A UN SIEN AMY
Contemple un peu, je te prie, et regarde, Amy pariait de bonne et belle garde, Quelle vertu souveraine ont en elles Nayvement les Muses éternelles, De nous avoir de vraie amour pourveuz L'un envers Fautre, ains que nous estre veuz; De la doubler encor' après la veue.
Et de ravoir de telle foy pourveue.
Qui franchement et sans peur t'ay ouvert Le cueur de moi, tant fut clos et couvert, El toi à moi fais congnoislre par preuve Qu'amy plus franc au monde ne se treuve.
En vérité, si des sœurs bien apprinses Nous n'eussions point les sciences comprinses, Il est certain, au moins est à penser. Que nostre amour seroit à commencer, Si qu'un tel bien ne me fust advenu; Et ne me tien aux Muses moins tenu Dont elles m'ont un tel amy gaigné Que de m'avoir en ma langue enseigné.
Que pleust à Dieu que l'occasion j'eusse Qu'auprès de loy user mes jours je peusse, Loing de tumulte, et loiug des plaisirs cours Qui sont en ces ambitieuses Courts.
Là me plairoit mieux qu'avec princes vivre : Le chien, Foyseau, Fespinette et le livre, Le deviser, l'amour (à un besoing) Et le masquer seroit tout nostre soing. Avec le Boys, d'histoires bien recors, Et le Bouchet, rond de cueur et de corps; Avec GrufTy, et Chables et Ramasse, Jeunesse en qui vertu croist et s'amasse:
I Avec Genton, propre et loyal amant, Et Marcoussé, visage d'Allemant ; Avec Bordeaux, qui a la bouche freche ; Candie aussi, qui pas moins n"en despesclie, Et la Forest, fait de la riche taille. Et Sainct Gassin, qui fut à la bataille, Sans oublier Montigny ton aymé, Qui pour escrire en vostre langue est né : Sans oublier aussi Aignebelette, Qui saute en chat et gravit en belette, Et Rougemont, qui d'or la barbe porte, Et Lampignam, qui l'a bien d'autre sorte ; Avec Regart et noslre bon Gapris, Qui d'instrument l'art a si bien apris;
Finalement, d'autres quinze fois sept, Dont la plus part lettres et armes scet. Te jurant Dieu que pas je ne sçavoye Que si grand fruit produisit la Savoye. Que Dieu vous hausse en fortune prospère!
Mes chers enfans, buvez à vostre père ; Et si Amour au dard bien affiné Tire Parvaus vers vous du Dauphiné, Je pry Bouchet, qui cognoit sa value, Que de ma part humblement le salue.
En telle troupe, et si plaisante vie, A ton advis, porterons nous envie A ceux qu'on voit si hautement jucher.
Pour mieux après lourdement trébucher?
Doué en biens, tel fut Gresus tenu.
Qui tout à coup un Job est devenu.
Nostre voler, qui haut ne bas ne tend, De l'entredeux seroit tousjours content : Gar cestui là qui haut ne bas ne vole Va seurement, et jamais ne s'affolle.
Au demeurant, quel arrest ha Fortune, Sinon l'arrest du vent ou de la lune?
Tien toy certain qu'en l'homme tout périt. Fors seulement les biens de Tesperit.
Ne voy tu pas, encores qu'on me voye Privé des biens et estats que j'avoye, Des vieux amys du pays, de leur chère,
De ceste Royne et maîstresse taiit chère, Qui m'a nourry (et si sans rien me rendre On m'a tollu tout ce qui se peut prendre), Ce neantmoins, par mont et par campagne Le mien esprit me suit et m'accompagne? Malgré fascheux j'en jouy et en use. Abandonné jamais ne m'a la Muse :
Aucun n'a sceu avoir puissance là.
Le Roy portoit mon bon droit en cela.
Et tant qu'ouy et nenny se dira, Par l'univers le monde me lira.
Toy donq aussi, qui as sçavoir et veine De la liqueur d"Helicon toute pleine, Escry et fay que mort, la fausse lyce, Rien que le corps de toy n'ensevelisse.