IV
SUR Uk MALADIE DE s'AMTE. *
Dieu 9 qui voulus le plus hault ciel laisser, Et ta haultesse en la terre abbaisser, Là ou donnas santé à maintz et maintes : Vueilles ouyf de toutes mes complainctes Une sans plus. Vueilles donner santé A celle la, par qui suis tourmenté.
Ta saincte voix en PEvangîle crie, Que tout vivant pour ses ennemys prie, Guéris donc «elle ( o médecin parfaict ) Qui m^est contraire, et malade me fàict.
Helas, Seigneur, il semble, tant est belle, Que plaisir prins a la composer telle. . Ne souffre pas advenir cest oultrage.
Que maladie efface ton ouvrage.
Son embonpoinct commence à se passer, Ja ce beau tainct commence à s'efËicer, Et ces beaulx yeulx clairs et resplendissans Qui m'ont navré, deviennent languissans.
1 Cette charmante prière a été faussement attribuée à Mellin de Saint-Gelais. Cl. M arot la composa lorsque Marguerite, tourmentée par la médisance qui rendait la cour confidente de ses amours y était tombée malade de chagrin.
Il est bien vray, cpie ceste grand' beauté A desservy pour sa grand' cruauté Punition : mais, Sire^ à^^advenir Elle pourra plus doulce devenir.
Pardonne luy, et Êiis, que maladie N'ait point l'honneur de la faire enlaydie. Assez à temps viendra vieillesse pasle, Qui de ce faire a charge principale.
Et cependant, si tu la maintiens saine, Ceulx, qui verront sa beauté souveraine, Béniront toy, et ta fille Nature, D'avoir formé si belle créature :
Et de ma part feray un beau cantique , Qui chantera le miracle autentique Que Êiict auras, admirable à chascun,^ D'en guérir deux en n'en guérissant qu'un. Non que pour moy je levé au ciel la fece : Non que pour moy prière je te face :
Gur je te doy supplier pour son bien, Et je la doy requérir pour le mien.
CHAMT NUPTIAL * DU MARL\GE DE MADAME RENEE FILLE DE FRANCE, AVEC LE DUC DE FERRARE. ^
Qui est ce duc venu nouvellement En si bel ordre et riche à Fadvantage ? .On juge bien à le veoir seulement Qu'il est yssu d^excellent parentage.
N'est ce celluy , qui en fleurissant aage Doibt espouser la princesse Renée ?
Elle en sera (ce pense je) estrennee, Car les haultboys l'ont bien chanté anuict , Et d'un accord, et tous d'une aliénée, Ont appelle la bien heureuse luiict.
O nuict, pour vray, si es tu bien cruelle, ^ Et tes excès nous sont tous apparens :
^ Ce chant présente de fréquentes imitations du Carmen nuptiale de Catulle ; nous nous contenterons d*en indiquer quelques-unes.
* Hercule d'Est, fils d'Alphonse I , duc de Ferrare, épousa , en iSaS, Renée, seconde fille du roi Louis XII et d'Anne de Bretagne. Il fut, en 1557, général de l'armée de l'église , et lieutenant de celle de Henri II contre Philippe II , roi d'Espagne. Ce prince , remarquable par son courage et son mérite personnel, mourut en i55g. Renée, retirée en France, y^cut jusqu'en xSyS.
3 Hespene , qui coelo fertur cradelior ignis ?
Qui gnaum posais complexn ayellere matris , Complexu matris retinentcm avellere gnatam , Et juveni ardentl castam donare puellam ? Quid faciant hosles capta crudrlius urbe 7
Tu Viens ravir la royalle pucellc Entre les bras de ses propres parens : Et qui plus est, tu la livres, et rends Entre les mains d'un ardant et jeune homme. Que feirent pis les ennemys à Romme , * N'a pas long temps par pillage empifee? Or de rechef cruelle jfr te nomme:
Pourquoy es tu doncques nuict désirée?
Je me desdy, tu n'es point nuict cruelle : *
Tes doulx effectz nous. sont tous apparens
Tu prens d'anlour et de grë la pucelle :
Entre les mains de ses nobles parens :
Et qui plus est, deux cueurs en un tu rends
En chaste lict soubz nuptial af&ire :
Ce qu'autre nuict jamais n'ayoit sceu faire ,
Bref ta puissance est grande , et point ne nuyct :
Ce que tu fais on ne scauroit deffaire :
0 trespuissante , et bien heureuse nuict !
Fille de roy, adieu ton pucelage.
Et toutesfoys tu n'en dois faire pleurs :
" Ces vers , de maurais goût , font aUusion à la prise de Kome , en 15^7 , par l'armëe de Fempereur, qui pendant deux mois s'*abandonna aux plus horribles excès.
a Hespere , qui cœlo laéet jucundi»r igoU ?
Qui desponsa tua firmes oonnubia flammâ , Qnod pepigere riri , pepigerunt ante parentes ; Nec jnnxere prius , quant se tuus extnlit ardor. Qnid datar a diTis felici optatias hara ?
56 CHAÎÏTS DIVERS.
Car le poinmier, qui porte boa firuîcta^e, '
Vault mieulx que cil, qui ne porte que fleurs.
Roses aussi de diverses couleurs
S'on ne les cueult, sans prouffiter périssent :
Et s^on les cueult, les cueillans lés chérissent,
Prisans Todeur qui d'elles est tirée.
Si de toy veulx, que firui^tz odorans yssent
Fuyr ne feult la nuict tant désirée.
Et d'autre part ta virg^inité toute Ne t'appartient. En quatre elle est partie : * La part première elle est au roy (sans doubte) , L'autre h Madame ' est par droict départie : La sœur du roy ^ a la tierce partie :
' LHdëe de cett« strophe est prise de ce charmaiit morceau que Catulle a enrichi de toutes les couleurs de sa palette :
Ut flos in i^eptb sécrétas nasatur horliji , etc.
Nous ne citons pas ces vers connus de tout le monde, et dont Marot reproduisit seulement la pensée avec la gracieuse naïveté qui ne le quitte jamais. *
' Voilà un partage singulier ; le poète veut dire que la princesse doit accepter Tépoux qu^on lui a destiné; au reste Catulle est aussi coupahle de cette bizarre division :
Et tn ne pugna cum tali coojuge virgo ! Non teqnnm pagnare, pater quoi tradidit ipse, | Ipsc pater cum matre , quibos parère necesse est : Tertia para patri data , pars data tertia matri , Tertia sola tna est : noli pngnare duobns , Qai genero sua jura simnl cum dote dederunt.
' Louise de Savoyc, mère de François le»*.
* Marguerite , duchesse d'Alençon et reine de Navarre.
CHANTS DIVERS. Sy
Toy la quatriesme. Or ilz donnent leurs drolctz ' A ton mary : veulx tu combatre à trois ? Trois (pour certain) qui en valent bien huict : Certes je croy, que plustost tu vouldrois, * Que desja fut la bien heureuse nuict. ^
Ta doulce nuict ne sera point obscure : Car Phebé lors plus que Phebus luyra : Et si Phebé a de te veoir grand' cure, ^ Jusque à ton lict, par les vitres ira : Veilus aussi la huict esclaircira , Et Vesperus qui sur le soir s'enflamme : Hymeneus, qui faict la fille femme, Et chaste amour, aux nopces préférée.
Te fourniront tant d'amoureuse flamme, Qu'ilz feront jour de la nuict désirée.
Vous qui souppez laissez ces tables grasses : Le manger peu, vault mieulx pour bien danser. Sus, aulmoniers, dictes vistement grâces,
' Ce passage nous fait conjecturer que ce mariage fut conclu contre le gré de madame Renëe , qui sans doute portait plus haut ses espérances; mais François I^r avait eu soin de choisir un prmce trop faible pour lui disputer le duché' de Bretagne, qu'il avait dessein de réunir à la couronne. Ce qui sert à nous confirmer dans cette opinion, c'est que cette princessene fut pas heureuse avec son mari ^ el s'empressa de quitter l'Italie après la mort du duc de Ferrare.
1 At lubet inauptis ficto te carpere questu ;
Qnid tum sic carpnnt , tacitâ quem mente rcqnirunt.
3 Snrgcre jam temptu , piogues jam linquere menias.
Le mary dit, qu'il se fault avancer.
. Le jour luy fasche , on le peult bien penser. Dames, dansez : et que Ton se déporte (Si m'en croyez) d'escouter à là porte S'il donnera l'assault sur la minuict : Chault appétit en tel lieu se transporte : Dangereuse est la bien heureuse nuict.
Dansez, ballez, solennizez la feste
De celle , en qui vostre amour gist si fort.
Las, qu'ay je dict ? qu'est ce que j'admonneste?
Ne dansez point, soyez en desconfort.
Elle s'en va , amour par son effort
Luy faict laisser le lieu de sa naissance,
Parens, amys, et longue cotignoissance, '
Pour son espoux suyvre jour, et seree,
0 noble duc 5 pourquoy t'en vas de France,
Ou tu as eu la nuict tant désirée ?
Duchesse (helas) que fais tu? Tu délaisses
Un peuple entier pour l'amour d'un seul prince :
Et au partir en ta place nous laisses
Triste regret, qui noz cueurs mord, et pince.
Or va donc veoir ta ducale province :
Ton peuple ja de dresser se soucie
Arc triumphal, théâtre, et facecie
Pour t'accueillir en honneur et en bruict.
( Hespera» e nobis , aequales, abstnlit unam.
CHANTS piVERS. Sg
Bien tost y soit ta ceîncture accourcle. Par une bonne , et bien heureuse nuîct.
CHANT royal' DONT t% RQX BAILLA LB REFRAIN. *
Prenant repos dessoubz un vert laurier,
Apres travail de noble poésie,
Un nouveau songe assez plaisant, l'autre hier
Se présenta devant >ma fantasie,
De quatre amans fort melencolieux ,
Qui devers moy vindrent par divers lieux :
Car le premier sortir d'un boys j'advise :
L'autre d'un roc : celluy d'après ne vise
Par ou il va : l'autre saulte une claye :
Et si portoîent tous quatre en leur devise,
Desbender l'arc, ne guerist point la playe.
' Le refrain de ce chant est tiré de ce vers. de Pétrarque : \
Arcp pcrlentare piaga non sana.
Ce fut la de?ise de René , roi«^ Sicile, Ce prince ayant perdu sa femme , Isabeau , duchesse de Lorraine , consei*ya une douleur sombre que rien ne put distraire* Lorsque ses courtisans lui rappelaient qu'il était encore des plaisirs pour lui , il les menait dans son cabinet, et leur montrait ces mots grayés au-dessous d'un arc dont la corde était brisée. François 1er, à son voyage de Nantes, en i53a , avait vu sanff doute cette devise qui se lisait , à Angers , sur les murs de la chapelle de Saint-Bernardin , que le roi René jQt bâtir dans l'église des cordeliers.
6o CHANTS DIVERS.
Le premier vint tout pasle me prier De luy donner confort par courtoysie.
Poursuyvant suis (dit il) dont le crier N*est point ouy, d'une que j'ay choisie. Elle a tire de Parc de ses doulx yeulx, Le perçant traict, qui me rend soucieux, Me respondant (quand de moy est requise) Que n'en peult mais ; et sa beauté exquise De moy s'absente , affin qu'en oubly Taye. Mais pour absence en oubly n'est pas mise : Desbender Tare, ne guerist point la playe.
L'autre disoit au rebours du premier,
J'ay bien assez, et ne me rassasie :
Car servant suis de jouyr coustumier
De la plus belle, et d'Europe, et d'Asie.
Ce neantpfioins amour trop fiirieux
D'elle me faicl estre trop curieux ,
Avant qu'avoir la jouyssance prise. .
Ainsi je suis du feu la flamme esprise,
Qui plus fort croist, quand cstaindre on l'essaye
Et congnois bien, qu'en amoureuse emprise
Desbender l'arc, n^ guerist point la playe.
Apres je vey d'aymer un viel routier, Qui de grand cueur , soubz puissance mouysie Chanta d'amours un couplet tout entier.
Louant sa dame, et blasmant jalousie, Dont les premiers ne furent envieux ;
i^yGçogle
CHANTS DIVERS. 6i
Bien luy ont dict, viel homme entre les vieux, Comment seroit ta pensée surprise D'aucune amour, quand le temps, qui tout brise, T'a desnué de ta puissance gaye ?
J'ay bon vouloir (respond la teste grise) Desbender Tai'c , ne guerist point la playe.
D'un rocher creux saillit tout au dernier Une ame estant de son corps dessaisie, Qui ne vouloit de Charon nautonnier Passer le fleuve. O quelle frenasie !
Aller ne veult aux champs délicieux, Ains veult attendre un grand port stigieux L'ame de celle, ou s'amour est assise, Sans du venir sçavoir l'heure précise.
Lors m'esveillay, tenant pour chose vraye , Que puis qu'amour suyt la personne occise, Desbender l'arc ne guerist point la playe.
ENVOT.
Prince, l'amour un querant tyrannise :
Le jouyssant cuyde estaindre , et attise : Le viel tient bon, et du mort je m'esmaye. Jugez, lequel dit le mieulx sans faiutise, Desbender l'arc ne guerist point la playe.