CHANT ROTAL DE LA CONCEPTION
IjORS que le roy par hault deslr, et cure Délibéra d'aller vaincre ennemys , Et retirer de leur ppson obscure ^ Ceulx de son ost à grans tourmens submis, Il envoya ses fourriers en Judée Prendre logis sur place bien fondée :
Puis commanda tendre en forme facile Un pavillon pour exquis domicile :
Dedans lequel dresser il proposa Son lict de camp , nommé en plein concile La digne couche, ou le roy reposa.
Au pavillon fut la riche paincture, Monstrant, par qui noz péchez sont remis : Cestoit la nue , ayant en sa closture
' Guillaume Crëtin, Fun des meilleurs poètes du régne de Louis XII, avait une grande dëvotion pour la conception de la Sainte-Vierge. Il consacra ses yers à célébrer ce miracle, et engagea toute la gent poétique a travaiUer sur le même sujet. Cl. Marot oublia un instant Alix et Martin pour Marie et le Saint-Esprit, et sa chaste muse nous montra Timmaculée conception à travers le voile allégorique.
Le jardin clos , à tous humains promis , La girand' cité des haultz cieulx regardée , Le lys royal, Tolive collaudee, Avec la tour de David, immobile, Parquoy l'ouvrier sur tous le plus habile En lieu si noble assit , et apposa (Mettant à fin le dict de la Sibylle) ' IjSl digne couche, ou le roy reposa.
D'antique ouvrage a composé Nature Le boys du lict, ou n'a un poinct obmis : Mais au coussin plume tresblanche, et pure D'un blanc coulomb le grand ouvrier a mis : Puis Charité tant quise, et demandée Le lict prépare aveo Paix accordée :
' Dans Fenfance de Fëglise , les oracles sibyllins étaient si généralement respectes, que les premiers chétiens, loin d^éssayer de renverser ce vieux monument de Tignorance superstitieuse, s'en servirent pour appuyer rédifice de la nouvelle religion. On forgea des oracles, dit Voltaire , pour battre les Gentils avec leurs propres ar^ mes. On attribua aux anciennes sibylles des vers qui annonçaient la naissance du Christ. Virgile même devint prophète sans s'en douter , et on appliqua au Messie ces vers de la quatrième églogue :
Ultîma Gamasi venit jam carminis aetas.
Jam nova progenies ccelo dimittitor alto.
Les sibylles et le christianisme se donnèrent la main^ nous lisons dans une de nos hymnes :
Solvet SKclum in favilla , Teste David cum sibylla.
La vérité a-t-elle besoin de recourir au mensonge?
Linge trespur dame Innocence file :
Divinité les trois rideaux enfile :
Puis à l'en tour le tendit, et posa, Pour préserver du vent firoid, et mobile, La digne couche, ou le roy reposa*
Aucuns ont dict noire la couverture , Ce qui n'est pas , car du ciel fut transmis Son lustre blanc, sans aultre art de taincture : Un grand pasteur Tavoit ainsi permis , Lequel jadis par grâce concordee , De ses aigneaulx la toyson bien gardée Transmit au cloz de Nature subtile Qui une en feit la plus blancbe , et utile , Qu'oncques sa main tyssut, ou composa :} Dont elle orna (oultre son commun style) La digne couche , ou le roy reposa.
Pas n'eust un ciel faict à firenge, et figure De fins damas, sargettes, ou samîs :
Car le hault ciel , que tout rond on figure , Pour telle couche illustrer fut commis.
D'un tour estoit si précieux bordée , Qu'oncques ne fiit de vermine abordée.
N'est ce donc pas d'humanité fertile Oeuvre bien feict : veu que l'aspic hostile , Pour y dormir, approcher n'en osa ?
Certes si est, et n'fest à luy servile La digne couche, ou le roy reposa.
BNvor.
Prince je prens en mon sens puérile Le pavillon , pour saincte Anne stérile : Le roy, pour dieu , qui aux cieulx repos a Et Marie est (vray comme l'évangile) La digne couche, ou le roy reposa.
l520^ ' CHANT ROYAL DE LA CONCEPTION.
Dedans Syon, au pays de Judée Fut un débat honneste suscite, Sur la beauté des dames collaudee Diversement par ceulx de la cité , Et sans faveur de maison , ne de race Fut dict que celle ayant le plus de grâce, Seroit plus belle. Or sommes hors de peine, (Dit lors quelqu'un) car Marie en est pleine, ' Pleine en sa forme, et pleine en ses espritz. Que ces procès doncques plus on ne meine : Seule mérite entre toutes le prix.
Geste sentence à son honneur vuydee , Maintes en meit en grand* perplexité,
» Dans la salutation angëlique, açe Maria gratta pUna , etc. L'ange Gabriel ëtait fort galant, il savait bien que la flatterie chatouille le cœur des femmes.
Qui ponr envie, et gloire oultrecuydce Nouveau débat contre elle ont aéié.
» A leurs honneurs veulent qu'on satis&ce : Si ont requis , que chanter on la &ce, Disant qu'elle a Forgane mal seraine, Parquoy n'estoit en vertu souveraine.
Bref, de la^voix toutes ont entrepris La surpasser, d'autant que la Seraine ' Seule mérite entre toutes le prix.
Lors chascune a sa chanson recordee D'un estomach par froid débilité :
Mais ceste vierge en voix mieulx accordée Qu'orgues, ne lucz chanta ce beau dicté : Brunette sms, mais belle en cueur, et face, Et si en tout toutes autres j'efface, '
Ce bien m'a &ict la puissance haultaine Du dieu d'aymer, qui de sa éour loingtaine M'est venu veoir, d'ardante amour espris. Doncques non moy, mais sa bonté certaine Seule mérite entre toutes le prix.
La voix qui est de ce corps procedee , Perça d'enfer Torde concavité :
Des neuf cieulx a la haulteur excédée Par son hault ton, plein de suavité,
' La vierge Marie est comparée ici à la Syrènej plus bas Pluton et Orphée figurent à côté du Verbe. Tous ces noius-U sont bien étonnés de se trouver ensemble.
Qui fut ouy au monde en toute place : Mort endormit , dormans plus froidz que glace A resveîllez : povre nature humaine Gisant au lict se levé, et se pourmaine Du grand soûlas , qu^en ceste voix a pris : Certainement qui tel bien luy ameine, Seule mérite entre toutes le prix.
Lors Tassistence en raison bien fondée Sur champ conclud (et conclud vérité) Qu'impossible est telle voix redondee Estre d'organe ayant impurité : Mesmes Envie à la fin s'accorde à ce , Et refraingnit à ce chant son audace/ Mieulx que Pluton sa fureur inhumaine Au chant d'Orphée en l'infernal dommaine. Dont estomachz de froidure surpris, Quand chanterez, chantez, Marie saine, Seule mérite entre toutes le prix,
ENVOY
Le divin verbe est la voix, et alaine,
Qui procéda d'organe non vilaine,
C'est de Marie, ou tous biens sont compris :
Dont de rechef ce refrain je rameine,
Seule mérite- entre toutes le prix.
d'amour fugitif , INVENTION DE MAROT. *
Le propre jour que Venus aux yeulx werts Panny le monde ail oit chanter ces vers, * Désir de veoir, et d'ouyr nouveauté Me feit courir après sa grand' beauté Jusque à Paris. Quand fut en plein carroy, Sus un hault lieu se meit en bel arroy, Monstrant en Êice avoir cueur assez triste, Ce neantmoins en habitz cointe, et miste.
Lors d'une voix plus doulce, et resonnante, Que d'Orpheus la harpe bien sonnante.
Chanta les vers que dessus déclarons, Plus hault, et clair, que trompes, et clairons : Dont maintes gens eust alors entour elle. L'un y couroit, l'autre en une toumelle, Mettoit le nez : tous peuples espanduz
' Cl. Marot n^aimait pas les moines; il saisissait toujours Poccasion de les dénoncer à la satire , et de déchirer le voile dont ils cou* ▼raient leurs turpitudes. Cette pièce , qu'il fit exprès contre eux , multiplia sans doute le nombre de ses ennemis. Les moines ne lui pardonnèrent jamais ; la haine d'un particulier est faible et s'éteint bientôt, mais la haine d'une compagnie se répand dans tous les lieux et dure dans tous les tems.
* Voyez dans le volume des Traductions , l'Amour fugitif de Lurien , auquel ce chant sert de suite.
Droîct là se sont à la fouUe renduz Pour veolr Venus, et ouyr son parier.
Son cry finy, se feit mener par Pair Dedans la chaire avec ses grâces belles Soubz le conduit de douze cotombelles : Ce qui donna grand' admiration Aux regardans de mainte nation.
Or quand Venus eurent perdu de veue,
De là se part ceste assemblée esmeue
A grans trouppeaulx. L'un s'en va devisant
De son cher filz, qu'elle a perdu, disant,
Pleust or à dieu, qu'en mer, ou terre sceusse
Luy enseigner, afin que je receusse
Un doulx baiser de sa bouche riant.
Ha Cupido (disoit l'aultre en criant),
Si te tenois lié de cordons maintz ,
Croy, qu'à grand peine istrois hors de mes mains
Que de ta mère en beauté l'oultrepasse
N'tusse le don, qui le baiser surpasse.
Mais quant à moy, n'en eu aucun désir, Car qu'ay je affaire aller chercher plaisir, Qui soit comprins en Venus la déesse, Veu qu'en Pallas gist toute ma liesse ? *
> C'est Marguerite qu'il de'signe par ce nom ; il dit encore dans son Enfer,
Bien me congneut et bien me guerdoaaa , Lorsqn^ii sa soeur Pallas il me donna , Je dy Pallas , la si sage et ti belle.
Ainsi me teu, en contemplant la geste Des gens raviz d'un tel regard céleste : Entre lesquelz tey à part une tourbe D'hommes piteux , ayans la teste courbe, ' L'œil vers la terre à grand^ cerîmonie. Pleins (à les veoir) de dteil, et agonie, Disais à euh mondanitez adverses, Et en habitz pionstrans sectes diverses. L'un en corbeau * se vest pour triste signe : L'autre s'habille à la façon d'un cygne : ^ Jj 'autre s'acoustre ain^i qu'un ramonneur : ^ L'autre tout gris : ^ l'aultre grand sermonneur Porte sur soy les couleurs d'une pie./ 0 bonnes gens pour bien servir d'espie ! ^
Que diray plus.^ Bien loger sans danger, Dormir sans paour, sans coust boire et manger
' Chapelle dit , en parlant de ces hypocrites ,
Torcols à grimaçanllB mine.
* Les Augustins , noirs au-dehors et peut-être même au-dedans. On voit que Pabbë L. Dufresnoy, dont nous suivrons les notes jusqu^à la fin de cette pièce , n^ëtait pas ami de cette moinaille,
' Les carmes blancs seulement au-dehors.
* Les capucins. Il n'y avait pas long-tems que cette réforme avait été introduite ; ainsi elle n'était pas sans doute dégénérée.
* Les cordeliers ou frères mineurs. C'étaient les meilleurs gens du monde, surtout lorsqu'il était question de se bien réjouir.
* Dominicains, frères prêcheurs ou jacobins, vêtus de blanc et de noir.
' Ds servaient souvent d'espions , et on se méfiait d'eux dans les places de guerre et dans les armées.
Il 4
5o CHANTS DIVERS.
Ne fidre rien, aucun mestier n'apprendre, Rien ne donner, et le bien d'autruy prendre, Gras, et puissant, bien nourry, bien vestu. C'est (selon' eulx) povretë, et vertu.
Aussi (pour vray) il ne sort de, leur bouche Que motz sucerez : quai^t au cueur je n'y touche : Mais c'est un peuple à celluy resemblant. Que Jehan de Mehun appelle Fauk-Semblant/ Forgeant abus dessoubz- religion.
Incontinent que ceste légion ' ' (Selon le cry de Venus) sent, et veoit, Que Cupido le dieu d'amour ayjoit , • Prins sa volée, ainsi qu'un vagabond, -Chascun pensa de luy donner le bond.
Si vont quérir libelles sophistiques,^ Corps enchâssez et bulles papistiques , ^ Et la dessus vouèrent tous à Dieu , Et au patron ^ de leur couvent et lîeû. De Cupido lier, prendre, et estraindre, Et son pouvoir par leurs œuvres contraindre, Plus pour loyer céleste en recevoir,
* Dans le roman de la'RoSe.
^ Ce sont les livres de Controverse de ces premiers tems ^ £aits par des docteurs qui, ne connaissant pas assez les dogmes de la religion , la de'fendaient avec des sopkismcs.
^ Marot , comme luthe'rien , n^a pas un grand respect pour la puissance papale.
* Chaque ordre monastique faisait valoir son saint. Il fallait qu'il ftt fourré partout et qu'il se mêlât de tout.
CHANTS DIVERS. 5l
Que pour amour , qu'en dieu puissent avoir. Voyla comment par voyes mal directes Les presumans, oultrecuydees sectes, Seures se font- d'avoir de Dieu la grâce, Et de garder chose, ' qu'humaine race Ne peult de soy. Or se sont ilz esparts De chrestienté aux quatre coings et parts, Tous en propos de Cupido happer.
Et qu'ainsi soit, a6n que d'eschapper Ne trouve lieu, ne façon s'il est pris. Aucuns d'iceubt par serment entrepris Portent sur eulx des cordes à gros noudz Pour luy lier jambes, piedz, et genoudz. ^
Et sur ce poinct, prendra repos ma muse. Ne voulant phis, qu'à ce propos m'amuse : Ains que je pense à dresser autre compte. En concluant, que cestuy cy racompte, A qui aura bien compris mon traicté. Dont procéda le vœu de chasteté.
' Le ]>oéte nVtait point partisan du yœu de chasteté que Ton exigeait des moines ; on sait si ceux-ci Tobseryaient scrupuleusement.
^ Cela regarde principalement les cordeliers , que le poète attaque comme les plus voluptueux des religieux mendians.