‹ Œuvres complètes de Clément MarotChapitre 146 sur 258 · AVEC LE DUC DE FERRARE · texte numérisé non relu

AVEC LE DUC DE FERRARE

Qui est ce duc venu nouvellement En si bel ordre et riche à l'advantage? On juge bien, à le veoir seulement, Qu'il est issu d'excellent parentage.

N'est ce celluy qui, en fleurissant aage, Doit espouser la princesse Renée?

Elle en sera (ce pense je) estrenée, Car les haulboys l'ont bien chanté anuyct, Et d'un accord et tous d'une aliénée Ont appelé la bien heureuse nuyct.

O nuyct, pour vray, si es tu bien cruelle, Et tes excès nous sont tous apparens : Tu viens ravir la royalle pucclle Entre les bras de ses propres parents, Et, qui plus est, tu la livres et rends Entre les mains d'un ardant et jeune iK^mme. Que feirent pis les ennemys à Homme.

N'a pas long temps par pillage empirée? Or de reschef cruelle je te nomme; Pourquoy es tu doncques nuyct dcsirce?

Je me desdy, tu n'es point nuyct cruelle;

Tes doulx effaictz nous sont tous apparens :

Tu prens d'amour et de gré la pucelle

Entre les mains de ses nobles parens;

Et, qui plus est, deux cucurs en un lu rends

En chaste lict soubs nuptial affaire;

Ce qu'autre nuyct jamais n'avoit sceu faire.

Bref, ta puissance est grande et point ne nuit;

Ce que tu fais on ne sçauroit deffaire, O trèspuissante et bien heureuse nuyct !

Fille de roy, adieu ton pucelage.

Et toutesfoys tu n'en dois faire pleurs;

Car le pommier qui porte bon fructage

Vault mieulx que cil qui ne porte que fleurs.

Roses aussi de diverses couleurs,

S'on ne les cueult, sans prouffiter périssent.

Et s*on les cueult, les cueillans les chérissent,

Prisans l'odeur qui d'elles est tirée.

Si de toy veulx que fruictz odorans yssent,

Fuyr ne fault la nuyct tant désirée.

Et d'autre part ta virginité toute

Ne t'appartient. En quatre elle est partie :

La part première elle est au Roy (sans doubte) ;

L'autre à Madame est par droict départie ;

La sœur du Roy a la tierce partie;

Toy la quatriesme. Or ilz donnent leurs droictz

A ton mary : veulx tu combatre à trois,

Trois (pour certain) qui en valent bien huict?

Certes, je croy que plustost tu vouldrois

Que desja fust la bienheureuse nuict.

Ta doulce nuict ne sera point obscure, Car Phebé lors plus que Phebus luyra : Et si Phebé a de te veoir grand' cure, Jusque à ton Uct par les vitres ira.

Venus aussi la nuict esclercira, Et Vesperus, qui sur le soir s'enflaiiime: Hymeneus, qui faict la fille femme.

Et Chaste Amour, aux nopces préférée, Te fourniront tant d'amoureuse flamme Qu'ilz feront jour de la nuict désirée.

Vous qui .^ouppt'/, laissez ces tables gras.ses : Le manger peu vault mieulx pour bien dan.ser. Sus, aulmosniers, dictes vistement grâces, Le mary dict qu'il se fault avancer.

Le jour luy fasche, on le peult bien penser. Dames, dansez, et que l'on se déporte (Si m'en croyez) d'escouter à la porte S'il donnera l'assault sur la minuict : Chault appétit en telz lieux se transporte; Dangereuse est la bienheureuse nuict.

Dansez, ballez, solennisez la feste

De celle en qui vostre amour gist si fort.

Las ! qu'ay je dict? qu'est ce que j'admoneste?

Ne dansez point, soyez en desconfort :

Elle s'en va. Amour, par son effort,

Luy faict laisser le lieu de sa naissance,

Parens, amys et longue congnoissance,

Pour son espoux suyvre jour et serée.

O noble Duc, pourquoy t'en vas de France

Où tu as eu la nuict tant désirée?

Duchesse (helas !) que fais tu? Tu délaisses

Un peuple entier pour l'amour d'un seul prince

Et au partir en ta place nous laisses

Triste regret, qui noz cueurs mord et pince.

Or va donc veoir ta ducale province;

Ton peuple jà de dresser se soucie

Arc triumphal, théâtre et facecie,

Pour t' accueillir en honneur et en bruyct.

Bien tost y soit ta ceincture accourcie

Par une bonne et bien heureuse nuyct.

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