‹ Œuvres complètes de Clément MarotChapitre 90 sur 258 · AVEC RECOMMANDATION DU PORTEUR · texte numérisé non relu

AVEC RECOMMANDATION DU PORTEUR

En attendant le moyen et pouvoir Qu'honncstemcnt je me puisse mouvoir De ce pays, il m'est pris le courage De mettre à part reposer un ouvra,c;e ()ui pour le Koy sera tost mis à fin;

Puis ay choysi une autre plume, affiu De vous escrire en rithme la présente, De par laquelle orendroit vous présente Salut trèshumble, et un livre petit, Où j'ay espoir que prendrez appétit; Car longtemps a qu'il vous a pieu me dire Et commander que vous le feisse escrire.

C'est un amas de choses espandues.

Qui (quant à moy) estoyent si bien perdues Que mon esprit n'eut onc à les ouvrer Si grand labeur comme à les recouvrer; Mais, comme ardant à faire vostre vueil, J'ay tant cherché, qu'en ay fait un recueil, Et un jardin gamy de fleurs diverses, De couleur jaulne, et de rouges et perses; Vray est qu'il est sans arbre ne grand fruict : Ce neantmoins je ne vous l'ay constniict Des pires fleurs qui de moy sont serties. Il est bien vray qu'il y a des orties : Mais ce ne sont que celles qui picquerent Les musequins qui de moy se mocquerent.

Vostre esprit noble en ce petit verger Aucunesfoys se pourra soulager, Quand travaillé aura au bien publique.

Duquel tousjours soingneusement s'applique.

Donc (Monseigneur) plus que trèshumblement Je vous supply de cordialement Le recevoir, et du porteur de luy Avoir pitié. C'est encore celluy Petit tailleur entre tous les tailleurs. Dont à Bourdeaulx, à Coignac et ailleurs Je vous parlay par escript et de bouche. Enrichy n'est : il se lève et se couche. Soir et matin, aussi mal fortuné Que quand pour luy fustes importuné.

Jadis servit la haulte seigneurie De la feu Royne en sa noble escuyrie; Mais .son estât dessoubz la dure lame Fut enterré avec la bonne Dame.

Or no peut pins revivre sa maistresse;

Quant à Testât, maulgré la mort traistresse, Vous le povez refaire aussi vivant Et aussi beau qu'il estoit par avant.

Las ! (Monseigneur) faictes ce beau miracle : Il est aisé. Et si par quelque obstacle Ne peult ravoir son estât de tailleur, Il ne le fault que tromper d'un meilleur. Si vous haulsez son estât et son bien, Il le prendra : car je le congnois bien. Au pis aller, pour conclure l'affaire, Je vous supply comme aux autres luy faire : Et s'il n'en a (autant comme eulx) besoing. Je suis content qu'on en prenne le soing : Priant celuy lequel vous a faict naistre Que cent bons ans vous maintienne Grand Maistre, Ou qu'il vous monte en plus digne degré, Affin que plus luy en sçachez de gré.

DU COQ A l'aSNE, A LYON JAMET (1532)

Je t'envoye un grand million De salutz, mon amy Lyon :

S'ilz estoient d'or, ils vauldroient mieulx Car les Françoys ont parmy eulx Tous] ours des nations estrangcs.

Mais quoy? nous ne pouvons cstre anges. C'est pour venir à l'équivoque, Pource qu une femme se mocquc, Quand son amy son cas luy compte.

Or pour mieulx te faire le compte.

A Romme sont les grans pardons; Il fault bien que nous nous gardions De dire qu'on les appetisse; Excepte que gens de justice Ont le temps après les chanoynes.

Je ne vey jamais tant de moynes Qui vivent et si ne font rien.

L'empereur est grand terrien, Plus grand que Monsieur de Bourbon.

On dict qu'il faict à Chambourg bon, Mais il faict bien meilleur en France : Car si Paris avoit souffrance, Montmartre auroit grand desconfort.

Aussi, depuis qu'il gelé fort, Croyez qu'en despit des jaloux.

On porte souliers de veloux.

Ou de trippe, que je ne mente. Je suis bien fol : je me tourmente Le cueur et le corps d'une affaire Dont toy et moy n'avons que faire :

Cela n'est que irriter les gens; Tellement que douze sergens.

Bien armez jusques au collet, Battront bien un homme seulet, Pourveu que point ne se deffende.

Jamais re veulent qu'on les pende.

Si disent les vieulx quolibetz Qu'on ne voit pas tant de gibetz En ce monde que de larrons.

Porte bonnetz carrez ou rondz, Ou chapperons fourrez d'ermines.

Ne parle point, et fais des mines:

Te voyla sage et bien discret.

Lyon, Lyon, c'est le secret; Apprens tandis que tu es vieulx, Et tu verras les envieux Courir comme la Chananée, En disant qu'il est grand' année D'amoureuses et d'amoureux, De dolens et de langoureux, Qui meurent le jour quinze foys.

Samcdy prochain toutesfoys On doit dire la loy civile, Et tant de veaulx qui vont par ville Seront bruslez sans faulte nulle,

Car ilz ont chevaulché la mulle,

Et la chevaulchent tous les jours.

Tel faict à Paris longs séjours

Qui vouldroit estre en autre lieu.

Laquelle chose, de par Dieu,

Amours finissent par cousteaux.

Les trois dames des Blancs Manteaulx

S'habillent toutes d'une sorte.

Il n'est pas possible qu'on sOrte

De ces cloistres aucunement

Sans y entrer premièrement,

C'est un argument de sophiste;

Et qu'ainsi soit, un bon papiste

Ne dit jamais bien de Luther,

Car s'ilz venoyent à disputer,

L'un des deux seroit hérétique.

Oultre plus, une femme etique

Ne sçauroit estre bonne bague.

D'avantage, qui ne se brague

N'est point prisé au temps présent;

Et, qui plus est, un bon présent

Sert en amours plus que babilz.

Et puis la façon des habitz

Dedans un an sera trop vieille.

Il est bien vray qu'un amy veille

Pour garder l'aultre de diffame ;

Mais tant y a que mainte femme

S'efforce à parler par escript.

Or est arrivé l'Antéchrist,

Et nous l'avons tant attendu.

Ma dame ne m'a pas vendu.

C'est une chanson gringotée;

La musique en est bien notée.

Ou l'assiette de la clef ment ;

Par la morbieu, voyla Clément;

Prenez le, il a mangé le lard.

Il faict estre bon papelard,

Et ne courroucer point les fées.

Toutos clioses qui sont coiffées.

Ont inr)iili (]i- lunes en la teste.

Escrivez moy s'on faict plus feste De la lingere du Palais, Car maistre Jehan du Pont Alays Ne sera pas si oultrageux, Quand viendra à jouer ses jeux, Ou'il ne vous face trestous rire.

Un homme ne peult bien escrire, S'il n'est quelque peu bon lisart, La chanson du frère Grisart Est trop salle pour ces pucelles, Et si faict mal aux cueurs de celles Qui tiennent foy à leurs maris.

Si le grand rithmeur de Paris Vient un coup à veoir ceste lettre, Il en vouldra oster ou mettre, Car c'est le roy des corrigears.

Et ma plume d'oye ou de jars Est ja plus escroupionnée Qu'une vieille bas enconnée; D'escrire aujourd'huy ne cessa.

Des nouvelles de pardeça :

Le roy va souvent à la chasse, Tant qu'il fault descendre la chasse Sainct Marceau pour faire pleuvoir.

Or, Lyon, puis qu'il t'a pieu veoir Mon epistre jusques icy, Je te supply m'excuser si Du coq à l'Asne vay sautant, Et que ta plume en face aultant.

Affin de dire en petit mètre Ce que j'ay oublié d'y mettre.

Et s'en suyvent attitrés epistres de Clément Marot, valet de chambre du Roy, lesquelles, non comprises en son Adolescence clémentine, il composa tant après son jeune aage qu'au temps de son exil à Ferrare et à Venise, et aussi à l'occasion de son retour en France.

EPISTRE QU IL PERDIT A LA CONDEMNADE CONTRE LES COULEURS D'UNE DAMOYSELLE

Je l'ay perdue ; il faut que je m'acquitte En la payant; au fort, me voilà quitte. Prenez la donc, l'Epistre que sçavez, Et si dedans peu d'éloquence avez.

Si elle est sotte, ou aspre ou à reprendre. Au composeur ne vous en vueillez prendre; Prenez vous en aux fascheuses qui prindrcnt Vostre party, et qui lors entreprindrent De haultement leurs caquetz redoubler Durant le jeu, affin de me troubler; Prenez vous en à ceux qui me trompoycnt. Et qui mon jeu à tous coups me rompoyent; Prenez vous en à quatre, pour le moins, Qui contre moy furent tous faulx tesmoings;

Prenez vous en à vous mesmes aussi, Qui bien vouliez qu'iîz feissent tous ainsi.

Si on ne m'eust troublé de tant de bave, Vous eussiez eu une epistre fort brave. Qui eust parlé des dieux et des déesses, Et des neuf cieulx où sont toutes liesses. Sur ces neuf cieulx je vous eusse eslevée, Et eusse faict une grande levée De rhétorique, et non de bouclier :

Puis eusse dict comment on oyt crier Au fond d'Enfer, plein de peines et pleurs, Ceulx qui au jeu furent jadis trompeurs. Donnez vous garde. Or brief (sans m'eschaufïer) J'eusse descript tout le logis d'Enfer, Là où iront (si brief ne se reduysent) Les vrays trompeurs qui ce monde seduysent. Puis qu'on m'a donc l'esprit mis en mal aise, Excusez moy si l' Epistre est maulvaise, Vous asseurant, si l'eussiez bien gaignée, Qu'elle eust esté (pour vray) bien besongnéc; Mais tout ainsi que vous avez gaigné.

Par mon serment, ainsi j'ay besongné; Non qu'à regret ainsi faicte je l'aye.

Ne qu'à regret aussi je vous la paye.

Tous nies regrets, toutes mes grans douleurs Viennent (sans plus) de ce que les couleurs N'ay sceu gaigner d'une tant belle dame, A qui Dieu doint repos de corps et d'âme.

rOUR UN VIEIL GENTIL HOiMME RESPONDANT A LA LETTRE d'UN SIEN AMY

Venus, vcnuste et céleste déesse,

Ne sentit onc au cueur si grand' liesse

En recevant par Paris, juge esleu,

La pomme d'or, comme moy quand j'ay leu

Ta lettre doiilce et d'amour toute pleine, Tant coule doulx, tant nayfve a la veine, Tant touche bien noz jeunesses muées, Qu'elle a (pour vray) les cendres remuées ]3e mon vieil aage; et, de faict, en icelles Il s'est encor trouvé des estincelles Du feu passé, toutesfoys non ardentes; Car quant à moy, les raisons sont patentes Qu'ardentement plus ne suis amoureux.

Par conséquent moins triste et douloureux.

Mais, quoy que peu à présent je m'en mesle, Quand de la done à la poignant mammelle Je vins à lire, autant fuz resjouy Que de propos qu'en mon vivant ouy; Si fuz je bien de celle de Grenoble.

O qu'elle est belle, et qu'elle a le cueur noble ! Il n'est amant qui se sceust exempter De son service à elle présenter.

Et ne croy pas (ou tu es impassible) Qu'à ta jeunesse il ayt esté possible.

En regardant si parfaicte beauté.

De non sentir sa doulce cruauté.

Bien croy qu'au faict onc ne t'esvertuas : Car celle amour qu'en toy party tu as, Ta foy loyalle et tes façons pudiques, Vaincroyent d'un coup cent dardes cupidiquea.

Ta lettre m'a maint plaisir faict sentir; Mais le plus grand (il n'en fault point mentir) C'est le rapport de la bonne vince De par delà; car par chascune année Me conviendra luy livrer les assaultz, Puis qu'en amour j'ay jecté mes grans saultz.

A dire vray, je deviens vieille lame.

Et ne puis bien croire qu'aucune dame (Tant que tu dis) s'enquierc et se soucie De mon estât. Ncantmoins te mercie, Si quelquesfoys de n\oy tiennent ensemble Aucun propos : car par cela me semble Que Cupido, sans de rien me priser.

En vieil ^ouldart mu veult favoriser.

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Or si tu m'as, ainsi comme je pense, Mis en leur grâce, aucune recompense Fors que d'amour à toy n'en sera faicte : Mais dy leur bien qu'à toutes je souhayte Que les souhaytz qui d'elles seront faictz Deviennent tous accomplys et parfaictz.

Te suppliant donner salut pour nioy A celles là desquelles sans esmoy Nous devisions, passant mélancolie, Sur le chemin des Alpes d'Italie.

Et pour l'adieu de ma lettre, t'afferme Que nonobstant que nostre amytié ferme Tousjours fleurisse en sa verdeur fréquente, Certes encor ton epistre éloquente.

Près du ruisseau Cabalin composée.

Lui a ser\'y d'une doulce rosée Qui reverdir la faict, et eslever Comme la rose au plaisant temps de Ver.

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