‹ Œuvres complètes de Clément MarotChapitre 111 sur 258 · AU ROV, POUR LUY RECOMMANDER PAPILLON POETE FRANÇOIS, ESTANT MALADE · texte numérisé non relu

AU ROV, POUR LUY RECOMMANDER PAPILLON POETE FRANÇOIS, ESTANT MALADE

Me pourmenant dedans le parc des Muses (Prince sans qui elles seroyent confuses), Je rencontray sus un pré abbatu Ton Papillon, sans force ne vertu; Je l'ay trouvé encor avec ses aesles, Mais sans voler, comme s'il fust sans elles, Luy qui, tendant à son Roy consoler, Pour ton plaisir souloit si bien voler. Qu'il surpassoit le vol des alouettes.

Roy des Françoys, c'est l'un de tes poètes, Papillon peint de toutes les couleurs De poésie, et d'autant de douleur»; L'autr'hier le vy, aussi sec, aussi pasle Comme sont ceux qu'au sépulcre on dcvalle; Lors de la couche où il estoit gisant Je m'approchay, i :i amy lui disant Ce que j'ay peu ptjiir luy donner courage De brièvement eschapper cest orage, Et luy offrant tout ce que Dieu a mis En mon pouvoir pour aider mes amys, Dont il est un, tant pour l'amour du style Et du sçavoir de sa muse gentile, Que pour autant qu'en sa plume, en santé, A ta louange il a tousjours chanté.

M'ayant ouy, un bien peu séjourna,

Puis l'œil terni, triste, vers moy tourna;

Sa sèche main dedans la mienne a mise,

Et d'une voix fort débile et soubmise

M'a respondu : « Cher amy esprouvé,

Le plus grand mal qu'en mes maux j'ay trouvé,

C'est un désir qui sans fin m'importune

D'escrire au Roy la fascheuse fortune

Qui en ce poinct malade m'a rendu !

Mais je ne puis, car il m'est deffendu

Du médecin, qui à ma plume ordonne

Un long repos, qui long travail me donne.

« Amy trèscher (ce lui respons je alors) De quoy te plains? Jecte ce soing dehors. Car sans ta peine adviendra ton désir, Si onques Muse à l'autre fit plaisir; Certes la tienne est du Roy escoutée.

Mais de lui n'est la nostre reboutée.

« Courage donc : Marot s'enhardira D'escrire au Roy, et ton cas lui dira; Que pleust à Dieu que ton mal si pervers Se peust guérir par rimes et par vers, Ou qu'en moy fust tout ce qui est duysant A divertir cela qui t'est nuysant. »

Ces mots finiz, plus de cent et cent fois Me mercia. Lors de là je m'en vois Au mont Parnasse escrire ceste lettre.

Pour tesmoignage à ta bonté transmettre Que Papillon tenoit en main la plume.

Et de tes faits faisoit un beau volume, Quand maladie extrême luy a fait Son œuvre empris demourer imparfait, Et puis l'ouvrier a mis en tel decours, Qu'il a besoin de ton Royal secours.

C'est tout cela que mon escrit désire Te faire entendre, ayant cest espoir, vSiro, Que ne diras en moi presumption.

Quand de mon cueur sçaurois l'intention. Qui de nuUy ne peut cstre reprise, Puis qu'amytié a causé l'entreprise.

Si Theseus, ainsi comme l'on dict, Pour Pirithoe aux enfers deseendit, Pourquoi ne puis je en Parnasse monter Pour d'un amy le malheur te conter?

Et si Pluton, contre l'inimitié Qu'il leur portoit, loua leur amitié, Doy je penser que ton cueur tant humain Trouve mauvais si je preste la main A un amy, veu mesmes que nous sommes Et luy et moy du nombre de tes hommes? Je croi plus tost qu'à l'un gré tu sçauras, Et que pitié de l'autre tu auras.

Page 1