‹ Œuvres complètes de Clément MarotChapitre 55 sur 258 · SOUBS LES NOMS DE PAN ET ROBIN · texte numérisé non relu

SOUBS LES NOMS DE PAN ET ROBIN

Un pastoureau, qui Robin s'appelloit.

Tout à par soy n'agueres s'en alloit Parmy fousteaux (arbres qui font umbrage) , Et là tout seul faisoit, de grand courage, Hault retentir les boys et l'air serain, Chantant ainsi : « O Pan, dieu souverain, Qui de garder ne fus onc paresseux Parcs et brebis et les maistres d'iceux. Et remets sus tous gentilz pastoureaux Quand ilz n'ont prez, ne loges, ne toreaux, Je te supply (si onc en ces bas estres Daignas ouyr chansonnettes champestres) , Escoute un peu, de ton vert cabinet, Le chant rural du petit Robinet.

Sur le printemps de ma jeunesse folle, Je resserablois l'arondelle qui vole Puis v^, puis là : Taage me conduisoit. Sans peur ne soing, où le cueur me disoit. En la forest (sans la craincte des loups) Je m'en allois souvent cueillir le houx. Pour faire gluz à prendre oyseaulx ramages. Tous différons de chantz et de plumages ; Ou me suuloys (pour les prcudrc) cuti émettre

A faire bricz, ou cages pour les mettre. Ou transnouoys les rivières profondes, Ou r'enforçoys sur le genoil les fondes. Puis d'en tirer droict et loing j'apprenois Pour chasser loups et abbatre des noix,

O quantesfoys aux arbres grimpé j'ay, Pour desnicher ou la pye ou le geay, Ou pour jetter des fruictz ja meurs et beaulx A mes compaings, qui tendoient leurs chappeaux.

Aucunesfoys aux montaignes alloye, Aucunesfoys aux fosses devalloye, Pour trouver là les gistes des fouynes, Des hérissons ou des blanches hermines, Ou pas à pas le long des buyssonnetz Allois cherchant les nidz des chardonnetz Ou des serins, des pinsons ou lynotes.

Desja pourtant je faisoys quelques notes De chant rustique, et dessoubz les ormeaux, Quasy enfant, sonnoys des chalumeaux.

Si ne sçaurois bien dire ne penser Qui m'enseigna si tost d'y commencer, Ou la nature aux Muses inclinée, Ou ma fortune, en cela destinée A te servir : si ce ne fust l'un d'eux, Je suis certain que ce furent tous deux.

Ce que voyant le bon Janot, mon père, Voulut gaiger à Jaquet, son compère, Contre un veau gras deux aignelletz bessons, Que quelque jour je feroys des chansons A ta louange (ô Pan, dieu tressacré), Voyre chansons qui te viendroyent à gré. Et me souvient que bien souvent aux festcs, En regardant de loing paistre nos bestes, Il me souloit une leçon donner Pour doulcement la musette entonner, Ou à dicter quelque chanson rurale Pour la chanter en mode pastorale.

Aussi le soir, que les trouppeaux espars Estoient serrez et remis en leurs parcs, Le bon vieillard après moy travailloit,

Et à la lampe assez tatd me veilloit, Ainsi que font leurs sansonnetz ou pyes Auprès du feu bergères accroupies.

Bien est il vray que ce luy estoit peine; Mais de plaisir elle estoit si fort pleine, Qu'en ce faisant sembloit au bon berger Qu'il arrousoit en son petit verger Quelque jeune ente, ou que teter faisoit L'aigneau qui plus en son parc luy plaisoit; Et le labeur qu'après moy il mit tant, Certes, c'estoit affin qu'en l'imitant A l'ad venir je chantasse le los De toy (ô Pan), qui augmentas son clos. Qui conservas de ses prez la verdure, "^t qui gardas son trouppeau de froidure.

« Pan (disoit-il), c'est le dieu triumphant Sur les pasteurs; c'est celuy (mon enfant) Qui le premier les roseaux pettuysa, Et d'en former des flustes s'advisa :

Il daigna bien luy mesme peine prendre D'user de l'art que je te veux apprendre. Apprends le donc, affin que montz et boys, ,Rocz et estangs, apprennent soubz ta voix A rechanter le hault nom , après toy.

De ce grand Dieu que tant je ramentoy; Car c'est celuy par qui foysonnera Ton champ, ta vigne, et qui te donnera Plaisante loge entre sacrez ruisseaux Encourtinez de flairans arbrisseaux.

Là d'un costé auras la grand' closture De saulx espez. où pour prendre pasture Mousches à miel la fleur succer iront Et d'un doulx bruit souvent t'endormiront Mesmes alors que ta fluste champestre Par trop chanter lasse sentiras estre.

Puis tost après sur le prochain bosquet T'esveillera la pye en son caquet :

T'esveillera aussi la columbelle.

Pour rechanter encores de plus belle. » Ainsi, soingneux de mon bien, me parloit

Le bon Janot, et il ne m'en chaloit ; Car soucy lors n'avoys, en mon courage, D'aucun bestail ne d'aucun pasturage.

Quand printemps fault et l'esté comparoit, Adoncques l'herbe en forme et force croist. Aussi, quand hors du printemps j'euz esté, Et que mes jours vindrent en leur esté. Me creut le sens, mais non pas le soucy; Si employa}' l'esprit, le corps aussi.

Aux choses plus à tel aage sortables, A charpenter loges de boys portables, A les rouler de l'un en l'autre lieu, A radouber treilles, buyssons et hayes, A proprement entrelasser les clayes Pour les parquets des ouailles fermer, Ou à tyssir (pour frommages former) Paniers d'osier et fîscelles de jonc, Dont je souloys (car je l'aymois adonc) Faire présent à Heleine la blonde.

J'apprins les noms des quatre partz du monde, J'apprins les noms des ventz qui de là sortent. Leurs qualitez, et quel temps ilz apportent, Dont les oiseaulx, sages devins des champs, M'advertissoyent par leurs volz et leurs chantz.

J'apprins aussi, allant aux pasturages, A éviter les dangereux herbages, Et à cognoistre et guérir plusieurs maulx Qui quelquefoys gastoient les animaulx De nos pastiz : mais par sus toutes choses, D'autant que plus plaisent les blanches rose? Que l'aubespin, plus j'aymois à sonner De la musette, et la fy resonner l'^n tous les tons et chantz de bucoliques, En chantz piteux, en chantz mélancoliques, Si qu'à mes plainctz un jour les Oreades, Faunes, Silvans, Satyres et Dryades, En m'escoutant jectèrent larmes d'yeux; Si feirent bien les plus souverains Dieux; Si feit Margot, bergère qui tant vault. Mais d'un tel pleur esbahyr ne se fault,

Car je faisois chanter à ma musette La mort (helas !), la mort de Loysette, Qui maintenant au ciel prend ses esbatz A veoir encor ses trouppeaux icy bas.

Une autre foys, pour l'amour de l'amye, A tous venants pendy la challemye, Et ce jour là à grand' peine on sçavoit Lequel des deux gaigné le prix avoit, Ou de Merlin ou de moy : dont à l'heure Thony s'en vint sur le pré grand' alleure Nous accorder, et orna deux houlettes D'une longueur, de force violettes :

Puis nous en feit présent pour son plaisir : Mais à Merlin je baillé à choisir.

Et penses tu (ô Pan, dieu débonnaire) Que l'exercice et labeur ordinaire Que pour sonner du flajolet je pris Fust seulement pour emporter le prix?

Non, mais afin que si bien j'en apprinse, Que toy, qui es des pastoureaux le prince, Prinsses plaisir à mon chant escouter.

Comme à ouyr la marine flotter Contre la rive, ou des roches haultaines Ouyr tomber contre val les fontaines.

Certainement, c'estoit le plus grand soing Que j'eusse alors, et en prends à tesmoing Le blond Phebus qui me voyt et regarde, Si l'espesseur de ce boys ne l'en garde. Et qui m'a veu traverser maint rocher Et maint torrent pour de toy approcher.

Or m'ont les Dieux célestes et terrestres Tant faict heureux, mesmement les sylvestres, Qu'en gré tu prins mes petis sons rustiques, lit exaulças mes hymnes et cantiques, Me permettant les chanter en ton temple. Là où encor l'image je contemple De ta haulteur, qui en l'une main porte De dur cormier houlette riche et forte, VA l'autre tient chalemelle fournie Dé sept tuyaux, faictz selon l'harmonie

Des cieulx, où sont les sept Dieux clairs et haulx. Et dénotant les sept artz liberaulx, Qui sont escriptz dedans ta teste saincte, Toute de pin bien couronnée et ceincte.

Ainsi et donc en l'esté de mes jours.

Plus me plaisoit aux champestres séjours Avoir faict chose (ô Pan) qui t'agreast, Ou qui l'oreille un peu te recreast, Qu'avoir autant de moutons que Tityre; Et plus (cent foys) me plaisoit d'ouyr dire : '( Pan faict bon œil à Robin le berger. » Que veoir chés nous trois cents beufz héberger, Car soucy lors n'avoys en mon courage D'aucun bestail ne d'aucun pasturage.

Mais maintenant que je suis en l'autonne, Xe sçay quel soing inusité m'estonne.

De tel' façon que de chanter la veine Devient en moy, non point lasse ne vaine, Ains triste et lente, et certes, bien souvent, Couché sur l'herbe, à la frescheur du vent, Voy ma musette à un arbre pendue Se plaindre à moy qu'oysive l'ay rendue; Dont tout à coup mon désir se resveille, Qui de chanter voulant faire mer\'eille. Trouve ce soing devant ses yeulx planté. Lequel le rend morne et espovanté :

Car tant est soing basanné, layd, et pasle. Qu'à son regard la Muse pastoralle, Voyre la Muse heroyque et hardie.

En un moment se trouve refroidie, Et devant luy vont fuyant toutes deux Comme brebis devant un loup hydeux.

J'oy d'autre part le pyvert jargonner.

Siffler l'escouffle et le butor tonner, Voy l'estourneau, le héron et l'aronde Estrangement voiler tout à la ronde, M'advertissant de la froide venue Du triste yver, qui la terre desnue.

D'autre costé j'oy la bise arriver.

Qui en soufflant me prononce l'y ver;

Dont mes trouppeaux, cela craignant et pis,

Tous en un tas se tiennent accroupis,

Et diroit on, à les ouyr besler,

Qu'avecques moy te veulent appeller

A leur secours, et qu'ilz ont cognoissance

Que tu les as nourriz dès leur naissance.

Je ne quiers pas (ô bonté souveraine) Deux mille arpentz de pastiz en Touraine, Ne mille beufz errants par les herbis Des montz d'Auvergne, ou autant de brebis : Il me suffit que mon troupeau préserves Des loups, des ours, des lyons, des loucerves. Et moy du froid, car l'y ver qui s'appreste A commencé à neiger sur ma teste.

Lors à chanter plus soing ne me nuyra, Ains devant moy plus viste s'enfuyra Que devant luy ne vont fuyant les Muses, Quand il verra que de faveur tu m'uses.

Lors ma musette, à un chesne pendue, Par moy sera promptement descendue, Et chanteray l'yver à seureté Plus hauît et clair que ne feiz onc l'esté.

Lors, en science, en musique et en son, Un de mes vers vauldra une chanson; Une chanson, une eglogue rustique; Et une eglogue, une œuvre bucolique.

Que diray plus? vienne ce qui pourra : Plus tost le Rosne encontremont courra, Plus tost seront haultes foretz sans branches, Les cygnes noirs et les corneilles blanches, Que je t'oublie (ô Pan de grand renom). Ne que je cesse à louer ton hault nom,

Sus, mes brebis, trouppeau petit et maigre, Autour de moy saultez de cueur allaigre, Car desja Pan, de sa verte maison.

M'a faict ce bien d'ouyr mon oraison.

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