CHANT ROYAL DONT LE ROY BAILLA LE REFRAIN
Prenant repos dessoubz un vert laurier,
Après travail de npble poésie,
Un nouveau songe assez plaisant, Tautrehier
Se présenta devant ma fantasie,
De quatre amans fort melancolieux,
Qui devers moy vindrent par divers lieux :
Car le premier sortir d'un boys j'advise ;
L'autre d'un roc ; celuy d'après ne vise
Par où il va; l'aultre saulte une claye ;
Et si portoient tous quatre en leur devise :
« Desbender l'arc ne guerist point la playe. »
Le premier vint tout pasle me prier De luy donner confort par courtoysie.
« Poursuyvant suis (dit-il) dont le crier N'est point ouy d'une que j'ay choisie. Elle a tiré de l'arc de ses doulx yeulx Le perçant trait qui me rend soucieux.
Me respondant (quand de moy est requise) Que n'en peult mais; et sa beauté exquise De moy s'absente, affîn qu'en oubly l'aye. Mais pour absence en oubly n'est pas mise : Desbender l'arc ne guerist point la playe. »
L'autre disoit, au rebours du premier :
« J'ay bien assez, et ne me rassasie :
Car servant suis de jouyr coustumier
De la plus belle et d'Europe et d'Asie.
Ce neantmoins Amour trop furieux
D'elle me faict estre trop curieux,
Avant qu'avoir la jouyssance prise.
Ainsi je suis du feu la flamme esprise,
Qui plus fort croist quand estaindre on l'essaye
Et congnois bien qu'en amoureuse emprise
Desbender l'afc ne guerist point la playe^ »
Après je vey d'aymer un viel routier, \
Qui de grand cueur soubz puissance moisîe
Chanta d^amours un couplet tout entier,
Louant sa dame et blasmant jalousie,
Dont les premiers ne furent envieux :
Bien luy ont dict : « Vieil homme entre les vieux.
Gomment seroit ta pensée surprise
D^aucune amour, quand le temps, qui tout brise.
Ta desnué de ta puissance gaye?
— J'ay bon vouloir (respond la teste grise) ;
Desbender Tare ne guerist point la playe. »
D*un rocher creux saillit tout au dernier Une ame estant de son corps dessaisie, Qui ne vouloit de Gharon nautonnier Passer le fleuve. 0 quelle frénésie !
Aller ne veult aux champs délicieux, Ains veult attendre au grand port stigieux L^ame de celle où s^amour est assise, Sans du venir sçavoir Theure précise.
Lors m^esveillay, tenant pour chose vraye Que puis qu*am6ur suyt la personne occise, Desbender Parc ne guerist point la playe.
BNVOT
Prince, Tamour un querant tyrannise ; Le jouyssant cuide estaindre, et attise ; Le viel tient bon, et du mort je m'esmaye. Jugez lequel dit le mieux sans fainctise : « Desbender Tare ne guerist point la playe. »
CHANT NUPTIAL DU ROT D'bSGOSSB
BT DB MADAMB MAQDALAINB
PRBMIBRB FILLB DB FHANGB
Gelluy matin que d'habit nuptial
Le roy d'Ëscosse omoit sa beauté blonde.
Pour espouser du sceptre lilial
La fille a'isnée, où tant de grâce abonde, Vous eussiez veu des peuples un grand monde Qui de sa chambre au sortir Tattendoient, Et çà et là, mille autres à la ronde. Qui à la file avec eulx se rendoient.
Tandis les mains des nobles gracieuses De pied en cap richement Tont vestu ; Son corps luysoit de pierres précieuses, Moins toutesfoys que son cueur de vertu ; De musq d'eslite avec ambre batu Perfumé ont son vestement propice ; Puis luy ont ceint son fort glaive poinctu, Dont il sçait faire et la guerre et justice.
Ainsi en poinct de sa chambre départ Pour s'en aller rencontrer Magdalaine.
De beauté d'homme avoit plus grande part Que le Troyen qui fut espris d'Helaine, Si qu'au sortir sa beauté souveraine Les regardans rejouyt tout ainsi Que le soleil, quand à Taulbe seraine Sort d'Orient pour se monstrer icy.
Vien, Prince, vien : la fille au Roy de France Veult estre tienne, et ton amour poursuyt ; Pour toy s'est mise en royalle ordonnance ; Au temple va; grand' noblesse la suyt; Maint dyamant sur la teste reluyt De la brunette, et ainsi attoumée.
Son tainct pour vray semble une clere nuyc^, Quand elle est bien d'estoilles couronnée.
Brunette elle est; mais pourtant elle est belle. Et te peult suy vre en tous lieux où iras En chaste amour. Danger fier et rebelle N'y a que veoir. D'elle tu jouyras; Mais, s'il te plaist, demain tu nous diras Lequel des deux t'a le plus gref esté, Ou la longueur du jour que desiras, Ou de la nuict la grande breveté.
La fille donc du plus grand roy du monde Elle est à toy. L'Eternel tout puissant, Avant le ciel, avant la terre et Tonde, Te destina d'elle estre jouyssant, Affin que d'elle et de toy soit yssant Immortel neud d'amitié indicible Entre le sceptre escossoys fleurissant Et le françoys, par autres invincible.
Fille de roy, mes propos addresser A toi je veulx ; escoutes moy donc ores : Je t'adverty qu'il te convient laisser Frères et sœurs, père et pays encores.
Pour suyvre cil que celluy Dieu qu'adores Par sa paroUe a joinct avecques toy, Te commandant que l'aymes et l'honores ; Tu le sçay bien, mais je le ramentoy.
Or suy le donc : jà te sont préparez Cent mil honneurs là où. fault que tu voyses D'Escosse sont tous ennuys séparez, Trompes, clerons y meinent doulces noyses Mesmes là bas les nymphes escossoyses Avec grand' joye attendent ton venir, Et vont disans qu'elles seront françoyses. Pour le grand bien qui leur doit advenir.
Va doncques : non, ne nous vueilles priver Encor' si tost de ta noble présence ; Altens un peu, laisse passer l'y ver, Car assez tost sentirons ton absence.
Vent contre vent se bat par insolence, Printemps viendra, qui les fera ranger:
Lors passeras la mer sans violence.
Et ne craindrons que tu soys en danger.
Et si verras des Dieux de mainte forme, Gomme Egeon monté sur la balaine ; Doris y est, Protheus s'y transforme, Triton sa trompe y sonne à forte alaine. A fons de l'eau sont ores sur l'areine ; |4ais si attens le printemps oi^ Testé,
OflANTS DIVERS 339
Tous sortiront hors de la mer seraine Pour saluer ta haulte majesté.
Sur le beau temps ainsi tu partiras,
Et en ton lieu regretz demoureront,
Adieu dirons, adieu tu nous diras,
Dont tes doulx yeulx sur Theure pleureront :
Mais en chemin ces larmes sécheront
Au nouveau feu d'amour bien establie ;
Noz cueurs pourtant point ne s'en fascheront,
Pourveu que point le tien ne nous oublie.
Si prions Dieu, noble royne d'Escosse, Qu'au temps nouveau vienne un nouveau danger : C'est qu'il te faille icy demourer grosse, Pour si à coup de nous ne t'estranger. A ce propos bien te dois alléger.
Car pour parens qu'icy tu abandonnes Enfans auras, enfans (pour abréger) Qui porteront et sceptres et couronnes.