‹ Œuvres complètes de Clément MarotChapitre 112 sur 258 · A SON AMY PAPILLON, CONTRE LE FOL AMOUR · texte numérisé non relu

A SON AMY PAPILLON, CONTRE LE FOL AMOUR

J'ay tousjours sceu le bon conseil des sages, Et pratiqué avec ceux de grands aages.

Et veu aussi par une expérience Qu'amour, de soy, n'est que folle espérance, Qui faict changer le sens en frenaisie Et la raison en vaine fantaisie, Aux travaillans la donne continue, Et aux repos l'accroist et diminue :

Aux tourmentez la donne plus legiere, Et aux contens la donne tout entière.

Car les tourmens à ceux qu'amour attire Sont doux plaisirs, et aux contens martire.

Voy donc combien, amy, tu es dcceu De cest amour, sans t'en estre apperceu, Qui, sous couleur d'un espéré remède, A tuer cœur, corps et ame procède.

Premièrement. le plaisir que tu prens Est de souffrir, et ainsi l'entreprens; Car sans souffrir amour n'est pas parfait. Et sans pouvoir ne vient on à l'effet. Et quand l'on a eu le fruict de l'attente,

Et qu'on parvient au poinct de son entente.

Le temps de soy fait le tout oublier,

Et bien souvent cause le publier;

Je ne dy pas qu'il t'en advienne ainsi,

Et ne juge que tu prennes soucy;

Mais respons moy, qu'est-ce que tu attens

De ceste amour? ou l'ennuy, ou le temps?

Si c'est l'ennuy, le temps long te sera : Si c'est le temps, l'ennuy si te tuera. Ainsi de mort ne te puis garantir, Ou pour le moins que tu vives martir.

Doncques amour ne peut estre propice.

Puisque du temps faict une mort prolixe. Qu'est ce qu'amour? Voy qu'en dit Saint Gelays, Pétrarque aussi, et plusieurs hommes lays, Prestres et clercs, et gens de tous estophes, Hébreux et Grecs, Latins et philosophes : Ceulx là en ont bien dict par leurs sentences Que de grands maux petites recompenses.

Je ne dis pas qu'Amour ne soit bon homme, Bon filz, bon fol, sage, bon gentilhomme, Hardy, couard, honteux, audacieux.

Fier, humble, fin, simple, fallacieux.

Malade et sain, aigre et doux, fantastique, Pasle, sanguin, joyeux, mélancolique, Chauld, froid et sec, faschcux, plaisant, estrange, Diable cornu, en forme d'un bel ange : Amy secret et ennemy publique, Trèsdoux parler en faincte rhétorique, Grand et petit, jeune et vieil tout ensemble, Foible et puissant, à qui nul ne ressemble. C'est un marchand qui à bon marché preste. Mais au payer c'est une caulte beste.

Car .son crédit est d'une telle attente Qu'il n'est celuy qui ne s'en mescontente. Doncques, amy, qui aimes amour suivre, Pense le mal qui vient de le poursuivre, Et voy le bien qu'on a de le laisser; En y pensant ne te pourra blesser, Mais bien plus tost d'une playe guérir

Qui te poiirroit par temps faire mourir.

Ce que je dy vient de l'affection Et la pitié qu'ay de ta passion, Voyant du tout la raison estre absente. Par folle amour qui en toy est présente. Croistre je voy, d'un costé, ta douleur, Et amoindrir, d'un autre, ta couleur, Qui monstre assez le nombre de ta peine Et le séjour de ta fièvre cartaine.

Qui demourra, si ton mal ne s'escarte, En continue, ou bien en double quarte, Parquoy, mieux vault tost en sortir blessé Que tard de mort en venir offensé.

Qu'est ce qu'amour, sinon double amertume Tournant bon droict en mauvaise coustume, Aliénant le sens et la raison, Voisin suspect et certaine prison, Qui sous couleur d'une espérance folle Ses favoris mord, destainct et affolle, En attendant le prétendu plaisir.

Dont mal vient tost, et le bien à loysir? Encore plus : car le bien, quand il vient. Ce n'est qu'ennuy, quand après en souvient Le bien que j'eus une fois de m'amye En peu de temps tourna en infamye :

Car en amour fut si trèsmalheureuse Après l'effect, que de moy fut jaleuse, Moy d'elle aussi, tant qu'au lieu de le taire, Chascun cognent nostre secret affaire.

Elle par trop avoir d'affection, Moy, d'autre part, peu de discrétion.

Comme aux amans Cupido les yeux bande.

Sans y penser nous banda de sa bande; Et desbandez quand nous fusmes tous deux Veymes l'erreur d'amour, dont je me dculx.

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