A MADAME LA DUCHESSE DE FERRARE
En traversant ton pays plantureux, Fertile en biens, en dames bien heureux, Et bien semé de peuple obeyssant, Le tien Marot (fille de Roy puissant)
S'est enhardy, voire et a protesté
De saluer ta noble Majesté,
Ains que passer tout oultre les limites,
Estant certain que si bien tu imites
De ton Saulveur la vraye intention,
Tu n'y auras brin de presumption.
Car, estimant que, par un bruict qui sonne,
Tu sçais mon nom, sans sçavoir ma personne.
Et que jadis fut serviteur mon père
De ta mère Anne, en son règne prospère :
Croyant aussi que tu sçais que d'enfance
Nourry je suis en la maison de France,
De qui tu es royalle geniture;
Cela pensant, ne crainct mon escripture
Que ta grandeur la vueille refîuser :
Mais quel besoing est il de m'excuser?
Les oysselletz des champs en leurs langages Vont saluant les buyssons et boscages Par où ilz vont : quand le navire arrive Auprès du havre, il salue la rive Avec le son d'un canon raccourcy ; Ma Muse donc, passant ceste court cy, Faict elle mal saluant toy, Princesse, Toy à qui rit ce beau pays sans cesse, Toy, qui de race ayme toute vertu, Et qui en as le cueur tant bien vestu ; Toy, dessoubz qui fleurissent ces grans plaines, De biens et gens si couvertes et pleines : Toy, qui leurs cueurs as sceu gaigner tresbien, Toy qui de Dieu recongnois tout ce bien?
Salut à toy donques trèshumblement, Humble salut, par ton humble Clément, Par ton Marot, le poète gallique.
Qui s'en vient veoir le pays Italique, Pour quelque tems : si entre cy et là Te peult servir ma plume, et si elle a Sçavoir qui plaise à ta Majesté haulte, Croy que plus tost l'eau du Pau fera faulte A contre val ses undes escouller, Que ceste plume à s'estendre et voiler
Là où le vent de tes conamandements La poulsera; mesme les éléments Lairront plus tost leur nature ordonnée; Car l'Eternel me l'a (certes) donnée Pour en louer premièrement son nom, Puis pour servir les princes de renom, Et exalter les princesses d'honneur, Qui, au plus hault'de fortune et bon heur, S'humilier de cueur sont coustumieres, Auquel beau reng tu marches des premières.