‹ Œuvres complètes de Clément Marot (volume 3)Chapitre 38 sur 234 · LE DESPOURVEU · texte numérisé non relu

LE DESPOURVEU

En ce propos grandement travaillay, Jusques à tant qu'en sursault m'esveillay. Un peu devant qu'Aurora ila Iburriere Du cler Phebusi commençast mettre arrière L'obscurité nocturne sans séjour, Pour esclarcir la belle aulbe du jour.

Si me souvint tout à coup de mon songe, Dont la pluspart n'est fable ne mensonge ; A tout le moins pas ne fut mensonger Le Bon Espoir qui vint à mon songer ; Car vériléfeiten luy apparoistre Parles vertus qu'en vous il disoit estre. Or ay je faict au vueil du dieu Mercure : Or ay je prins la bardiesse et cure De vous escrire à mon petit povoir, Me confiant aux parolles d'Espoir, Le bon vieillard, vray confort des craintifz, A droict nommé repaisseur des cliétifz, Car repeu m'a tousjours soubz bonne entente En la forest nommée Longue Attente :

Voyre, et encor de m'y tenir s'attend ; Si vostre grâce envers moy ne s'estend, Parquoy convient qu'en espérant je vive, Et qu'en vivant tristesse me poursuyve.

Ainsi je suis poursuy, et poursuyvant D'estre le moindre et plus petit servant De vostre hostel (magnanime Princesse), Ayant espoir que la vostre noblesse Me recevra, non pour aucune chose Qui soit en moy pour vous servir enclose ; Non pour prier, requeste ou rethorique, Mais pour l'amour de vostre Frère unique, Roy des Françoys, qui à l'heure présente Vers vous m'envoye, et à vous me présente De par Pothon, gentil homme honorable.

En me prenant, princesse vénérable, Dire pourray que la nef opportune Aura tiré de la mer d'iniorlune, ' Maulgré les ventz, jusqu'en l'isle d'honneur

Le pèlerin exempté de bon heur :

Et si auray par un ardanl désir

Cueur et rai'^on de prendre tout plaisir

A esveiller mes esperitz indignes

De vous servir, pour faire œuvres condignes, ■

Telz quMl plaira à vous, trèsliaulle dame,

Les commander, priant de cueur et d'ame

Dieu tout puissant, de tous humains le père,

Vous maintenir en fortune prospère.

Et dans cent ans prendre Famé à mercy.

Partant du corps sans douleur ne soucy.

DU CAMP d'aTTIGNY, A MADIGTE DAME d'aLENÇON

SUSCRIPTION

Lettre mal f:iitc et mal escripta, Vol.e do par cest escrivant Vers la plus noble Marguerite Qui soit point au monde vivant.

La main tremblant dessus la blanche carte Me voy souvent : la plume loing s'escarte, L'encre blanchist, et i'esperii prend cesse, Quand j'entreprens (trèsillustre Princesse) Vous faire escriptz ; et n'eusse prins l'audace, Mais Bon Vouloir, qui toute paour etTace, M'a dict : « Grains tu à escrire soudain Vers celle là qui oncques en desdain îs'e print tes faicts ? » Ainsi à l'estourdy Me suis montré (peult estre) trop hardy, Bien congnoissant neantmoius que la faulle Ke vient sinon d'entreprise trop haulte ; Mais je m'attens que soubz vostre recueil Sera congneu le zèle de mon vueil.

Or est ainsi. Princesse magnanime, Qu'en hault honneur et triumphe sublime Est fleurissant en ce camp ou nous sommes Le conquérant des cueurs des gentilzhommes :

C'est Monseigneur, par sa vertu loyalle

Esleu en chef de l'armée royalle,

Où Ton a veu de guerre maintz esbatz,

Advanturiers esmouvoir gros combatz

Pour leur plaisir ; sur petites querelles

Glaives tirer et briser allumelles,

S'entrenavrans de façon fort estrange ;

Car le cueur ont si trèshrult, qu'en la fange

Plustost mourront que fuyr à la lice ;

Mais Monseigneur, en y mettant police,

A deffendu de ne tirer espée,

Si on ne veult avoir la main couppée.

Ainsi piétons n'osent plus desgayner, Dont sont contraints au poil s'entretrainer, Car sans combat re ilz languissent en vie, Et croy (tout seur) qu'ilz ont trop plus d'envie D'aller mourir en guerre honneslement Que de mourir chez eulx oysivement.

Ne pensez pas, dame où tout bien abonde. Qu'on puisse veoir plusbeaulx hommes au monde : Car (à vray dire) il semble que Nature Leur ayl donné corpulence et facture Ainsi puissante, avec le cueur de mesmes, Pour conquérir sceptres et dyadesmes En mer, à pied, sur coursiers ou genetz. Et ne desplaise à tous nos lansquenetz. Qui ont le bruyt de tenir aulcun ordre, Mais à ceulx cy n'a point tant à remordre.

Et qui d'entre eulx l'honnesteté demande, Voyse orendroit veoir de Mouy la bande D'adventuriers issus de nobles gens :

Nobles sont ilz, pompeux et diligens.

Car chascun jour au camp soubz leur enseigne Font exercice, et l'un à l'autre enseigne A tenir ordre, à manier la picqae.

Ou le Verdun, sans prendre noise ou picque.

De l'autre part, soubz ses fiers estendars Meine Boucal mille puissans souldars. Qui ayment plus deb;itz et grosses guerres Qu'un laboureur bonne paix en ses terres; Et qu'ainsi soit, quand rudement se battent,

Advis leur est proprement qu'ilz s'esbalent.

D'autre costé voyt on le plus souvent Lorges jecter ses enseignes au vent, Pour ses piétons faire usiteraux armes, Lors que viendront les périlleux vacarmes; Grans hommes sont en ordre triumphans, Jeunes, hardis, roides comme elephans, Fort bien armez, corps, testes, bras et gorges. Aussi dict on: les hallecretz de Lorges.

Puis de Mouy les nobles et gentilz.

Et de Boucal les hommes peu craintifz; Brief, Hercules, Montmoreau et Danieres Ne font pas moins triumpher leurs bannières, Si que deçà on ne sçauroit trouver Homme qui n'ayt désir de s'esprouver, Pour acquérir par haulte œuvre bellique L'amour du roy, le vostre frère unique : Et par ainsi, en bataille ou assault, N'y aura cil qui ne prenne cueur hault. Car la pluspart si hardiment yra, Que tout' la reste au choc s'enhardira.

De jour en jour, une campagne verte Voit on icy de gens toute couverte, La picque au poing, les trenchantes espées Ceinctes à droict, cliausseures découpées, Plumes au vent, et haultz fitïres sonner Sur gros tabours qui font l'air resonner, Au son desquelz, d'une fiere façon Marchent en ordre, et font le limaçon, Comme en bataille, affin de ne faillir Quand leur faudra deffendre ou assaillir, Tousjours crians : « Les ennemys sont nostresl » Et en tel poinct sont les six mil apostres Délibérez soubz l'espée Sainct Pol, Sans qu'aucun d'eulx se monstre lasche ou mol.

Souventefoys par devant la maison De Monseigneur viennent à grand' foyson Donner l'aulbade à coups de hacquebutes, D'un autre accord qu'espinettes ou Ilustes.

Après oyt on sur icelle praerie Par grand' terreur bruyre lartillerie,

Comme canons doubles et racoursiz, Chargez de pouldre et gros bouletz massifz, Faisans tel bruit qu'il semble que la terre Contre le ciel vueille faire la guerre.

Voyla comment (Dame trèsrenommée) Triumphamment est conduicle Tarrnée, Trop mieulx aymant combatre à dure oultrance Que retourner sans coup ferir en France.

De Monseigneur, qui escrire en vouldroit^ Plus clair esprit que le mien il f'auldroit; Puis je sens bien ma plume trop ruralle Pour exalter sa maison liberalle.

Qui à chascun est ouverte et patente.

Son cueur tant bon gentilzhommes contente, Son bon vouloir gens de guerre entretient, Sa grand' vertu bonne justice tient, Et sa justice en guerre la paix faict, Tant que cliascun va disant (en effect) : « "Voycy celluy tant libéral et large, Qui bien mérite avoir royalle charge; C'est celluy là qui tousjours en ses mains Tient et tiendra Tamour de tous humains ; Car puis le temps de Gesar dict Auguste, On n'a point veu prince au monde plus juste ! »

Tel est le bruict qui de luy court sans cesse Entre le peuple et ceulx de la noblesse. Qui chascun jour honneur faire luy viennent Dedans sa chambre, où maint propos se tiennent, Non pas d'oyseaulx, de chiens ne leurs aboys : Tous leurs devis, ce sont haches, grosboys, Lances, harnoys, estandars, gouffanons, Salpestres, feu, bombardes et canons :

Et semble advis, aies ouyr parler.

Qu'oncques ne fut mémoire de baller.

Bien escrirois encores autre chose, Mais mieulx me vault rendre ma lettre close En cest endroict : car les Muses entendent Mon rude style, et du tout me detTendent De plus rien dire, aftin qu'en cuydant plaire, Trop long escript ne cause le contraire. Et pour autant (Princesse cordialle.

Tige partant de la fleur lilialle) Je vous siipply ceste episire en gré prendre, Me pardonnant de mon trop entreprendre, El m'eslimer ^si peu que le dessers^i Tousjours du reng de voz trèshumDies serfz.

Priant celluy qui les âmes heurées Faict Iriumpher aux maisons syderées Que son vouloir et souverain plaisir Soit mettre à fin vostre plus hault désir.

A LADICTE DAME, TOUCHANT l'aRMÉE DU ROY EN HAYNAUT

Ici veoit-on (trèsillustre Princesse) du Roy la triumphante armée, qui, un mercredy (comme sçavez), s'attendaut avoir la bataille, par paroUes persuadantes à le bien servir esleva le cueur de ses gens à si voluntair<^ force, qu'alors ilz eussent non seulement combatu, mais fouldroyé le reste du monde pour ce jour : auquel fut veue la hautesse de cueur de maintz chevaliers, qui, par ardant désir, voulurent poulser en la flotte des ennemys, lors qu'en dilTamée îayle tournèrent, laissant grand nombre des leurs ruynez en la campaigne par impétueux oraige d'artillerie : dont fat attaint le basteird d'Aimery si au vif, que le lendemain fina ses jours à Vallenciennes. Après peult on veoir des anciens capitaines la rusée conduite, de leurs gens d'armes la discipline militaire observée, l'ardeur des advanturiers et Tordre des Suysses, avec le triumphe gênerai de l'armée gallicane, dont la veue seulement a meurtry l'honneur de Haynault, comme le Basilisque premier voyant l'homme mortel. Autre chose (ma souveraine Dame; ne voyons nous qui ne soit lamentable, comme povres femmes désolées err.mtes (leurs enfans au col) au travers du pays despouillé de verdure par le froid yvernal, qui jà les commence à

poindre, puis s'en vont chauffer en leurs villes, villages et chasleaulx mis à feu, combustion et ruine totale, par vengeance réciproque ; voire vengeance si confu'^e et universelle, que nos ennemys propres font passer pitié devant nos yeux. Et en telle misérable façon ceste impitoyable serpente, la guerre, a obscurcy Tàir pur et net, par poudre de terre sèche, par salpestre et pouldre artificielle, et par fumée causée de boys mortel ardant en feu (sans eau de grâce) inextinguible. Mais noslre espoir par deçà est que les prières d'entre vous, nobles Princesses, monteront si avant es chambres célestes, qu'au moyen d'icelles la tressacrée lille de Jésus Christ, nommée Paix, descendra trop plus luysante que le soleil pour illuminer les régions gallicques. Et lors sera vosire noble sang hors du danger d'estre espandu sur les mortel es plaines. D'autre part, aux cueurs des jeunes dames et damoyselles entrera certaine espérance du retour désiré de leurs marys, et vivront povres laboureurs seurement en leurs habitacles, comme prélat/ en chambres bien nattées. Ainsi, bienheurée Princesse, espérons nous la non assez soudaine venue de Paix, qui toutesfoys ppult finalement revenir en despit de guerre cruelle, comme tesmoigne Minfant en sa comédie de Falaile Destinée, disant :

Paix engendre Prospérité, De Prospérité vient Richesse, De Richesse Orgueil, Volupté, D'Orgueil Contention sans cesse, Contention la Guerre adresse, La eiierre entendre Povreté, La Povreté Humilité.

D'Humilité revient la Paix, Ainsi retournent humains faicts

Voilà comment (au pis aller, dont Dieu nous gard) peult revenir celle précieuse Dame souvent appellée par la nation françoise dedans les Temples divins, chantans : « Seigneur, donne nous Paix. » Laquelle nous vueille de bref en-

voyer iceluy Seigneur et Rédempteur Jésus, qui vous doint heureuse vie transitoire et en fin éternelle.

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