les hommes les plus libres et les plus éclairés de l'antiquité, le concevaient et le trouvaient juste. Nous ne comprenons plus comment un juge pouvait accepter les biens de l'accusé qu'il avait jugé et condamné-, et pourtant, sous Louis XIV, les magistrats les plus intègres le comprenaient et le trouvaient naturel. Aujourd'hui même en Angleterre, où la confiscation existe, les biens confisqués pour crime de haute trahison seraient encore distribués entre les délateurs et les favoris de la cour. Nous nous demandons comment un prince pon-

vait avoir une maîtresse en litre que venaient idolâtrer l'honneur, le génie et la vertu : on entrait dans celte idée au dix-septième siècle-, Bossuet se chargeait de réconcilier Louis XIV et madame de Montespan. Le grand roi, dans la démence de son orgueil, osa imposer en pensée à la France , comme monarques légitimes , ses bâtards adultérins légitimés. Sous certains rapports généraux nous valons mieux, hommes de notre siècle , ou plutôt notre temps vaut mieux que les hommes et le temps qui nous ont précédés, et cela tout naturellement par le progrès de la raison et de la civilisation -, mais nous sommes injustes quand nous jugeons nos devanciers par des lumières qu'ils ne pouvaient avoir, et par des idées qui n'étaient pas encore nées.

Tout devint individuel sous Louis XIV. Le peuple iisparut comme aux temps féodaux : on eût dit d'une nouvelle conquête , d'une nouvelle irruption des Barbares , et ce n'était que l'invasion d'un seul homme. Observons néanmoins une différence : le nom du peuple ne se rencontre nulle part dans la monarchie de Hugues Capet, parce que le peuple n'existait pas-, il n'y avait que des serfs ^ la nation, militaire et religieuse , consistait dans la noblesse et le clergé. Sous Louis XIV le peuple était créé-, il se perdait seulement dans l'arbitraire , ce qui fait qu'il se retrouva au moment où ses chaînes se rompirent.

Quand la lutte de l'aristocratie avec la couronne finit , la lutte de la démocratie avec cette même couronne commença. La royauté, qui avait favorisé le peuple afin de se débarrasser des grands, s'aperçut qu'elle avait élevé un aulre rival moins tracassicr, mais plus formidable. Le combat s'établit sur le terrain de l'égalité. Il y eut monarchie absolue sous Louis XIV, parce que la liberté aristocratique était morte, et que l'égalité démocratique vivait à peine : dans l'absence de la liberté et de l'égalité , l'une moissonnée , l'autre encore en germe, il y eut despotisme, et il ne pouvait y avoir que cela.

La monarchie absolue naquit le jour où l'hérédité royale dans la famille capétienne s'établit ; celte monarchie mit sept siècles à croître au travers des transformations sociales : comme toute institution qui ne tombe pas fortuitement dans sa marche , elle monta, degré à degré , à son apogée. Le despotisme de Louis XIV fut un fait progressif naturel, venu à point, dans son temps, dans son lieu, un résultat inévitable des opinions et des mœurs à cette époque , un anneau de la chaîne qui servait à joindre le principe répudié de la liberté au principe non encore adopté de l'égalité. Il fallait cnlin que la royauté

s'usât comme Faristocratie -, que l'on sentît les abus du gouvernement d'un seul comme on avait senti l'oppression du gouvernement de plusieurs. Du moins ce fut une chance heureuse pour la France d'avoir produit, dans ce moment même, un roi capable de remplir avec éclat celte période obligée d'asservissement : l'héritier de Richelieu et l'élève de Mazarin fut en rapport de caractère avec l'autorité absolue qui lui échéait ; l'homme et le temps se corroborèrent. Le siècle de Louis XIV fut le superbe catafalque de nos libertés , éclairé par mille flambeaux de la gloire, que tenait à l'entour un cortège de grands hommes.

Les troubles de la minorilé de Louis XIV, mêlés 5 des victoires sur l'étranger, achevèrent de former des généraux et de créer une armée régulière, élément indispensable du despotisme civilisé : ainsi les troubles , les victoires et les habiles capitaines de la République préparèrent tout pour la domination de Buonaparte. Aux deux époques on était las de révolution , et l'on avait des moyens de conquêtes. Louis XIV comme Napoléon , chacun avec la différence de son temps et de son génie, substituèrent l'ordre à la liberté.

L'homme d'une époque ou d'un siècle eut pourtant un avantage sur l'homme fastique ou de tous les siècles.

La féodalité ou la monarchie militaire noble perdit ses principales batailles-, mais les étrangers ne purent garder les provinces qu'ils avaient occupées dans notre patrie, et ils en furent successivement chassés : l'empire ou la monarchie militaire plébéienne lit des conquêtes immenses, mais elle fut forcée de les abandonner, et nos soldats, en se retirant, entraînèrent deux fois avec eux les étrangers à Paris: la monarchie royale absolue n'alla pas loin chercher ses combats, mais le fruit de ses victoires nous est resté ^ notre indépendance vit encore à l'abri dans le cercle de remparts qu'elle a tracé autour de nous. A quoi cela a-t-il tenu? à l'esprit positif du grand roi et à la longueur du règne de ce prince. Louis chercha à donner à notre territoire ses bornes naturelles ^ on a trouvé dans les papiers de son administration des projets pour reculer la frontière de la France jusqu'au Rliin , et pour s'emparer de l'Egypte-, on a même un mémoire deLcibnitz à ce sujet. Si Louis XIV eût complètement réussi, il ne nous resterait plus aujourd'hui aucune cause de guerre étrangère.

Mais si les conquêtes de la monarchie militaire plébéienne n'ont point été annexées à notre sol comme les conquêtes de la monarchie royale absolue, elles ont eu un effet moral que n'ont pas eu les pro-

fits tout matériels des envahissements de Louis XIV. Nos armées, comme celles d'Alexandre , ont semé les lumières chez les peuples où notre drapeau s'est promené : l'Europe est devenue française sous les pas de Napoléon , comme l'Asie devint grecque dans la course d'Alexandre.

Louis XIV eut quelque chose de Dioclétien, sans en avoir les mœurs et la philosophie-, il établit comme lui le faste de l'Orient à sa cour, éleva comme lui des monuments , et fut comme lui grand administrateur. L'attention qu'il donnait à l'agriculture s'étendait sur les autres parties de l'État : il chercha jusque dans les pays étrangers les hommes qui pouvaient faire fleurir le commerce et les manufactures. Magnifiquement occupé de ses plaisirs , il travaillait néanmoins avec ses ministres; laborieux, il entrait jusque dans les moindres détails. Le plus petit bourgeois lui pouvait soumettre des plans et obtenir audience de lui : de la même main dont il protégeait les arts et faisait céder l'Europe à nos armes, il corrigeait les lois, et introduisait l'unité dans les coutumes.

La monarchie absolue n'était pas un état de privilège pour les individus : on se figure que la classe mitoyenne était éloignée de tout, que les emplois n'appartenaient qu'aux nobles-, rien de plus faux que cette idée. Toutes les carrières étaient ouvertes aux Français : l'Eglise , la magistrature et le commerce étaient presque exclusivement le partage des plébéiens. La plus haute dignité civile , celle du chancelier, était roturière. Les bourgeois parvenaient aux premières places militaires et administratives. Louis XIV surtout ne fit aucune distinction dans ses choix : Fabert , Gassion , Vauban même et Catinat, furent maréchaux de France -, Colbert et Louvois étaient ce que plus tard on appela impertinemment des hommes de peu. En général, dans toute l'ancienne monarchie , les familles nobles ne fournissaient pas les ministres. «Le chancelier Voisin , dit Saint-Simon, avoit essen- « tiellementla plus parfaite qualité sans laquelle nul ne pouvoit ence trer et n'est jamais entré dans le conseil do Louis XIV, en tout son « règne, qui est la pleine et parfaite roture, si l'on en excepte le a seul duc de Beauvilliers.» Les ambassadeurs du grand roi n'étaient pas tous choisis parmi les grands seigneurs. La plupart des évêques (et quels évêques, Bossuct et Massillon!) sortaient des rangs médiocres ou tout à fait populaires.

Mais cette jalousie de la bourgeoisie contre la noblesse, qui a éclaté avec tant de violence au moment de la révolution , ne venait pas dô

rinég-alitc des emplois; elle venait de l'inégalité de la considération. Il n'y avait si mince hobereau qui n'eût le privilège d'insulte ou de mépris envers le bourgeois , jusqu'à ce point de lui refuser de croiser l'cpée : ce nom de gentilhomme dominait tout. Il était impossible qu'à mesure que les lumières descendaient dans les classes mitoyennes, on ne se révoltât pas contre des prétentions d'une supériorité devenue sans droits. Ce ne sont point les nobles que l'on a persécutés dans la révolution , ce ne sont point leurs immunités, d'eux-mêmes abandonnées , que l'on a voulu détruire en eux : c'est une opinion que l'on a immolée dans leur personne; opinion contre laquelle la France entière se soulèverait encore, si l'on essayait de la faire renaître.

Louis XIV révéla à la France le secret de sa force -, il prouva qu'elle se pouvait rire des ligues de l'Europe jalouse. Ce prince eut une fois huit cent mille hommes sous les armes, onze mille soldats de marine, cent soixante mille matelots, mille élèves de marine, cent quatrevingt-dix-huit vaisseaux de soixante canons et trente galères armées. Les étrangers , qui cherchaient à rabaisser notre gloire, devaient ce qu'ils étaient à notre génie. En Angleterre, en Allemagne , en Italie, en Espagne, partout on reconnaît qu'on a suivi les édits de Louis XIV pour la justice, ses règlements pour la marine et le commerce, ses ordonnances pour l'armée, ses institutions pour la police des chemins et des villes-, tout, jusqu'à nos moeurs et à nos habits, fut servilement copié. Tel pays, qui se vantait de ses établissements publics, en avait emprunté l'idée à notre nation ^ on ne pouvait faire un pas chez les étrangers sans retrouver la France mutilée.

A ce beau côté de Louis XIV, il y a un vilain revers. Ce prince, qui fit notre patrie pour l'administration, la force extérieure, les lettres et les arts , à peu prés ce qu'elle est demeurée , écrasa le reste des libertés publiques , viola les privilèges des provinces et des cités , posa sa volonté pour règle, enrichit ses courtisans de confiscations odieuses. Il ne lui vint pas même en pensée que la liberté , la propriété, la vie d'un de ses sujets , ne fussent pas à lui.

Dans les idées du temps , ou plutôt dans les idées formées par Louis XIV, cela ne choquait point. Les esprits les plus frondeurs, comme Saint-Simon qui n'aimait pas son maître et qui met à nu ses faiblesses, ne songeaient guère plus au peuple que le souverain.

Mais ce que l'on ne sentait point alors , les générations suivantes le sentirent; l'impression du despotisme resta, et quand Louis XIV

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eut cessé de vivre, on en voulut à ce roi d'avoir usurpé à son profit la dignité de la nation.

Ce prince fit encore un mal irréparable à sa famille : l'éducation orientale qu'il établit pour ses enfants, cette séparation complète de l'enfant du trône des enfants de la patrie, rendirent étranger à l'esprit du siècle , aux peuples sur lesquels il devait régner, l'héritier de la couronne. Henri ÏV courait pieds nus et tête nue avec les petits paysans sur les montagnes du Béarn. Le gouverneur qui montrait au jeune Louis XV la foule assemblée sous les fenêtres de son palais lui disait : « Sire , tout ce peuple est à vous. » Cela explique les temps, les hommes et les destinées.

Cependant comme la pensée sociale ne rétrograde point , bien que les faits rebroussent souvent vers le passé , un contre-poids s'était formé par les lumières de l'intelligence aux principes de l'absolu de Louis XIV. Au moment où l'ancien droit politique intérieur de la France s'anéantit, le droit public extérieur des nations se fonda : les publicistes parurent, Grotiusà leur tête. Le cardinal de Richelieu, en abaissant la maison d'Autriche, donna naissance au système de la balance européenne , système maintenu par Mazarin. Les relations diplomatiques se régularisèrent, et des traités confirmèrent l'existence des gouvernements populaires qui s'étaient affranchis les armes à la main. Locke et Descartes avaient appris à raisonner-, Corneille avait exhumé les vertus républicaines.

Pascal osa écrire : « Ce chien est à moi, disaient ces pauvres en- « fants^ c'est ma place au soleil : voilà le commencement et l'image « de l'usurpation de toute la terre. »

Pascal avait dit encore : « Trois degrés d'élévation du pôle ren- « versent toute la jurisprudence. Un méridien décide de la vérité, a ou du peu d'années de possession. Les lois fondamentales chance gent, le droit a ses époques-, plaisante justice qu'une rivière ou « une montagne borne ; vérité au deçà des Pyrénées , erreur au « delà! »

Ajoutez à ces incursions de la pensée dans des régions encore inconnues les effets de la révolution d'Angleterre et de l'émancipation de la Hollande, qui avaient mis en circulation des idées directement opposées aux principes du gouvernement de Louis XIV.

Enfin l'esprit même de l'administration et l'instinct de grandeur de ce prince favorisaient la marche progressive de l'esprit humain. Il fut question d'établir l'uniformité des poids et mesures, d'abolir les

FÂSLRAIL

Paru/ Inxr Le^fauvotte, r d^. sCcrb^

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coutumes provinciales, de réformer le Code civil et criminel, d'arri ver à l'égale répartition de l'impôt. Tous les projets pour les embel lissemcnts de Paris avaient été discutés^ on voulait achever le Lou vre, faire venir des eaux, découvrir les quais de la Cité, etc. La liberté de la chaire, alors la seule inviolable, avait donné un asile à la liberté politique, et même, sous un certain rapport, à Tindépen dance religieuse. Massillon dit tout sur la souveraineté du peuple; dans le Télémaque les leçons ne manquent pas ^ Bossuet s'était occupé sérieusement de la réunion de l'Église protestante à l'Église romaine : il n'était pas éloigné de consentir au mariage des prêtres, ce qui eût amené un changement obligé dans la confession auriculaire et la communion fréquente : tant la société s'avance vers son but, la liberté, à l'insu même et contre les desseins des hommes qui composent cette société !

Les souvenirs des fureurs de la Ligue et les brouilleries de la Fronde avaient favorisé rétablissement de la monarchie absolue-, les souvenirs du despotisme de Louis XIV, quand ce grand prince s'alla reposer à Saint-Denis, rendirent plus amers les regrets de l'indépendance nationale. La vieille monarchie avait traversé six siècles et demi avec ses libertés féodales et aristocratiques, pour venir tomber aux pieds du trentième fils de Hugues Capet. Combien l'élat formé par Louis XIV a-t-il duré? cent quarante années. Après le tombeau de ce monarque, on n'aperçoit plus que deux monuments de la monarchie absolue : l'oreiller des débauches de Louis XV et le billot de Louis XVL

Le siècle de Louis XV, précédé des grandeurs et des désastres du siècle de Louis XIV, et suivi des destructions et de la gloire du siècle de la révolution, disparaît écrasé entre ses pères et ses fils. Le peuple n'eut pas plutôt chanté un Ye Deum pour la mort de Louis, et insulté le cercueil de ce prince immortel, que le régent, Philippe d'Orléans, prit les rênes de l'empire. Le cardinal Dubois fut son digne ministre : la corruption du régne de Henri IH reparut.

A cette vieille corruption de mœurs se mêla cette corruption nouvelle qui s'opère par les révolutions subites des fortunes, et que nous devons au modci ne système de finances. La dette de l'État était de deux milliards soixante-deux millions, quatre milliards et plus de notre monnaie actuelle. Le duc de Saint-Simon proposa la banqueroute sanctionnée par les états généraux, lesquels seraient appelés à la sanction de ce vol : le Régent ne voulut ni de la banqueroute ni

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du retour des états. On refondit les monnaies; on raya trois cent trente-sept millions de créances vicieuses : Law se chargea d'éteindre le reste de la dette au moyen de sa banque, qui ne fut composée d'abord que de douze cents actions de trois mille francs chacune. Law est parmi nous le fondateur du crédit public et de la ruine publique. Son système ingénieux et savant n'offrait, en dernier résultat, comme tout capital fictif, qu'un jeu où l'on venait perdre son or et sa terre contre du papier ^

Voltaire et Montesquieu étaient nés et publiaient leurs premiers ouvrages-, ainsi tout était prcparé pour le changement des mœurs, de la religion et des lois. La bigoterie des dernières années de Louis XIV, la fatigue des querelles théologiques, l'ennui de la vieille cour de Saint-Cyr, enfin cette lassitude du passé et cette avidité de l'avenir, naturelles aux nations légères, précipitèrent les Français dans un ordre de choses tout différent de celui qui finissait. Louis XV respira dans son berceau l'air infecté de la régence-, il se trouva chargé, avec un caractère indécis, et la plus insurmontable des passions, de l'énorme poids d'une monarchie absolue : son esprit ne lui servait qu'à voir ses fautes et ses vices, comme un flambeau dans un abîme.

Le parlement avait cassé le testament de Louis XIV, et l'édit de 4717 ôla aux princes légitimés la qualité de princes du sang.

Après la mort du Régent, le duc de Bourbon, premier ministre, marie Louis XV à la fille de Stanislas Leczinski, roi détrôné de Pologne, espèce d'augure pour la postérité de cette reine. L'abbé Fleury, précepteur du roi, devient premier ministre après le duc de Bourbon, et reçoit le chapeau de cardinal : ce vieux prêtre rendit des forces à la France épuisée, en la laissant se rétablir d'elle-même à l'aide de son tempérament robuste : chose que tout le monde a dite.

Deux guerres avec l'Autriche ; le vainqueur de Denain reparut sur les champs de bataille à l'âge de quatre-vingt-trois ans. En apprenant la mort du maréchal de Berwick tué d'un coup de canon, il s'écria avec humeur : « Cet homme a toujours été heureux! » Frédéric et Marie-Thérèse paraissent 5ur la scène.

Le cardinal de Fleury meurt, et le roi gouverne par lui-même. II tombe malade à Metz; s'il fût mort, il eût été pleuré : la France le surnommait le Bien-Aimé. Bataille de Fontenoy. Le Prétendant doacend en Ecosse, remporte deux victoires, et ne marche pas sur Loa-

* Voyez, sur le système de Law, une excellente brochure de M. TniERS.

dres : le temps des Stuarts était accompli. Tandis que la France courait à sa ruine, l'Angleterre parvenait au plus haut point de sa puissance. Paix d'Aix la Chapelle. Querelles parlementaires et jansénistes. Billets de confession. Conflit de rarchevêque de Paris, Beaumont, et des administrateurs de riîôtel-Dieu. Damiens attente à la vie du roi.

La guerre recommence entre la France et l'Angleterre au sujet des limites du Canada. Pour la première fois on lit le nom de Washington dans le récit d'un obscur combat donné dans les forêts, vers le fort Duquesne, entre quelques Sauvages, quelques Français et quelques Anglais (1754). Quel est le commis à Versailles, et le pourvoyeur du Parc aux Cerfs; quel est surtout l'homme de cour ou d'académie, qui aurait voulu changer à cette époque son nom contre celui de ce planteur américain? A cette même époque, l'enfant qui devait un jour tendre sa main secourable à Washington venait de naître. Que d'espérances attachées à ce berceau! C'était celui de Louis X\ L

Le duc de Choiseul fut chargé du département des affaires étrangères, en remplacement de l'abbé de Bernis, né de ses chansons et fils de ses vers si profondément oubliés. Homme habile, courtisan adroit, quoique hautain et léger, le duc de Choiseul obtint son avancement politique de madame de Pompadour, qui nommait les ministres, les évêques et les généraux. Cette femme, que Marie-Thérèse affola en l'appelant son amie, précipita la France dans la guerre honteuse et fatale de 1 757.

Le duc de Choiseul est l'auteur du Pacte de famille; on lui doit la création des corps de l'artillerie et du génie : Texpulsion des jésuites de toute la chrétienté catholique fut en partie son ouvrage. Quand on chassa les jésuites, leur existence n'était plus dangereuse à l'État ^ on punit le passé dans le présent ^ cela arrive souvent parmi les hommes -, les Lettres provinciales avaient ôté à la Compagnie de Jésus sa force morale. Et pourtant Pascal n'est qu'un calomniateur de génie : il nous a laissé un mensonge immortel.

Après la mort de madame de Pompadour, le duc de Choiseul ne voulut point accepter la protection de madame Dubarry ^ il était entretenu dans ce scrupule par la duchesse de Grammont, sa sœur, et par madame de Beauvau. Les grandes dames de la cour, qui avaient accepté un tabouret chez madame de Pompadour, se scandalisaient de la même faveur offerte chez madame Dubarry. Louis XV

leur semblait manquer à ce qu'il devait à leur naissance, en leur faisant l'injure de ne pas choisir dans leurs rangs ses courtisanes; la nouvelle maîtresse du prince parut un outrage aux droits d'un noble «ang, précisément parce qu'elle était à sa place. Le chancelier de France Maupeou, le duc d'Aiguillon et l'abbé Terray se servirent de madame Dubarry pour faire renvoyer le duc de Choiseul. Cette femme dégradée n'était pas méchante; elle avait la bonté du vice banal ; sans ambition et sans intrigue, elle eût volontiers servi le premier ministre, si celui-ci n'avait guindé son orgueil. Maupeou venait d'attaquer la monarchie parlementaire qui s'avisait de vouloir revivre ; le duc de Choiseul fut enveloppé dans la disgrâce des magistrats ; relégué à Chanteloup (1770), il y languit dans un exil insolent qui accusait la faiblesse et la rapide décadence de la monarchie absolue. La duchesse de Choiseul, la duchesse de Grammont et la comtesse Dubarry ont vécu assez, la première pour réclamer son illustre ami, l'abbé Barthélémy, dans les temps révolutionnaires; la seconde pour monter intrépidement à l'échafaud; la troisième pour porter au même cchafaud la faiblesse de sa vie, et lutter avec le bourreau en face des Tricoteuses, Parques ivres et basses que pouvait allécher le sang de Marie-Antoinette, mais qui auraient dû respecter celui de mademoiselle Lange.

Le règne de Louis XV finit par l'exil des parlements , le procès de la Chalotais , la mort du grand Dauphin , le mariage de son fils aîné et de l'archiduchesse d'Autriche , et le partage de la Pologne ; différentes espèces de calamités. Louis XV trépassa le 10 mai 1774 , dans la soixante-cinquième année de son âge.

Le règne de ce prince est l'époque la plus déplorable de notre histoire ; quand on en cherche les personnages , on est réduit à fouiller les antichambres du duc de Choiseul , les garde-robes des Pompadour et des Dubarry, noms qu'on ne sait comment élever à la dignité de l'histoire. La société entière se décomposa : les hommes d'État devinrent des hommes de lettres; les gens de lettr"es , des hommes d'État ; les grands seigneurs , des banquiers ; les fermiers généraux , de grands seigneurs. Les modes étaient aussi ridicules que les arts étaient de mauvais goût; on peignait des bergères en paniers dans les salons où les colonels brodaient. Tout était dérangé dans les esprits et dans les mœurs , signe certain d'une révolution prochaine. Les magistrats rougissaient de porter la robe , et tournaient en moquerie la gravité de leurs pères ; les prêtres en chaire évitaient le nom de

Jésus-Christ , et ne parlaient plus que du législateur des chrétiens; les ministres tombaient les uns sur les autres-, le pouvoir glissait de toutes les mains -, le suprême bon ton était d'être Anglais à la cour, Prussien à l'armée, tout enfin , excepté Français. Ce que l'on disait, ce que l'on faisait , n'était qu'une suite d'inconséquences : on prétendait garder des abbés commendataires , et l'on ne voulait plus de religion ^ nul ne pouvait être officier s'il n'était gentilhomme , et l'on déblatérait contre la noblesse-, on introduisait l'égalité dans les salons et les coups de bâton dans les camps.

La société avait quelque chose de puéril comme la société romaine au moment de l'invasion des Barbares : au lieu de faire des vers dans un cloître, on en faisait dans les boudoirs; avec un quatrain on était illustre. L'intrigue élevait et renversait chaque jour les ministres : ces créatures éphémères , qui apportaient dans le gouvernement leur ineptie, y apportaient encore un esprit antipathique à celles qui les avaient précédées ^ de là ce changement continuel de systèmes , de projets , de vues. Ces nains politiques étaient suivis d'une nuée de commis, de laquais, de flatteurs, de comédiens, de maîtresses. Tous ces êtres d'un moment se hâtaient de sucer le sang du misérable, et s'abîmaient bientôt devant une autre génération d'insectes, aussi fugitive et dévorante que la première.

Tandis que le peuple perdait à la fois ses mœurs et son ignorance, sourde au bruit d'une vaste monarchie qui roulait en bas , la cour se plongeait plus que jamais dans un despotisme qu'elle n'avait plus la force d'exercer. Au lieu d'élargir ses plans , d'élever ses pensées en progression relative à l'accroissement des lumières , elle rétrécissait ses préjugés, ne savait ni se soumettre au mouvement des choses, ni s'y opposer avec vigueur. Cette misérable politique , qui fait qu'un gouvernement se resserre quand l'esprit public s'étend, est remarquable en toutes révolutions : c'est vouloir inscrire un grand cercle dans une petite circonférence-, le résultat est certain. La tolérance s'accroît, et les prêtres font juger et exécuter un jeune homme qui, dans une orgie, avait insulté un crucifix -, le peuple se montre incliné à la résistance , et tantôt on lui cède mal à propos, tantôt on le contranit imprudemment^ Tesprit de liberté paraît, et on multiplie les lettres de cachet. A voirie monarque endormi dans la volupté, des courtisans corrompus, des ministres méchants ou imbéciles; des philosophes, les uns sapant la religion , les autres l'État; des nobles, ou ignorants, ou atteints des vicesdujour j des ecclésiastiques,

à Paris la honte de leur ordre, dans les provinces pleins de préju gés ; on eût dit une foule de manœuvres empressés à démolir un grand édifice.

Comme pourtant ce peuple français ne peut jamais être tout à fait obscur, il gagnait encore la bataille de Fontenoy. Pour empêcher la prescription contre la gloire, d'Assas, aux champs de Clostercamp, s'écriait : « A moi, Auvergne , c'est l'ennemi ! » Pour maintenir nos droits au génie, Montesquieu, Voltaire, Buffon et les deux Rousseau écrivaient. Et c'est d'ici qu'il faut prendre la grande vue du dixhuitième siècle , tout pitoyable qu'il paraît au premier coup d'œil. Les diverses classes de la société étaient également corrompues -, la cour et la ville , les gens de lettres , les économistes et les encyclopédistes, les grands seigneurs et les gentilshommes, les financiers et les bourgeois se ressemblaient, témoin les Mémoires qu'ils nous ont laissés. Mais ce serait assigner de trop petites causes à la révolution que de les chercher dans cette vie d'hommes à bonnes fortunes , dans cette vie de théâtres, d'intrigues galantes et httéraircs, unie aux coups d'État sur le parlement et aux colères d'un despotisme en décrépitude. Cet abâtardissement de la nation contribua sans doute à diminuer les obstacles que devait rencontrer la révolution -, mais il n'était point la cause efficiente de cette révolution, et il n'en était que la cause auxiliaire.

La civilisation avait marché depuis six siècles ^ une foule de préjugés étaient détruits , mille institutions oppressives battues en ruine. La France avait successivement recueilli quelque chose des libertés aristocratiques féodales, du mouvement communal, de l'impulsion des croisades , de l'établissement des états , de la lutte des juridictions ecclésiastiques et seig-neuriales, du long schisme, des découverles du seizième siècle, de la réformation , de Tindépendance do la pensée pendant les troubles de la Ligue et les brouillories de la Fronde, des écrits de quelques génies hardis, de l'émancipation des Pays-Bas et de la révolution d'Angleterre. La presse, bien qu'enchaînée, conserva le dépôt de ces souvenirs sous la monarchie absolue de Louis XIV ^ la liberté dormit , mais elle ne dérogea pas , et cette antique liberté , comme l'antique noblesse, a repris ses droits en reprenant son épée. Les générations du corps et celles de l'esprit conservent le caractère de leurs origines respectives. Tout ce que produit le corps meurt comme lui : tout ce que produit l'esprit est impérissahle comme l'esprit même. Toutes les idées ne sont pas encore en-

gendrées; mais quand elles naissent, c'est pour vivre sans fin, et elles deviennent le trésor commun de la race humaine.

On touchait à l'époque où Ton allait voir paraître cette liberté nouvelle, fille de la raison , qui devait remplacer l'ancienne liberté, fille des mœurs. Il arriva que la corruption même de la régence et du siècle de Louis XV ne détruisit point les principes de la liberté que nous avons recueillie, parce que cette liberté n'a point sa source dans l'innocence du cœur, mais dans les lumières de l'esprit.

Au dix-huitième siècle, les affaires firent silence pour laisser le champ de bataille aux idées. Soixante ans d'un ignoble repos donnèrent à la pensée le loisir de se développer, de monter et de descendre dans les diverses classes de la société , depuis l'homme du palais jusqu'à l'habitant de la chaumière. Les mœurs affaiblies se trouvèrent ainsi calculées ( comme je viens de le remarquer ) pour ne plus offrir de résistance à l'esprit , ce qu'elles font souvent quand elles sont jeunes et vigoureuses.

Montesquieu, Rousseau, Raynal même et Diderot, à travers leurs déclamations, fixaient l'attention de la foule sur les droits de la liberté politique. On commençait à mieux connaître l'Angleterre , et l'on comparait les deux gouvernements. Voltaire accomplissait une révolution dans les idées religieuses. Si l'irréligion était poussée jusqu'à l'outrage, si elle prenait un caractère sophistique et étroit, elle menait néanmoins à ce dégagement des préjugés qui devait faire revenir au véritable christianisme. La grande existence de ce siècle est celle de Voltaire. Tous les souverains écrivaient à cet homme illustre, et étaient flattés de recevoir un mot de sa main : Ferney était la cour européenne. Cet hommage universel , rendu au génie qui sapait à coups redoublés les fondements de la société alors existante, était caractéristique de la transformation prochaine de cette société. Et pourtant il est vrai que si Louis XV eût fait la moindre caresse au flatteur de madame de Pompadour, que s'il l'eût traité comme Louis XIV traitait Racine , Voltaire eût abdiqué le sceptre , il eiit troqué sa puissance contre une distinction d'antichambre , de même que Cromwell fut au moment d'échanger ce qu'il est aujourd'hui dans Thistoire pour la jarretière d'Alix de Salisbury : ce sont là les mystères des vauités humaines.

Tel fut l'œuvre inaperçu de soixante années, tel fut un résultat en apparence si dissemblable à sa cause, qu'au moment où la révolution éclata , on fut étonné que tant de faiblesse , d'asservissement , de fo-

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