A SON AMY LYON
Je ne t'escry de l'amour vaine et folle, Tu voys assez s'elle sert ou afîolle; Je ne t'escry ne d'armes ne de guerre, Tu voys qui peult bien ou mal y acquerre; Je ne t'escry de fortune puissante.
Tu voys assez s'elle est ferme ou glissante; Je ne t'escry d'abus trop abusant.
Tu en sçais prou et si n'en vas usant; Je ne t'escry de Dieu ne sa puissance,
C'est à luy seul t'en donner congnoissance;
Je ne t'escry des dames de Paris,
Tu en sçais plus que leurs propres marj^-s; ,
Je ne t^scry qui est rude ou affable. ^
Mais Je te veulx dire une belle fable] ^"
C'est à sçavoir, du lyon et du rat. .
Cestuy lyon, plus fort qu'un vieil verrat, V/V^''"''^ Veit une foys que le rat ne sçavoit cJ>^^^
Sortir d'un lieu, pour autant qu'il avoit/ Mangé le lard et la chair toute cruej:,/^ Mais ce lyon (qui jamais ne fut grue) Trouva moyen et manière et matière.
D'ongles et dents, de rompre la ratière. Dont maistre rat eschappe vistement, Puis meit à terre un genouil gentement. Et en ostant son bonnet de la teste, A mercié mille foys la grand' beste, Jurant le Dieu des souris et des ratz Qu'il luy rendroit. Maintenant tu verras Le bon du compte. Il advint d'aventure Que le lyon pour chercher sa pasture Saillit dehors sa caverne et son siège, Dont (par malheur) se trouva pris au piège, Et fut lié contre un ferme posteau.
Adonc le rat, sans serpe ne cousteau, Y arriva joyeux et esbaudy, Et du lyon (pour vray) ne s'est gaudy,
Mais despita chatz, chates et chatons,
Et prisa fort ratz, rates et ratons,
Dont il avoit trouvé temps favorable
Pour secourir le lyon secourable,
Auquel a dit . « Tais toy, lyon lié.
Par moy seras maintenant deslié :
Tu le vaulx bien, car le cueur joly as;
Bien y parut quand tu me deslias,
Secouru m'as fort lyonneusement ;
Or secouru seras rateusement. »
Lors le lyon ses deux grans yeulx vestit,
Et vers le rat les tourna un petit
En luy disant : « O povre verroiniere.
Tu n'as sur toy instrument ne manière, Tu n'as Cousteau, serpe ne serpillon, Oui sceust coupper corde ne cordillon, Pour me jecter de ceste etroicte voye.
Va te cacher, que le chat ne te voye. — Sire lyon (dit le filz de souris).
De ton propos (certes) je me soubris : J'ay des cousteaux assez, ne te soucie, De bel os blanc, plus tranchants qu'une scie; Leur gaine, c'est ma gencive et ma bouche; Bien coupperont la corde qui te touche De si tresprès, car j'y mettray bon ordre. »
Lors sire rat va commencer à mordre Ce gros lien : vray est qu'il y songea Assez long temps; mais il le vous rongea Souvent, et tant, qu'à la parfin tout rompt, Et le lyon de s'en aller fut prompt, Disant en soy : « Nul plaisir (en effect) Ne se perd point quelque part où soit faict. » Voyla le compte en termes rithmassez :
Il est bien long, mais il est vieil assez^
Tesmoing Esope, et plus d'un million.
Or viens me veoir pour faire le lyon, Et je mettray peine, sens et estude D'estre le rat, exempt d'ingratitude, J'entends, si Dieu te donne autant d'affaire Qu'au jTjrand lyon, ce qu'il ne veuille faire.