LE TEMPLE
OÙ je trouvay gens de divers regard,
A qui je dy : « Seigneurs, si Dieu vous gard,
En ceste terre avez vous point congnu
Une pour qui je suis icy venu,
La fleur des fleurs, la chaste colombelle,
Fille de paix, du monde la plus belle.
Qui Ferme Amour s^appelle. Helas, Seigneurs^
Si le sçavez, soyez m'en enseigneurs. »
Lors Tun se taist, qui me fantasia; L^autre me dict : « Mille ans ou plus y a, Que d'Amour Ferme en ce lieu ne souvint. »> L'autre me dict : « Jamais icy ne vint. » Dont tout soudain me prins à despiter, Car je pensois que le hault Juppiter L'eust de la terre en son throsne ravie.
Ce neantmoins, ma pensée assouvie De ce ne fut ; tousjours me preparay De poursuyvir. Et si deliberay.
Pour rencontrer celle dame pudique, De m'en aller au temple Gupidicque En m'esbatant : car j'euz en espérance Que là dedans faisoit sa demeurance.
Ainsi je pars : pour aller me prépare Par un matin, lors qu'Aurora sépare D'avec le jour la ténébreuse nuict, Qui aux devotz pèlerins tousjours nuit.
Le droict chemin assez bien je trouvoye : Car çà et là, pour addresser la voye Du lieu dévot, les passans pèlerins Alloient semans roses et romarins, Faisans de fleurs mainte belle montjoye, Qui me donna aucun espoir de joye.
Et, d'autre part, rencontray sur les rangs Du grand chemin maintz pèlerins errants En souspirant, disans leur advanture Touchant le fruict d'amoureuse pasture, Ce qui garda de tant me soucier, Car de leur gré vindrent m'associer, Jusques à tant que d'entrer je fuz prest Dedans ce temple, où le dieu d'amour est, Fainct à plusieurs, et aux autres loyal.
Or est ainsi que son temple royal Suscita lors mes ennuyez esprits ; Car environ de ce divin pourpris Y souspiroit le doulx vent Zéphyr us, Et y chantoit le gaillard Tityrus.
Le grand dieu Pan avec ses pastoureaux, Gardant brebis, beufz, vaches et taureaux, Faisoit sonner chalumeaux, cornemuses Et flageoletz pour esveiller les Muses, Nymphes des boys et déesses haultaînes Suyvans jardins, boys, fleuves et fontaines. Les oyseletz par grand joye et deduyt De leurs gosiers respondent à tel bruy t. Tous arbres sont en ce lieu verdoyans ; Petits ruisseaulx y furent undoyans, Tousjours faisans au tour des prez herbus Un doulx murmure, et quand le cler Phebus /
Avoit droit là ses beaulx rayons espars. Telle splendeur rendoit de toute pars Ce lieu divin, qu'aux humains bien sembloit Que terre au ciel de beauté ressembloit, Si que le cueur me dit par previdence Celluy manoir estre la résidence De Ferme Amour, que je queroye alors.
Pàrquoy, voyant de ce lieu le dehors ji
Estre si beau, Espoir m'admonesta -^^
De poursuyvir, et mon corps transporta (Pour rencontrer ce que mon cueur poursuyt) ]?rès de ce lieu, basty comme il s'ensuyt.
LB TBMPLB DB GUPIDO
Ce temple estoit un clos fleury verger,
Passant en tout le val délicieux
Auquel jadis Paris, jeune berger,
Pria d'amour Pegasis aux beaulx yeulx ;
Car bien sembloit que du plus hault des cieulx
Juppiter fust venu au mortel estre
Pour le construire et le faire tel estre.
là LE TEMPLS
Tant reluysoit en exquise beauté.
Brief, on Feust pris pour paradis terrestre,
S^Ëye et Adam dedans eussent esté.
Pour ses armes, Amour cuysant
Porte de gueules à~^deux traicts,
Dont l'un, ferré d'or tresluysant.
Cause les amoureux attraictz ;
L'autre, dangereux plus que très,
Porte un fer de plomb mal couché.
Par la poincte tout rebouché,
Et rend l'amour des cueurs estaincte.
De l'un fut ApoUo touché ;
De l'autre Daphné fut attaincte.
Si tost que j'euz Tescusson limité, Levay les yeulx, et proprement je veiz Du grand portail sur la sublimité Le corps tout nud, et le gratieux vis De Gupido, lequel pour son devis Au poing tenoit un arc riche tendu, Le pied marché, et le bras estendu, Prest de lascher une flesche aguysée Sur le premier, fust fol ou entendu, Droict sur le cueur, et sans prendre visée,
La beauté partant du dehors De celle maison amoureuse D'entrer dedans m'incita lors, Pour veoir chose plus sumptueuse :
Si vins de pensée joyeuse Vers Bel Acueil le bien apris, Qui de sa main dextre m'a pris, Et par un fort estroict sentier Me feit entrer au beau pourpris Dont il estoit premier portier.
Le premier huys de toutes fleurs vermeilles E&toit construict, et de boutons yssans, Signifiant que joyes nompareilles Sont à jamais en ce lieu fleurissans.
Geluy chemin tindrent plusieurs passans,
Car Bel Acueil en gardoit la barrière ;
Mais Faulx Danger gardoit sur le derrière
Un portail faict d'espines et chardons,
Et dechassoit les pèlerins arrière,
Quand ilz venoient pour gaigner les pardons.
Bel Acueil, ajant robe verte.
Portier du jardin précieux.
Jour et nuict laisse porte ouverte
Aux vrajs amans et gracieux,
Et d'un vouloir solacieux
Les retire soubz sa baniere^
En chassant (sans grâce planiere,
Ainsi comme il est de raison)
Tous ceulx qui sont de la manière
Du faulx et deslojal Jason.
Le grand autel est une haulte roche,
De ter vertu, que si aulcun amant
La veult fuyr, de plus près s'en approche,
Comme l'acier de la pierre d'aymant.
Le ciel, ou poisle, est un cèdre embasmant
Les cueurs humains, duquel la largeur grando
Gœuvre Tautel. Et là (pour toute otfrande]
Corps, cueur et biens à Venus fault livrer.
Le corps la sert, le cueur grâce demande,
Et les biens font grâce au cueur délivrer.
De Cupide le dyademe Est de roses un chappelet, Que Venus cueillit elle mesme Dedans son jardin verdelet.
Et sur le printemps nouvelet Le transmit à son cher enfant, Qui de bon cueur le va coiffant.
Puis donna pour ces roses belles A sa mère un char triumphant, Conduict par douze colombelles.
Devant Tautel, deux cyprez singuliers Je veis fleurir soubz odeur embasmée.