ET DERNIER ŒUVRE DE CLEMENT MAROT
DIZAIN {En tête de l'édition de Paris, 1545, in-8.)
Noble seigneur, puissant et magnanime, Il vous plaira voir ce livret en rithme Faict par Marot, bon rhetoricien.
Cil ne vauJt rien, n'en faictes nulle estime; Mais c'il est bon, permettez qu'on l'imprime Pour consoler tout fidelle chrestien.
Plusieurs l'ont veu qui l'ont trouvé très bien; Clers et docteurs disent qu'il n'y a rien Qui sonne mal; mais je n'ai prins l'audace De l'imprimer sans que de vostre bien J'aye ung congé venant de vostre grâce.
Voirray je point à mon gré bien dancer? Ne sçauroit on tenir de s'advancer Trop ne trop peu? voirray je point la danse Et les sonneurs tous deux d'une accordanse? Ne sont ils pas de leurs instrumentz seurs? Est ce leur faulte, ou s'il tient aux danseurs?
O instrumentz qui justement sonnez, Balleurs esleuz, qui n'estes estonnez Pour aucun son de musicque incertaine,
Danseurs dansans soubz musique haultaine, Dont l'armonie est tant bien mesurée Que venir faict à cadance asseurée; Cueurs allégez, qui au dedans du corps Branslez avant que les piedz par dehors. Cessez la dance et la marche du bal, Cessez vos sons, Orpheus et Thubal, Oyez ung peu la cause, je vous prye, Pourquoy ainsi ma muse tance et crie.
Mil ans y a, cinq centz et davantage, Que du plus hault et noble parentaige De l'Orient une pucelle yssit, En qui le ciel toutes grâces assit :
Pour sa grandeur Christine fut nommée.
Pour sa beaulté belle fut surnommée ; Et à présent encores on l'appelle Belle Christine, ou Christine la belle.
Entre aultres donc, elle avoit veu les hommes Du premier siècle, et si voit qui nous sommes, Voirre, et voirra des siècles advenir Tout le dernier, sans vieille devenir; Malgré tourmentz, maulgré temps et vieillesse. Sera tousjours en la fleur de jeunesse. Aussi, pour vray, quand elle se descœuvre. Le monde dict, « Voycy ung nouvel œuvre; » Sy elle parle, ung tas d'asnes ou veaulx Iront disans, « Voycy propos nou veaulx, » Combien qu'ils soient plus vieilz que ciel et lune. Quant à la forme elle estoit ung peu brune, Pour le soleil qui la decoulouroit, Mais sa beaulté tousjours luy demouroit; D'aucune chose elle n'eust onc souffrete, Et sy n'avoit grand trésor la povrete : Sa grand richesse en tout temps et saison C'est qu'elle estoit de fort bonne maison. Et se vestoit comme simple bergère, D'acoustrementz taillez à la légère :
Mais de tous biens que femme doibt sçavoir, Elle en avoit ce qu'on en peult avoir. On ne vit oncq chose si peu oysive;
ijli OPUSCULES
Oncques ne feust si grant doulceur nayfve;
Si d'instrument z sonner il hiy plaisoit,
•Mourir vivantz, et mors \dvre faisoit;
Sa voix passoit le chant de la seraine,
Kt de danser estoit la souveraine;
Car bras et corps, et du pied la briseure,
Avec le cueur alloit tout de mesure;
Puis elle avoit une tant bonne grâce,
Et ung parler de si grand efficasse.
Que la pluspart de ceux qui l'escoutoient
A la servir pour jamais se boutoient,
Et tant estoient lyez à sa cordelle,
Que chascun jour mouroient pour l'amour d'elle;
Pour l'amour d'elle enduroient franchement.
Et leur sembloit peine soulagement;
Brief, pour s'amour la mort leur estoit vye.
Qu'en dictes vous? fust elle bien servie?
Or est ainsi qu'envie et ignorance
Ensemble font voluntiers demourance,
Pour débander contre les vertueux,
A ce propos le parler fructueux
De ceste vierge, et sa voix gracieuse,
Parvint aux fins de terre spacieuse;
Son nom, son bruict, son effect évident
Fust sceu par tout, mesmes en Occident,
Là où s'estoit une femme eslevée.
D'envie et duel quasi toute crevée
D'ouyr le bruit .qui de l'aultre volloit,
Et ceste cy Simonne s'appelloit;
Faicte sy s'est, de servante petite,
Royne des roys, de sorte qu'elle est dicte
En quelques lieux, là où son bruict s'espand
La grand Symonne, ou Symonne la grand;
Mais Jehan de l'Aigle, alors qu'au firmament
Fut transporté, la nomma autrement.
Pas en jeunesse elle n'estoit tousjours
Comme Christine, ançoys par chascuns jours
Vieillissoit fort, vieilHt, et vieillira.
Et de vieillesse en brief temps périra.
Quant à la forme, elle estoit d'apparence
Admirative et de grand' préférence
Aux yeulx des gens dont elle estoit pourveue ;
Mais, certes, ceux qui Christine avoient veue,
Après avoir Symonne regardée
Disoient tresbien : « Ceste cy est fardée, »
Et n'en estoient pourtant trop esbahis,
Pource que l'usage c'est du pays.
Des biens mondains Symonne possedoit
Ja les troys pars, et à l'aultre tendoit,
Et toutesfoys tant estoit convoite use.
Que incessamment se sentoit souffreteuse.
De pourpre et lin richement fut aornée,
De dyamantz et perles couronnée.
D'habitz, pour vray, avoit le corps vestu
Plus richement que l'esprit de vertu;
Car jamais femme on ne vit tant oysive.
Ne tant comme elle en orgueil excessive.
Elle jouoyt d'instrumentz dont les noms
Sont basilicqs, bombardes et canons.
Elle chanteoit jour et nuict mainctes choses
Qui n'estoient pas dedans son cueur encloses.
A bien danser estoit pesante et lourde.
Hors de mesure, en tant qu'elle estoit sourde
Et pour autant que ouyr ne vouloit pas
Les instrumentz qui sonnoient par compas.
Grâce n'avoit sinon mal gratieuse,
En son parler aigre et falatieuse;
Et quant parfois usoit de doulx langaigc
Plus y mettoit de fard qu'en son visaigc.
Certes, aussi, elle ne sçauroit dire
Que par beaulté ou grâce qui attire
Ait en sa vie ung serviteur acquis,
Ains par trésors les a gaignez et quis;
Aussi jamais n'en eust ung qui pour elle
Soufïrist ung brin de peine corporelle.
Bien il est vray que fort la soustenoient
Pour les profictz qui leur en revenoient,
Metans à mort les servans de Christine,
Quand ilz disoient elle seulle estre digne
D'cstrc servie, et tant continuèrent
A les meurtrir, qu'ilz les diminuèrent,
Non de l'amour du cueur, mais bien du numbre;
Et par ainsi fut frappée d'encombre
La bergerette, et ses trouppeaulx espars;
Dont la simplette aux plus barbares pars
De toute Europe alla faire demeure,
Et vous laissa la grand Symonne à l'heure
Faire ses saultz, et danser à son tour.
En attendant son désiré retour.
Symonne ayant par temps obscur régné, En riche pompe et orgueil effréné, Près de mil ans, Apollo de sa grâce Transperça l'aer qui estoit plein de crace, Sy qu'on veit bien la lumière approcher. Or se mussoit Christine, en ung rocher Des Saxonnoys, duquel saillist adoncques Aussi entière et belle que fust oncques : Les jours, les moys, les mil ans que je dy, N'avoient en rien son visage enlaydy.
Courbé son corps, ne sa voix empirée : Bien le monstra, car d'aymer inspirée, Pour ramasser autres nouveaulx amantz Tourna ses yeulx plus clairs que dyamantz, De tous costez, puis chacun appella, Chantant ses vers que compozés elle a :
« Venez à moy, vous qui estes chargez, Venez y tous, et jeunes et aagez : N'allez aillieurs sur peine de la vie; Venez à moy, qui d'aimer vous convie.
Et de tous poinct vous rendray soulagez. »
Si tost qu'en l'aer sa voix fust espandue, De peu de gens elle fust entendue.
Et toutesfoys tout le monde l'oyt; La moindre part grandement resjouit, La plus graut part n'en cust plaisir aulcun; Car nonobstant qu'elle appcllast chascun, Si n'a clic eu en cœur et fantasic De serviteurs trop grand troupe clKjisic. yui vcult n'est pas son serviteur fidcllc, Vojfre, et qui veuît n'est pas amoureux d'elle.
Pource que nul jamais ne peult l'aymer Sy non celuy qui luy plaist enflamer.
Or ouyt lors Symonne le doulx son De ceste belle et mainte autre chanson, Qui toutesfoys luy fust sy dure et aigre, Qu'elle en devint de la moytié plus maigre; Car il n'est riens qui tant à elle nuyse. Ne riens aussi qui sy fort la menuyse. Le doulx parler de Christine, et le chant Ne luy sont moins qu'un gros glaive tranchant. Et ne crois pas que sa simple parolle L'un de ces jours ne l'occise et affolle.
Le basilic occist les gens des yeulx.
Mais ceste cy d'ung parler gracieux La deffera : ô Dieu, est il possible Veoir d'une vierge ung parler si terrible ? Loyaulx amantz qui n'allez point au change, Fust il jamais parolle si estrange?
A vous elle est trop plus doulce que miel, Aux desloyaulx plus amere que fiel.
Touchant son art, d'elle gente ornaturc, C'est une chose admirable à nature.
Quand Cicero parioit, il est certain Que pour le son de sa lire haultain De simples gens passoit l'intelective; Christine a bien une autre traditive :
Car aux ruraulx, barbares et non clercs Ces haults propos sont faciles et clairs, Et à centz mil grandz philosophes braves Les moindres dictz sont si obscurs et graves, Qu'ilz ne sçauroient par quel bout commencer A les comprendre : ah ! je ne puys penser, Veu sa façon d'esloquence et faconde Qu'elle ayt appris à parler en ce monde.
Christine donc parmy l'Europe alloit, Et doulcement ses amys appelloit, Qui, pour se rendre ù la belle aux beaux yculx, Laissoient trésors, laissoient leurs propres lieux, Abandonnoient leurs parentz et eulx mesy Sentans d'amour les aiguillons extresijHÎ^ V^r^'^'^'^^'^as