‹ Œuvres complètes de Clément Marot (volume 2)Chapitre 47 sur 188 · LA GOMPLAINCTE D'UN PASTOUREAU CHRESTIEN · texte numérisé non relu

LA GOMPLAINCTE D'UN PASTOUREAU CHRESTIEN

FAICTE EN FORME D*E6L06Ufi RUSTIQUE

DRBSSANT SA PLAINGTB A DIBU, SOUBZ LA PBRSONNB DB PAN, DIBU DBS BBRQBRS

Laquelle a esté trouvée après la mort de Marot,

à Chamherry,

Un pastoureau n'agueres je escoutoîs, Qui s'en alloit complaignant par les bois^ Seul, et privé de compaignie toute, - N'ayant en luy de plaisir une goutte, ' Ains tellement ennuy le pourmenoit, Que sans repos piteux cris demenoit, Si que sa voix (du cueur le truchement) Donnoit à veoir et juger fermement Que dans Tesprit, dont elle est messagiere, Logeoit douleur qui point n'estoit legiere.

Lors, curieux d'entendre sa complainte.

Dont sa personne estoit quasy estainte.

De Tensuivir tellement je taschay.

Que près du lieu enfin je m'approchay Oti il estoit couché à la renverse, Pour escouter sa complainte diverse :

Là je le vis assis près d'une souche, De belles fleurs ayant fait une couche, Dessus laquelle il s'estoit estendu, AfQn qu'il fust plus soulagé rendu.

Estant ainsi comme je le décris.

LÀ COMPLAINCTE D'UN PASTOUREAU CHiiESTIEX 87

Ce pastoureau, eu redoublant ses cris, Va commencer à former de sa langue Une piteuse et lamentable harangue, En l'adressant à Pan, que par tout lieu L*on va nommant des bergiers le grand dieu, Disant ainsi (si bien il m'en souvient) :

« O puissant Pan, que chacun bergier tient Pour son grand dieu, qui seul de toutes parts Vas conservant nos loges et nos parcs, Et nos brebis estant ez bergeries Gardes si bien qu'elles ne sont peries, Toy qui par tout jettes le lien regard, Estends tes yeulx un petit ceste part.

Et envers moy ton humble pastoureau Monstre faveur et ton visage beau ; Car je suis tant, ô Pan, de dueil espris. Que presque suis hors de tous mes esprits, Si tout à coup ta clémence divine N'use envers moy d'une grâce bénigne.

Las 1 c'est à droict, ô Pan, que je lamente Pour mon ennuy 'qui si fort me tourmente, Et par raison, soit en champs ou en boys. Je jette cris de lamentable voix, Voyant ainsi bergiers de toutes parts Par faux pasteurs deschassez et espars, Lesquels, fuyans la peine à eulx prochaine. Sont peregrins en région lointaine, Où le recors de leurs loges petites Faict qu'à eux soyent liesses interdites, Si ce n'estoit le seul grand nom de toy. Qui les met hçrs de tout fascheux esmoy.

Mais, quoyque soit un grand bien et plaisir. De colloquer en toy tout son désir.

Si est ce. Pan, un cas par trop estrange Veoir pastoureaux par le pays estrange Courir ainsi, laissant leurs maisonnettes, Où ils souloient par belles chansonnettes Louer ton nom et ta haute excellence De tous leurs cœurs et humaine puissance ; De veoir aussi pastoureaux par les champs Ne faire plus que pitoyables chants.

88 LA COMPLAINCTB

L'un, que tourment poursuit et importune, Va complaignant sa mauvaise fortune ; L^autre qui est d'aigre douleur blessé, Va souspirant de se veoir deschassé ; Si qu'on devroit avoir grande pitié En regardant de leur mal la moytié.

Et moy, ô Pan, qui fais cette complainte, Ma personne est de douleur tant atteinte Que je ne sçay si ja doy regretter Mon dur ennuy, ou mon bien souhaiter : Car autant m'est fascheux à recevoir Un seul plaisir, que mon mal concevoir. C'est à bon droict, puisque ton labourage Je voy perdu par ce cruel orage, Que seulement ne nous porte grevance.

Mais (qui plus est] il destruit ta semence.

Jusquesà quand, ô Pan grand et sublime. Laisseras tu ceste gent tant infime.

Et faux pasteurs parjures et meschans, Dessus trouppeaux dominer en tes champs? Jusques à quand, ô Pan tresdebonnaire.

Permettras-tu ceste gent nous mal faire. Et que tousjours en ce poinct ils deschassent Geulx qui ton loz et ta gloire pourchassent ?

J'ay veu le temps, ô Pan, que je soulois Aller louant ton grand nom par les bois; J'ay veu le temps que ma joyeuse muse Me provoquoit sus douce cornemuse Dire tes loz et tes bontez aussi ; Mais à présent tant plein suis de soucy, De tant d'ennuys, de travaulx et d'encumbre, Que je ne puis t'en reciter le numbre, Tant que de dueil je laisse ma houlette, Et en un coing je jette ma musette.

Mais dessus tout accroist ma passion Le dur regret que j'ay de Marion, Qui est, ô Pan, ton humble bergerette, titftL'un va plaignant ses gras beufs délaissez Parmy les champs, et moutons engraissez ; L'autre par dueil continuel regrette D'avoir laissé sa petite logette ;

Page 1