DIALOGUE LE PREMIER
Hé! mon amy, clioisy le bien.
El quand lu l'auras bien choisy,
Si ton cueur se trouve saisy
De quelque ennuyeuse tristesse,
Ou bien d'une grande liesse,
A Tamy tu descliargeras ;
Sçais tu comment t'allégeras?
Tout ainsi, par le sang sainct George,
Comme si tu rendois ta gorge
Le jour d'un caresme prenant.
LE SECOND
Il fault donc mieulx dès maintenant Que je t'en compte tout du long :
N'est ce pas bien dict?
LE PREMIER
Or là donc.
Mais pour ce que je suis des vieux Eu cas d'amours, il vauldra mieulx Que les demandes je te face, Combien, de qui, eu quelle place, Des refuz, des parolles Tranches, Des circonstances, et des branches Et des rameaux : car les ay tous Aprius de mes compaignons doulx, Allant avec eulx à la messe.
Or vien ça, compte moy, quand est ce Que premièrement tu Taymois?
LE SECOND
Il y a plus de seize moys, Voyre vingt, sans avoir jouy.
LE PREMIER
L'aymes tu encores?
LE SECOND
Ouy.
LE PREMIER
Tu es un fol. Or, de par Dieu, Gomment doy je dire? en quel lieu
DE DEUX AMOVREUX 2î>
Fut premier ta pensée esprise De son amour?
LB SECOND
En une église; Là commenray mes passions.
LE PREMIER
Voyla de mes dévotions!
Et quel jour fut ce?
LE SECOND
Par sainct Jacques, Ce fut le propre jour de Pasques (A bon jour bon œuvre.)
LE PREMIER
Et comment ?
Tu venois lors tout freschement De confesse, et de recevoir
LE SECOND
Il est vray, mais tu dois sçavoir Que tousjours à ces grans journées Les femmes sont mieulx attournées Qu'aux autres jours; et cela tente.
O mon Dieu! qu'elle estoit contente De sa personne ce jour là !
Avecques la grâce qu'elle a, Elle vous avoit un corset D'un fin bleu, lassé d'un lasset Janine qu'elle avait faict exprès.
Elle vous avoit puis après Mancherons d'escarlatte verte, Robbe de pers large et ouverte (J'entens à l'endroict des tetins), Chausses noires, petis patins.
Linge blanc, ceincture houppée, Le chapperon faict en poupée, Les cheveulx en passehlon, Et l'œil gay en esmerilion ; Soupple et droicte comme une gaullc ; En effect, sainct Françoys de Paule, El le plus sainct Italien
•2lj DIALOGUE
Eust esté prins en son lien, S'a la veoir se fut amusé.
LE PREMIER
Je le tiens donc pour excusé.
Pour ce jour là, que fuz tu?
LE SECOND
Pris
LE PREMIER
Quel visage euz tu d'elle?
LE SECOND
Gris.
LE PREMIER
Ne le rit elle jamais ?
LE SECOND
Point.
LE PREMIER
Que veulx lu estre à elle ?
LE SECOND
Joinct.
Par mariage, ou autrement?
Lequel veulx lu?
LE SECOND
Par mon serment, Tous deux sont bons, et si ne sçay ; Je l'aymero^s mieux à l'essay, Avant qu'entrer en mariage.
LE PREMIER
Touche là, tu as bon courage,
Et si n'es point trop desgousté.
Tu l'auras, et d'autre coslé
On m'a dict qu'elle est amyable J
Comme un mouton. i<
LE SECOND
Elle est le diable ?
C'est par sa teste que j'endure ,
Elle est, par le corps bieu, plus dure Que n'est le pommeau d'une dague.
LE PREMIER
C'est signe qu'elle est bonne bague, Compaignon.
LE SECOND
Voycy un mocqueur.
J'entens dure'parmy le cueur :
Car quand au corps, n'y touclie mye , Dès que je l'appelle m'amye :
« Vostre amye n'est pas si noire, »
Faict elle. Vous ne sçauriez croire Comme elle est prompte à me desdire Du tout.
LE PREMIER
Ainsi ?
LE SECOND
Laisse moy dire.
Si tost, que je la veux toucher, Ou seulement m'en approcher.
C'est peine, je n'ay nul crédit:
Et sçais tu bien qu'elle me dit?
« Un faucheux, et vous c'est tout un : Vous estes le plus importun Que jamais je vy. » En elTect J'en vouldrois estre ja delTaict, Et m'en croy.
LE PREMIER
Que tu es belistre !
Et n'as tu pas ton franc arbitre Pour sortir d'où tu es entré ?
LE SECOND
Arbitre ? c'est bien arbitré !
Je le veulx bien, mais je ne puis.
Bien un an l'ay laissée, et puis
J'ay parlé aux iEgyptiennes
Et aux sorcières anciennes
D'y chercher jusque au dernier poinct
Le moyen de ne l'aymer point :
Mais je ne m'en puis descoifer.
Je pense que c'est un enfer Dont jamais je ne sortiray.
LE PREMIER
Par mou ame, je te diray :
Puis qu'il n'est pas en ta puissance De la laisser, sa jouyssance Te seroit une grand' recepte.
LE SECOND
Sa jouyssance? je Face ep te :
Amenez la moy.
LE PREMIER
Non : attens .
Mais à fin que ne perdons temps, Compte moy cy par les menuz Les moyens que tu as tenuz Pour parvenir à ton affaire :
LE SECOND
J'ay faict tout ce qu'on sçauroit faire : J'ay souspiré, j'ay faict des criz, J'ay envoyé de beaux escriptz, J'ay dansé et ay faict gambades, Je luy ay tant donné d"œillades.
Que mes yeulx en sont tous lassez.
LE PREMIER
Encores n'est ce pas assez.
LE SECOND
J'ay chanté', le diable m'emporte, Des nuicts cent foys devant sa porée, Dont n'en veux prendre qu'à tesmoings Trois potz à pisser, pour le moins, Que sur ma teste on a cassez.
LE PREMIER
Encores n'est ce pas assez.
LE SECOND
Quand elle venoit au monstier, Je Fattendois au benoislier Pour luy donner de Teau beniste :
Mais elle s'enfuyoit plus visle Que lièvres quand ilz sont chassez.
LE PREMTER.
Encores n'est ce pas assez.
LE SECOND
Je luy ay dict qu'elle esloit belle, J"ay baisé la paix après elle; Je luy ay donné fruictz nouveaux Acheptez en la place aux Veaux, Disant que c'estoit de mon creu ; Je ne sçay si elle Fa creu ; Et puis tant de bouquetz et roses ; Brief, elle a mis toutes ces choses Au ranc des péchez effacez.
LE PREMIER
Encores n'est ce pas assez.
Il falloit estre diligent De luy donner.
LE SECOND
Quoy?
De l'argent, Quelque chaîne d'or bien pesante, Quelque esmeraude bien luysante, Quelques patenostres de prix :
Tout soudain cela seroit pris, Et en le prenant el' s'oblige.
LE SECOND
El' n'en prendroit jamais, te dy je, Car c'est une femme d'honneur.
LE PREMIER
Mais tu es un maulvais donneur, Je le voy tresbien.
LE SECOND
Non suis point :
Mais croy qu'elle n'en prendroit point, En y eust il plein trois barilz.
LE PKEMIER.
Monamy, elle est de Paris; Ne te y fie, car c'est un lieu Le plus gluant.
LE SECOND
Par le corps bien, Tu me comptes de grans matières,
LE PREMIER
Quand les petites vilotieres Trouvent quelque liardy amant Qui vueille mettre un dyamant Devant leurs yeulx rians et vers, Goac! elles tombent à l'envers.
Tu ris ! mauldit soit il qui erre !
C'est la grand' vertu de la pierre Qui esblouit ainsi les yeux.
Telz dons, telz presens servent mieux Que beauté, sçavoir ne prières :
Hz endorment les chamberieres ; Hz ouvrent les portes fermées.
Gomme s'elles estoient charmées; Hz font aveugles ceux qui voyent, Et taire les chiens qui aboyent.
Ne me crois tu pas ?
LE SECOND
Si fais, si.
Mais de la tienne. Dieu mercy, Gompaignon, tu ne m'en dy rien.
LE PREMIER
Et que veulx tu? El' m'ayme bien; Je n'ay que faire de m'en plaindre,
LE SECOND
H est vray : mais si peut on faindre Aucunesfoys une amytié
Qui n'est pas si grand' la moytié Comme on la demonstre par signes.
LE PREMIEK.
Oiiy bien, quant aux femmes fines :
Mais la mienne en si grand'jeunesse îs^e sçauroit avoir grand' finesse ; Ce n'est qu'un enfant.
LE SECOND
De quel aage ?
De quatorze ans.
LE SECOND
Ho ! voyla rage :
Elle commence de bonne heure,
LE PREMIER
Tant mieulx ! elle en sera plus seure, Car avec le temps on s'affine.
LE SECOND
Ouy, elle en sera plus fine ; N'est-ce pas cela ?
LE PREMIER
Que d'esmoy !
Entens que son amour en moy Croislra toujours avec les ans.
LE SECOND
Ne faisons pas tant des plaisans :
Par tout il y a decevance.
Dequoy la congnois tu?
LE PREMIER
D'enfance.
D'enfance tout premièrement La voyois ordinairement, Car nous estions prochains voisins; L'esté luy donnois des raisins.
Des pommes, des prunes, des poires, Des pois vertz, des cerises noires, Du pain besneist, du pain d'espice,
Des eschauldez, de la reclisse, De bon succre et de la dragée.
Et quand elle fut plus aagée, Je luy donnois de beaulx bouquetz, Un taz de pelis aftîquetz Qui n'estoient pas de grand' valeur ; Quelque ceincture de couleur Au temps que le Landit venoit.
Encor de moy rien ne prenoit Que devant sa mère ou son père, Disant que c'estoit vitupère De prendre rien sans congé d'eulx ; D'huy à un bon an, ou à deux, Luy donneray et corps et biens, Pour les mesler avec les siens Et à son gré en disposer.
LE SECOND
Tu Faymes donc pour Fespouser ?
LE PREMIER
Ouy, car je sçay seurement Que ceux qui a^-ment autrement Sont vouluntiers tous marmiteux :
L'un est fasché, l'autre est piteux.
L'un brusle et ard, l'autre est transy ; Qu'ay je que faire d'estre ainsi ?
Ainsi comme jayme m'amye, Cinq, six, sept heures et demye L'entretiendray, voyre dix ans.
Sans avoir paour des medisans, Et sans danger de ma personne.
LE SECOND
Corps bieu, ta raison est tresbonne :
Car d'une bonne intention Ne vient doubte ne passion.
Mais, compaignon, je te demande Quelle est la matière plus grande Qu'elle t'a offerte desja ?
Ma foy, je ne menliray ja,
D E D E U X A M 0 U II E f X 33
Je n'ose toucher son teton ; Mais je la prens par le menton, Et tout premièrement la baise.
LE SECOND
Ventre sainct gris! que tu es aise, Coinpaignon d'amours.
LE PREMIER
Par ce corps, Ouand il fault que j'aille dehors, Si tost qu'elle en est advertie.
Et que c'est loing, ma départie La iaict pleurer comme un oignon.
LE SECOND
Je puisse mourir, compaignon, Je croy que tu es plus heureux Cent fo3"s que tu n'es amoureux.
O le grand aise en quoy lu vis !
Mais pourquoy est-ce, à ton advis, Que le mienne m'est si estrange, Et qu'elle prise moins que fange Ma peine et moy et mon pourchas?
LE PREMIER
C'est signe que tu ne couchas Encores jamais avec elle,
LE SECOND
Corps bieuT tu me la bailles belle 1 J'en devinerois bien autant.
Or si poursuyvray je pourtant La chasse que j'ay entreprinse :
Car tant plus on tarde à la prinse, Tant plus doulx en est le repos.
LE PREMIER
Une chanson avec propos
N'auroit point trop maulvaise grâce;
Disons la.
LE SECOND
La dirons nous grasse De mesme le jour?
35l DIALOGUE DE DEUX AMOUREUX
LE PREMIER
Rien quelconques :
Honneur par tout. Commençons doncques.
LE SECOND
Languir me fais, content désir.
LE PREMIER
A telles no prens point plaisir ; Elles sentent ti-op leurs clamours.
LE SECOND
Disonc doncques : Puis qu'en amoîirs :
Tu la dis assez vouluntiers.
LE PREMIER
Il est vray, mais il fault un tiers, Car elle est composée à trois.