‹ Œuvres complètes de Clément MarotChapitre 115 sur 258 · A UN SIEN AMY · texte numérisé non relu

A UN SIEN AMY

Contemple un peu, je te prie, et regarde, Amy parfait, de bonne et belle garde, Quelle vertu souveraine ont en elles Nayvement les Muses éternelles.

De nous avoir de vraie amour pourveuz L'un envers l'autre, ains que nous estre veu^; De la doubler encor' après la veue.

Et de l'avoir de telle loy pourveue.

Que franchement et sans peur t'ay ouvert Le cueur de moi, tant fut clos et couvert. Et toi à moi fais congnoistre par preuve Qu'amy plus franc au monde ne se treuve.

En vérité, si des sœurs bien apprinses Nous n'eussions point les sciences comprinses,

Il est certain, au moins est à penser.

Que nostre amour seroit à commencer,

Si qu'un tel bien ne me fust advenu ;

Et ne me tien aux Muses moins tenu

Dont elles m'ont un tel amy gaigné

Que de m'avoir en ma langue enseigné.

Que pleust à Dieu que l'occasion j'eusse

Qu'auprès de toy user mes jours je peusse,

Loing de tumulte, et loing des plaisirs courte

Qui sont en ces ambitieuses Courts.

La me plairoit mieux qu'avec princes vivre,

Le chien, l'oyseau, l'espinette et le livre,

Le deviser, l'amour (à un besoing)

Et le masquer seroit tout nostre soing,

Avec le Boys, d'histoires bien recors,

Et le Bouchet, rond de cueur et de corps;

Avec Gruiïy, et Chables et Ramasse,

Jeunesse en qui vertu croist et s'amasse;

Avec Genton, propre et loyal amant,

Et Marcoussé, visage d'Allemant;

Avec Bordeaux, qui a la bouche fresche;

Candie aussi, qui pas moins n'en despesche,

Et la Forest, fait de la riche taille,

Et Sainct Cassin, qui fut à la bataille.

Sans oublier Montigny ton aisné,

Qui pour escrire en vostre langue est né;

Sans oublier aussi Aignebelette,

Qui saute en chat et gravit en belette,

Et Rougemont, qui d'or la barbe porte,

Et Lampignam, qui l'a bien d'autre sorte,

Avec Regart et nostre bon Capris

Qui d'instrument l'art a si bien appris;

Finalement, d'autres quinze fois sept.

Dont la plus part lettres et armes scet. Te jurant Dieu que pas je ne sçavoye Que si grand fruit produisit la Savoye. Que Dieu vous hausse en fortune prospère !

Mes chers enfans, buvez à vostre père; Et si Amour au dard bien affiné Tire Parvaus vers vous du Daupliinc,

Je pry Bouchet, qui cognoit sa value, Que de ma part humblement le salue.

En telle troupe, et si plaisante vie, A ton advis, porterons nous envie A ceux qu'on voit si hautement jucher, Pour mieux après lourdement trébucher?

Doué en biens, tel fut Cresus tenu, Qui tout à coup un Job est devenu.

Nostre voler, qui haut ne bas ne tend, De l'entredeux seroit tousjours content : Car cestui là qui haut ne bas ne vole Va seurement, et jamais ne s'affolle.

Au demeurant, quel arrest a Fortune, Sinon l'arrest du vent ou de la lune?

Tien toy certain qu'en l'homme tout périt, Fors seulement les biens de l'esperit.

Ne voy tu "pas, encores qu'on me voye Privé des biens et estats que j'avoye, Des vieux amys, du pays, de leur chère. De ceste Royne et maistresse tant chère, Qui m'a nourry (et si sans rien me rendre On m'a tollu tout ce qui se peut prendre), Ce neantmoins, par mont et par campagne. Le mien esprit me suit et m'accompagne? Malgré fascheux, j'en jouy et en use.

Abandonné jamais ne m'a la Muse; Aucun n'a sceu avoir puissance là.

Le Roy portoit mon bon droit en cela.

Et tant qu'ouy et nenny se dira. Par l'univers le monde me lira.

Toy donq aussi, qui as sçavoir et veine De la liqueur d'Helicon toute pleine, Escry et fay que mort, la fausse lisse, Rien que le corps de toy n'ensevelisse.

EPisTafj:s 2/.

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