A SON AMY PAPILLON, GONTRB LE FOL AMOUR
J'ay tousjours sceu le bon conseil des sages, Et pratiqué avec ceux de grands aages,
CLÉMENT NAIOT, I. 1$
2M EPISTRBS
Et yeu aussi par une expérience
Qu'Amours, de soy, n'est que folle espérance,
Qui faict chanjçer le sens en frenaisie
Et la raison en vaine &ntaisie.
Aux travaillans donne la continue,
Et aux repos Taccroist et diminue :
Aux tourmentez la donne plus legiere,
Et aux contens la donne tout entière.
Car les tourmens à ceux qu'Amours attire
Sont doux plaisirs, et aux contens martire.
Voy donc combien, amy, tu es deceu De cest amour, sans t'en estre apperceu, Qui sous couleur d'un espéré remède A tuer cœur, corps et ame procède.
Premièrement, le plaisir que tu prens Est de souffrir, et ainsi Tentreprens ; Car sans souffrir amour n'est pas parfait. Et sans pouvoir ne vient on à l'effet. Et quand Ton a eu le fruict de l'attente, Et qu'on parvient au poinct de son entente, Le temps de soy fait le tout oublier.
Et bien souvent cause le publier ; Je ne dy pas qu'il t'en advienne ainsi, Et ne juge que tu prennes soucy ; Mais respons moy, qu'est-ce que tu attens De ceste amour ? ou Tennuy, ou le temps ?
Si c'est Tennuy, le temps long te sera : Si c'est le temps, Tennuy te tuera.
Ainsi de mort ne te puis garantir, Ou pour le moins que tu vives inartir.
Doncques amour ne peut estre propice.
Puisque du temps faict une mort prolixe. Qu'est ce qu'amour? Voy qu'en dit Saint Gelays, Pétrarque aussi, et plusieurs hommes lays, Prestres et clercs, et gens de tous estophes, Hébreux et Grecs, Latins et philosophes : Ceulx là en ont bien dict par leurs sentences, Que de grands maux petites recompenses.
Je ne dis pas qu'Amour ne soit bon homme. Bon filz, bon fol, sage, bon gentilhomme, Hardy, couard, honteux, audacieux,
ETISTRES 2S5
Fier^ humble, fin, simple, fallacieux.
Malade et sain, aigre et doux, fantastique,
Pasle, sanguin, joyeux, mélancolique,
Ghauld, froid et sec, fascheux, plaisant, estrange,
Diable cornu, en forme d'un bel ange :
Amy secret et ennemy publique,
Trèsdoux parler en faincte rhétorique.
Grand et petit, jeune et vieil tout ensemble,
Foible et puissant, à qui nul ne ressemble.
C'est un marchand qui à bon marché preste.
Mais au payer c'est une caulte beste,
Car son crédit est d'une telle attente
Qu'il n'est celuy qui ne s'en mescontente.
Doncques, amy, qui aimes amour suivre, .
Pense le mal qui vient de le poursuivre.
Et voy le bien qu'on a de le laisser ;
En y pensant ne te pourra blesser,
Mais bien plus tost d'une playe guérir
Qui te pourroit par temps faire mourir.
Ce que je dy vient de l'affection Et la pitié qu'ay de la passion.
Voyant du tout la raison estre absente, Par folle amour qui en toy est présente. Croistre je voy d'un costé ta douleur, Et amoindrir d'un autre ta couleur.
Qui monstre assez le nombre de ta peine Et le séjour de ta fièvre incertaine, Qui demourra, si ton mal ne s'escarte, Et continue, ou bien en double quarte.
Parquoy, mieux vault tost en sortir blessé Que tard de mort en venir offensé.
Qu'est ce qu'amour, sinon double amertume, Tournant bon droict en mauvaise coustume, Aliénant le sens et la raison, Voisin suspect et certaine prison, Qui sous couleur d'une espérance folle Ses favoris mord, destainct et affolle, En attendant le prétendu plaisir^ Dont mal vient tost, et le bien à loysir ? Encore plus : car le bien, quand il vient, Ce n'est qu'ennuy, quand après en souvien*
256 EPISTRBS
Le bien que j'eus une fois de m'amje En peu de temps tourna en infamye :
Car en amour fut si trèsmalheureuse Après Teifect, que de moy fut jalouse, Moj d'elle aussi, tant qu'au lieu de le tedre, Ghascun cogneut nostre secret afiaire, Elle par trop avoir d'aiïeotion, Moy d'autre part peu de discrétion.
Gomme aux amans Gupido les yeux bande, Sans y penser nous banda de sa bande ; Et desbandez quand nous fusmes tous deux, Veymes l'erreur d'amour, dont je me deulx.
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ELEGIE PREMIERE ' (1525
Quand j'entreprins t'escrire ceste lettre, Avant qu'un mot à mon gré sceusse mettre En cent façons elle fut commencée, Plustost escripte et plustost effacée.
Soudain fermée et tout soudain desclose, Craignant avoir oublié quelque chose Ou d'avoir mys aucun mot à refaire ; Et, briefvement, je ne sçavois que faire De l'envoyer vers toy (mon reconfort), Car (pour certain) Doubte advertissoit fort Le mien esprit de ne la commencer, Ne devers toy en chemin l'advancer.
Incessamment venoit Doubte me dire :
« Homme abusé, que veulx tu plus escrire ? Tous tes escriptz envoyez à fiance Sont mys au fons du coffre d'oubliance. N'as tu point d'yeulx ? Ne veois tu pas que celle Où tu escriz ses nouvelles te celle?
Si tes envoys luy fussent agréables, Elle t'eust faict responces amyables.
Croy moy, amy, que les choses peu plaisent Quand on les voyt, si les voyans se taisent. »
Ainsi disoit Doubte pleine d'esmoy ; Mais Ferme Amour, qui estoit avec moy, Me dit : « Amant, il fault que tu t'asseures ; Te convient il doubter en choses seures ? Sçais tu pas bien qu'en cueur de noble dame Loger ne peult ingratitude infâme ?
S'elle a de toy quelque escript apperceu, Croy qu'à grand' joye aura esté receu,
i Les Élégies I à XXVI sont comprises dans l'édition de 1S44.