POUR UN GENTIL HOMME DE LA COURT ESCRIVANT AUX DAMES DE CHASTEAUDUN
D'un cueur entier, dames de grand' value, Par cest escript vostre amy vous salue. Bien loing de vous, et grandement se deult Que de plus près saluer ne vous peult. Car le record de voz grandes beautez.
Le souvenir des doulces privautez Qui sont en vous soubs honneste recueil. Cent foys le jour font souhaiter mon œil A vous reveoir : mais la grand' servitude De ceste court, où est nostre habitude, M'oste souvent par force le plaisir Dessus lequel s'assied tout mon désir.
Et m'esbahy que, veu vostre amytié.
N'avez souvent de nous plus grand' pitié, En nous voyant, pour noz princes et maistres. Aller, venir, parmy ces boys champaistres. Puis s'arrester en villages et bourgs Dont le meilleur ne vault pas voz faulxbourgs: Et là Dieu Bçait si en maisons bourgeoises
Sommes logez; ces grosses villageoises Là nous trouvons : les unes sont vachères En gros estât, et les autres porchères, Qui nous diront (s'il nous ennuyé ou fasche) Quelque propos de leur pays de vache.
Lors ces propos, qui mes maulx point n'appaisent, Me font penser aux vostres qui me plaisent, Disant en moy : « Doulce vierge honorée, Ferons nous cy la longue demourée?
Prendrons nous point bien tost le droict sentier De Chasteaudun? » Là gist mon cueur entier; Non pour le lieu, mais pour meilleure chose Qui au dedans de voz murs est enclose.
Ainsi me plains; et si tost qu'on départ, Il m'est advis qu'on tire celle part.
Dont suis deceu; car peult estre ce jour Prendront d'assault quelque rural séjour, Où les plus grans logeront en greniers De toutes pars percez comme paniers.
Encor posé que fussions arrestez Dedans Paris, et tousjours bien traictez, Si qu'à souhait eussions plusieurs délices. Comme en chevaulx courir en pleines lices, Chasser au boys, voiler aux grans prairies, Ouyr des chiens les abboys et brairies. Et autre maint beau passetemps honneste. Si me vient il tousjours en cueur ou teste Un grand regret de vous perdre de veue, Et un désir de prochaine reveue :
Car le plaisir que je prens à vous veoir Passe tous ceulx que je pourroye avoir; Et si n'estoit espoir de bref retour, Ennuy pourroit me faire un maulvais tour, Se transmuant en pire maladie.
Vous advisant, puis qu'il faut que le dye. Que me devez d'amour grand' recompense.
Car il n'est jour qu'en vous autres ne pense, Et ne se passe une nuyct qu'un beau songe De vous ne face. Encorcs (sans mensonge) L'autre nuictée en dormant fuz ravy.
Et me sembla que toutes je vous vy Dessus un pré faire cent beaux esbas.
En cotte simple, et les robes à bas.
Les unes vey qui dansoyent soubz les sons Du tabourin; les autres aux chansons; L'autre, en après, qui estoit la plus forte. Prend sa compaigne et par terre la porte, Puis de sa main de l'herbe verde fauche. Pour l'en fesser dessus la cuysse gauche; L'autre, qui veit sa compaigne oultrager, Laissa la danse, et la vint revenger. De l'autre part, celles qui se lassèrent. En leur séant sur le pré s'amassèrent, Et dirent là une grand' letanie De plaisans motz, et jeu sans vilanie.
Que diray plus? L'autre un banquet de crème Faisoit porter, pour la chaleur extrême. Au moins pour ceulx qui devoyent banqueter. Lors me sembla que ne sceuz m'arrester Que devers vous ne courusse en cest estre; Mais sur ce poinct voycy une fenestre De mon logis, qui, tombant, feit tel bruict, Que, m'esveillant, mon plaisir a destrjict.
Ha ! (dy je lors) fenestre malheureuse, Trop m'a esté ta cheute rigoureuse.
J'allois baiser leur bouche doulce et tendre I>'une après l'autre, et tu n'as sceu attendre. Si m'esveillay tout iasché, et m'en vins Faire exposer mon beau songe aux devins. Entre lesquelz un grand frère mineur Je rencontray, excellent devineur, Qui m'as.seura que de trois choses l'une Me diroit vray. A minuyct, à la lune.
Va faire en terre un grand cerne tout rond, (/uigne le ciel, sa corde couppe et rompt, Faict neuf grans tours, entre les dents barbotte. Tout à part luy, d'agios une botte.
Puis me va dire : « Amy trescher, je tien Vray à peu près l'effect du songe tien : Si tu vas veoir la ville désirée,
Garde n'auras de trouver empirée
La compaignie des dames et la chère.
Va donques veoir ceste ville tant chère
Mieulx que par songe. » Alors le divin sage
Va alléguer là dessus maint passage
De Zoroast, d'Hermès, de la Sibylle,
De Raziel, et de maint autre habile
Nigromanceur. Puis je luy dy : « Beau père,
Vous dictes vray. » Ainsi, dames, j'espère
Qu'après avoir bien couru et veillé
Par la campaigne, et beaucoup travaillé,
Nostre retour vers Chasteaudun sera.
Là où mon œil se recompensera
De son plaisir perdu si longuement;
Mais en tandis je vous prie humblement
Prendre la plume, et faire, en prose ou m.etre,
Quelque response à ma grossière lettre.