‹ Œuvres complètes de Clément MarotChapitre 95 sur 258 · AU ROY, DU TEMPS DE SON EXIL A FERRARE · texte numérisé non relu

AU ROY, DU TEMPS DE SON EXIL A FERRARE

Je pense bien que ta magnificence.

Souverain Roy, croyra que mon absence Vient par sentir la coulpe qui me poinct D'aucun mesfaict, mais ce n'est pas le poinct.

Je ne me sens du numbre des coulpables, Mais je sçais tant de juges corrumpalDles Dedans Paris, que, par pecune prinse, Ou par amys, ou par leur entreprinse, Ou en faveur et charité piteuse De quelque belle humble solliciteuse, Hz saulveront la vie ordc et immunde Du plus meschant et criminel du monde; Et au rebours, par faulte de pecune.

Ou de support, ou par quelque rancune, Aux innocentz ilz sont tant inhumains, Que content suis ne tomber en leurs mains. Non pas que tous je les mette en un compte; Mais la grand' part la meilleure surmonte, Et tel incritc y est auctorisé Dont le conseil n'est ouy, ne prisé. »

Suyvant propos, trop me sont ennemys Pour leur Enfer, que par escript j'ay mis,

OÙ quelque peu de leurs tours je descœuvre. Là me veulton grand mal pour petit œuvre. Mais je leur suis encor pliis odieux Dont je l'osay lire devant les yeulx Tant clair voyants de ta Majesté haulte, Qui a pouvoir de reformer leur faulte.

Bref, par effect, voire par foys diverses, Ont declairé leurs voluntez perverses Encontre moy : mesmes un jour ilz vindrent A moy malade, et prisonnier me tindrent, Faisant arrest sus un homme arrcsté Au lict de mort, et m'eussent pis traicté, Si ce ne fust ta grand' bonté, qui à ce Donna bon ordre avant que t'en priasse. Leur commandant de laisser choses telles. Dont je te rends grâces trèsimmortelles.

Autant comme eulx, sans cause qui soit bonne, Me veult de mal l'ignorante Sorbonne :

Bien ignorante elle est d'estre ennemye De la trilingue et noble académie Qu'as érigée. Il est tout manifeste, Que là dedans, contre ton vueil céleste, Est deffendu qu'on ne voyse allegant Hebrieu, ny Grec, ny Latin élégant.

Disant que c'est langage d'heretiques.

O povres gens, de sçavoir tous etiques. Bien faictes vray, ce proverbe courant : « Science n'a haineux que l'ignorant. »

Certes, ô Roy, si le profond des cueurs On veult sonder de ces sorboniqueurs, Trouvé sera que de toy ilz se deulcnt. Comment, douloir ! Mais que grand mal te veulent Dont tu as faict les lettres et les arts Plus rcluysans que du temps des Césars; Car leurs abus veoit on en façon telle. C'est toy qui as allumé la chandelle Par qui maint œil voit mainte vérité Qui soubz cspesse et noire obscurité A faict tant d'ans icy bas dcmourance; Et qu'est il rien plus obscur qu'ignorance?

Eulx et leur court, en absence et en face, Par plusieurs foys m'ont usé de menace, Dont la plus douce estoit en criminel M'executer. Que pleust à l'Eternel, Pour le grand bien du peuple désolé.

Que leur désir de mon sang fust saoulé. Et tant d'abuz dont ilz se sont munis Fussent à clair descouverts et punis !

O quatre fois et cinq fois bien heureuse La mort, tant soit cruelle et rigoureuse, Qui feroit seule un million de vies Soubz telz abus n'estre plus asservies !

Or à ce coup il est bien évident Que dessus moy ont une vieille dent, Quand, ne povant crime sur moy prouver. Ont trèsbien quis, et trèsbien sceu trouver. Pour me fascher, briefve expédition.

En te donnant maulvaise impression De moy, ton serf, pour après à leur ayse Mieulx mettre à fin leur volunté maulvaise; Et pour ce faire, ilz n'ont certes eu. honte Faire courir de moy vers toy maint compte, Avecques bruict plein de propos menteurs, .^esquelz ilz sont les premiers inventeurs. De Lutheriste ilz m'ont donné le nom.

Qu'à droict ce soit, je leur responds que non. Luther pour moy des cieulx n'est descendu, Luther en croix n'a point esté pendu Pour mes péchez; et, tout bien advisé, Au nom de luy ne suis point baptizé : Baptizé suis au nom qui tant bien .sonne Qu'au son de luy le Père éternel donne Ce que l'on quiert : le seul nom soubs les cieulx En et par qui ce monde vicieux Peult estre sauf; le nom tant fort puissant Qu'il a rendu tout genouil fleschissant, Soit infernal, .soit céleste ou humain; Le nom par qui du seigneur Dieu la main M'a préservé de ces grandz loups rabis. Qui m'espioient dessoubs peaulx de brebis.

O seigneur Dieu, permettez moy de croire Que réservé m'avez à vostre gloire.

Serpens tortus et monstres contrefaicts, Certes, sont bien à vostre gloire faicts. Puis que n'avez voulu donc condescendre Que ma chair vile ayt esté mise en cendre. Faictes au moins, tant que seray vivant, Que vostre honneur soit ma plume escrivant; Et si ce corps avez prédestiné A estre un jour par flamme terminé, Que ce ne soit au moins pour cause folle. Ainçoys pour vous et pour vostre paroUe; Et vous supply, père, que le tourment Ne luy soit pas donné si véhément Que l'ame vienne à mettre en oubliance Vous, en qui seul gist toute sa fiance; Si que je puisse, avant que d'assoupir. Vous invoquer jusque au dernier souspir. Que dy je? Où suis je? O noble roy Françoys, Pardonne moy, car ailleurs je pensois.

Pour revenir doncques à mon propos, Rhadamanthus avecques ses suppostz Dedans Paris, combien que fusse à Bloys, Encontre moy faict ses premiers exploicts, En saysissant de ses mains violentes Toutes mes grandz richesses excellentes Et beaulx trésors d'avarice délivres.

C'est asçavoir, mes papiers et mes livres Et mes labeurs. O juge sacrilège, Qui t'a donné ne loy ne privilège D'aller toucher et faire tes massacres Au cabinet des sainctes Muses sacres?

Bien est il vray que livres de deffense On y trouva : mais cela n'est offense A un poète, à qui on doit laschcr La bride longue, et rien ne luy cacher, Soit d'art magie, necromance ou cabale; Et n'est doctrine escripte ne verbale Qu'un vray poète au chef ne deust avoir, Pour faire bien d'escrire son devoir.

Sçavoir le mal est souvent prouffitable, Mais en user est tousjours evitable.

Et d'autre part, que me nuist de tout lire? Le grand donneur m'a donné sens d'eslire En ces livretz tout cela qui accorde Aux sainctz escriptz de grâce et de concorde, Et de jecter tout cela qui diffère Du sacré sens, quand près on le confère; Car l'Escripture est la touche où l'on treuve Le plus hault or. Et qui veult faire espreuve D'or quel qu'il soit, il le convient toucher A ceste pierre, et bien près l'approcher De l'or exquis, qui tant se faict paroistre. Que, bas ou hault, tout autre faict congnoistre.

Le juge donc affecté se monstra En mon endroict, quand des premiers oultra Moy, qui estois absent et loing des villes, Où certains folz feirent choses trop viles Et de scandale, hélas ! au grand ennuy, Au détriment et à la mort d'autruy.

Ce que sçachant, pour me justifier, A ta bonté je m'osay tant fier Que hors de Bloys party pour à toy, Syre, Me présenter. Mais q.uelcun me vint dire : « Si tu y vas, amy, tu n'es pas sage; Car tu pourrois avoir maulvais visage De ton seigneur, » Lors, comme le nocher Qui pour fuyr le péril d'un rocher En pleine mer se destourne tout court, Ainsi, pour vray, m'escartay de la Court, Craignant trouver le péril de durté Où je n'euz onc fors doulceur et seurté.

Puis je sçavois, sans que de faict l'apprinse. Qu'à un subject l'œil obscur de son prince Est bien la cliosc en la terre habitable La plus à craindre et la moins souhaitable.

Si m'en alhiy, évitant ce danger.

Non en pays, non à prince estranger, Non point usant de fugitif destour.

Mais pour servir l'autre Roy à mon tour,

Mon second maistre, et ta sœur son espouse, A qui je fuz, des ans a quatre et douze, De ta main noble heureusement donné.

Puis tost après, royal chef couronné, Sçachant plusieurs de vie trop meilleure Que je ne suis estre bruslez à l'heure, Si durement que mainte nation En est tombée en admiration, J'abandonnay, sans avoir commis crime.

L'ingrate France, ingrate, ingratissime A son poète, et en la délaissant, Fort grand regret ne vint mon cueur blessant. Tu ments, Marot; grand regret tu sentis, Quand tu pensas à tes enfans petis.

En fin passay les grandz froides montaignes. Et vins entrer aux Lombardes campaignes : Puis en l'Italie, où Dieu, qui me guidoit. Dressa mes pas au lieu où residoit De ton clair sang une princesse humaine, Ta belle sœur et cousine germaine, Fille du roy tant crainct et renommé, Père du peuple aux chroniques nommé.

En sa duché de Ferrare venu, M'a retiré de grâce, et retenu, Pource que bien luy plaist mon escripture, Et pour autant que suis ta nourriture.

Pourquoy, ô Syre, estant avecques elle.

Conclure puis d'un franc cueur et vray zelle Qu'à moy ton serf ne peult estre donné Reproche aucun que t'aye abandonné.

En protestant, si je perds ton service, Qu'il vient plus tost de malheur que de vice.

Page 1