‹ Œuvres complètes de Clément MarotChapitre 79 sur 258 · AU ROY, POUR LE DELIVRER DE PRISON · texte numérisé non relu

AU ROY, POUR LE DELIVRER DE PRISON

Roy des Françoys, plein de toutes bontez. Quinze jours a (je les ay bien contez). Et dè.s demain seront justement seize.

Que je fuz faict confrère au diocèse De Sainct Marry, en l'église Sainct Pris :

Si vous diray comment je fuz surpris, Et me desplaist qu'il fault que je le die.

Trois grands pendards vindrent à l'estourdie En ce palais, me dire en desarroy :

'( Nous vous faisons prisonnier par le Roy. » Incontinent qui fut bien estonné?

Ce fut Marot, plus que s'il eust tonné. Puis m'ont monstre un parchemin escrit.

Où n'y avoit seul mot de Jésus Christ : Il ne parloit tout que de playderie, De conseillers et d'emprisonnerie.

« Vous souvient il (ce me dirent ilz lors) Que vous estiez l'autre jour là dehors. Qu'on secourut un certain prisonnier Entre noz mains? » Et moy de le nier : Car soyez seurs, si j'eusse dict ouy.

Que le plus sourd d'entre eulx m'eust bien ouy, Et, d'autre part, j'eusse publiquement Esté menteur : car pourquoy et comment Eusse je peu un autre recourir, Quand je n'ay seu moymesmes secourir?

Pour faire court, je ne sceu tant prescher Que ces paillards me voulsissent lascher. Sur mes deux bras ilz ont la main posée, Et m'ont mené ainsi qu'une espousée , Non pas ainsi, mais plus roide un petit. Et toutesfoys j'ay plus grand appétit De pardonner à leur folle fureur Qu'à celle là de mon beau procureur.

Que maie mort les deux jambes luy casse ! Il a bien prins de moy une bécasse, Une perdrix, et un levraut aussi :

Et toutesfoys je suis encor icy, Encor je croy, si j'en envoyois plus, Qu'il le prendroit, car ilz ont tant de glus Dedans leurs mains, ces faiseurs de pipée, Que toute chose où touchent est grippée.

Mais j^our venir au poinct de ma sortie : Tant doulcement j'ay chanté ma partie, Que nous avons bien accordé ensemble,

Si que n'ay plus affaire, ce me semble, Sinon à vous. La partie est bien forte; Mais le droict poinct, où je me reconforte, Vous n'entendez procès non plus que moy; Ne plaidons poinct : ce n'est que tout esmoy. Je vous en croy, si je vous ay mesfaict. Encor posé le cas que l'eusse faict, Au pis aller n'y cherroit qu'une amende. Prenez le cas que je la vous demande; Je prends le cas que vous me la donnez; Et si plaideurs furent onc estonnez Mieulx que ceux cy, je veulx qu'on me délivre, Et que soudain en ma place on les livre. Si vous supply (Syre) mander par lettre Qu'en liberté voz gens me vueillent mettre; Et si j'en sors, j'espère qu'à grand'peine M'y reverront, si on ne m'y rameine.

Trèshumblement requerrant vostre grâce • De pardonner à ma trop grand' audace D'avoir emprins ce sot escript vous faire. Et m'excusez si pour le mien affaire Je ne suis point vers vous allé parler : Je n'ay pas eu le loysir d'y aller.

AU ROY, POUR SUCCEDER EN l'ESTAT DE SON PERE

Non que par moy soit arrogance prinse, Non que ce soit par curieuse emprinse D'escrire au Roy : pour tout cela ma plume D'ardent désir de voler ne s'allume.

Mon juste dueil seulement l'a contraincte De faire à vous, et non de vous, complaincte. Il vous a plu, Syre, de pleine grâce.

Bien commander qu'on me mist en la place Du père mien, vostre serf Juimble, mort;

Mais la Fortune où luy plaist rit et mord. Mors elle m'a, et ne m'a voulu rire, Xe mon nom faire en voz papiers escrire; L'Estat est faict, les personnes rengées, Le parc est clos, et les brebis logées Toutes, fors moy, le moindre du troupeau, Qui n'a toyson ne laine sur la peau.

Si ne peult pas grand los Fortune acquerre Quand elle meine aux plus foybles la guerre; Las ! pourquoy donc à mon bon heur s'oppose? Certes, mon cas pendoit à peu de chose. Et ne falloit, Syre, tant seulement Qu'effacer Jehan et escrire Clément.

Or en est Jehan par son trespas hors mis. Et puis Clément par son malheur obmis.

C'est bien malheur, ou trop grand'oubliance : Car, quant à moy, j'ay ferme confiance Que vostre dire est un divin oracle Où nul vivant n'oseroit mettre obstacle. Telle tous] ours a été la parole Des roys de qui le bruyct aux astres vole.

Je quiers, sans plus, Roy de los éternel, Estre héritier du seul bien paternel :

Seul bien je dy, d'autre n'en eut mon père, Ains s'en tenoit si content et prospère, Qu'autre oraison ne faisoit iceluy, Fors que puissiez vivre par dessus luy : Car, vous vivant, tousjours se sentoit riche. Et, vous mourant, sa terre estoit en friche.

Si est il mort ainsi qu'il demandoit; Et me souvient, quand sa mort attendoit, Qu'il me disoit en me tenant la dextre : « Filz, puisque Dieu t'a faict la grâce d'estre Vray héritier de mon peu de sçavoir, Quiers en le bien qu'on m'en a faict avoir; Tu congnois comme user en est décent : C'est un sçavoir tant pur et innocent Qu'on n'en sçauroit à créature nuyre.

Par preschements le peuple on peult séduire; Par marchander, tromper on le peult bien;

T. I. lo

Par playderie on peult manger son bien; Par médecine on peult l'homme tuer; Mais ton bel art ne peult telz coups ruer. Ains en sçauras meilleur ouvrage tistre. Tu en pourras dicter lay ou epistre, Et puis la faire à tes amys tenir, Pour en l'amour d'iceulx t'entretenir.

Tu en pourras traduyre les volumes Jadis escriptz par les divines plumes Des vieux Latins, dont tant est mention. Après, tu peulx de ton invention Faire quelque œuvre à jecter en lumière, Dedans lequel en la feuille première Dois invoquer le nom du Toutpuissant, Puis descriras le bruyt resplendissant De quelque Roy ou Prince dont le nom Rendra ton œuvre immortel de renom; Qui te sera peult estre si bon heur, Que le proufîfit sera joinct à l'honneur.

Donc, pour ce faire, il fauldroit que tu prinses Le droict chemin du service des princes, Mesmes du Roy, qui chérit et practique Par son hault sens ce noble art poétique. Va donc à luy, car ma fin est présente. Et de ton faict quelque œuvre lui présente. Le suppliant que par sa grand'doulceur De mon estât te fasse successeur.

Que pleures tu? Puis que l'aage me presse. Cesse ton pleur, et va où je t'adresse. »

Ainsi disoit le bon vieillard mourant.

Et aussitost qae vers vous fuz courant. Plus fut en vous libéralité grande Qu'en moy de.sir d'impetrer ma demande.

Je l'impetray, mais des fruictz je n'hérite. Vray est aus^ (pie pas ne les mérite.

Mais bien est vray que j'ay d'iceulx besoing.

Or, si le cueur que j'ay de prendre soing A vous servir, ci cestc charte escripte. Ou du defunct quelque faveur petite Ne vous esmeult (ô Syre) à me pourveoir,

A tout le moins vous y vueille esmouvoir

Royal'promesse, en qui toute asseurance

Doit consister. Là gist mon espérance,

Laquelle plus au defunct ne peult estre,

Combien qu'il eust double bien, comme un prebstre,

C'est asçavoir, spiritualité,

Semblablement la temporalité;

Son art estoit son bien spirituel,

Et vos bienfaictz estoient son temporel.

Or m'a laissé son spirituel bien; Du temporel jamais n'en auray rien S'il ne vous plaist le commander en sorte Qu'obéissance à mon prouffit en sorte.

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