NOTICE XVII
Le peu de temps qu'avait duré l'absence de notre poète avait suffi pour amener bien des changements chez les hommes et dans les choses. Il ne retrouva que froideur et indifférence chez l'amie qu'il avait dû laisser en partant à la guerre ; il eut beau protester de son amour et de sa fidélité, et adresser, les uns après les autres, à l'infidèle, rondeaux, élégies, épigrammes, il ne lui fut répondu que par le dédain et la raillerie. Bien plus, il crut s'apercevoir que l'amie d'autrefois l'avait dénoncé à la Sorbonne; il se vit mis en suspicion; on l'accusa d'adhérer aux idées nouvelles et d'être même un chaud partisan du protestantisme qui commençait à recueillir de nombreux adeptes et à lever hardiment la tête. La doctrine réformée, qu'on avait d'abord confondue avec la Renaissance, avait reçu bon accueil à la cour de Marguerite; on y avait pris l'habitude de combattre la théologie, parce qu'elle semblait synonyme d'ignorance, d'insupportable tyranie, de superstitions et d'abus. Mais la Sorbonne, qui la représentait, ne tarda pas à s'apercevoir des dangers qu'allait lui faire courir l'éclosion de toutes ces idées qui, depuis quelque temps, paraissaient au jour. Elle sut mettre la royauté de son parti et identifier sa cause avec la sienne en lui montrant que le péril était commun. Après la bataille de Pavie, la régente du royaume, Louise de Savoie, voyant dans cette défaite une punition providentielle de la tolérance accordée aux novateurs, croyant surtout trouver dans une plus grande sévérité contre ceux-ci un moyen aisé de se mettre au mieux avec le représentant terrestre de cette Providence et de paralyser ainsi Charles-Quint, la régente se rapprocha de la cour romaine, nomma des conseillers du roi et autres sages personnes pour aviser plus soigneusement au fait de l'hérésie. Clément Marot, qui jamais n'avait su se contraindre, et qui en tout et partout usait de la plus grande liberté de paro-
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les et d'actions, continua à agir comme par le passé; aussi, l'inimitié de quelques théologiens s'alliant à la haine persévérante de cette habile Luna, cette maîtresse variable dont le poète s'est obstiné à taire le nom, il fut accusé d'hérésie et menacé. Puis le 15 ou 16 février 1526, sur l'indication du docteur Bouchart, l'un des inquisiteurs de la foi que la régente venait d'établir, et sur l'ordre du lieutenant criminel Morin, il fut saisi et enfermé au Châtelet. On avait profité de l'absence de sa maîtresse et protectrice, M"^® Marguerite, nous dit lui-même Marot dans son Enfer. En effet, la régente avait quitté Lyon pour Blois au commencement de février et, le 22, elle passait à Poitiers accompagnée de sa fille, se rendant à Rayonne. Le prisonnier écrivit d'abord à M. Bouchart lui-même (voir Ê pitres, p. 139, t. I) pour protester de son attachement à la foi catholique ; puis, doutant avec raison peut-être du succès de cette lettre, il s'adressa à son ami Lyon Jamet^ (voir plus loin, p. 140, t. I), dont il
I. Jamet. — Lyon ou Léon Jamet, un des amis les plus dévoués de Marot, paraît être originaire de Sensay ou Sanxais en Poitou où la famille des Jamet était établie depuis le xv« siècle. Dans Vinventaire des archives du château de la Barre, il est mention, en 1492 d'un Mathurin Jamet, sergent de la châtellenie du Bois-Pouvreau et Sanxais (II, 44) et en 1502, d'un Maixent Jamet, praticien (II, 389). Il est fort possible que ce dernier personnage ait été le père de Lyon Jamet. Ajoutons que le jeune Lyon Jamet dut trouver un protecteur éclairé dans le seigneur du Bois-Pouvreau, Geoffroy d'Estissac (i 482-1 546), grand ami de Rabelais, de Jean Bouchet et de tous les lettrés du Poitou. Qui sait si ce ne fut point par cette influence que Jamet put aider son ami à échanger les cachots du Châtelet, contre une résidence plus douce à Chartres? Ce qu'il y a de certain, c'est que, partisan des idées nouvelles, Lyon Jamet fut bientôt obligé à son tour de chercher un refuge en Italie, auprès de Renée de Ferrare qui le prit pour son secrétaire et près de laquelle il resta (Marot le rejoignit en 1535). Nous le retrou%^ons encore en i554. à la cour de cette princesse, en quahté de secrétaire, chargé par elle de plusieurs messages importants pour Calvin. (J. Bonnet, Lettres de Cal- (vin. I, 428). Ainsi s'explique tout naturellement l'intervention de Lyon Jamet en faveur de Marot compromis pour ses opinions religieuse». Après la mort <le son ami, Lyon Jamet prit soin de sa sépulture; il composa l'inscription funéraire qu'on lisait sur le tombeau de Marot, à Saint-Jean dr Turin, jusqi • l'époque où il fut détruit dans Tinrcndic de cette église. (G. Gniflfrey, t. II, p. 155).