AULTRE ESPITRE DE MAROT QUI MANDOIT AUX DAMOYSELLES
Treschères seurs, joinctcs par charité, Le nom des vrays amans de vérité
Sonne tant mal aux oreilles de ceulx
Qui de l'oyr sont plus que paresseux,
Qu'en plusieurs lieulx de ce fol monde icy
On ne les veult oyr ne voir aussi.
Les ungs souvant par poyne on persécute,
D'aultres, helas ! par mort on essecute,
Les ungz souvant chassés de leur pays,
Les aultres sont aborrés et hays
De leurs parens. Pour tout cella, mes dames,
Flecliir ne fault : plustot doit en vos âmes
Croistre la foy, voire a chascun qui l'a.
Considérant que Jésus pour cella
Nous aconplit ses paroUes escriptes :
Car tous ses maulx et poynes que j 'édictés
Promist aux siens par son non précieulx :
Mais leur loyer certes est gran es cieulx :
Et pour apprandre aux autres à souffrir.
Droit à la croix premier se vint offrir.
Au serviteur n'est pas bessoing qu'il faillie
Se repouser, quand le maistre travailhe.
Il a premier vérité découverte.
Aussi premier la poyne il a soufferte :
Et tous ceulx là qui contre luy difont,
Poyne au jourduy comme luy souffriront.
Mais la cher seulle endure cette poyne,
Car l'ame franche est de foy toute pleine.
Et de liesse en se corps tant ravye
Par ferme espoir de la segonde vie,
Que les brûleurs, juges et députés.
Sont mille fois' plus que eulx persécutés
Par la collere ardante de laquelle
Mettent à mort l'inocente séquelle
Du grant seigneur, qui s'abatz tout avise,
Et se rit d'eux et de leur entreprise.
Certes, mes seurs, ce forment vioUent
Est de Jésus ce triumphe exellant :
Vous pouves bien escripre, dire ou chanter,
Vous pouves bien hardymcnt vous vanter
Qu'avant mourir vous aves veu sur terre
Crist triumphor, puvs qu'on luy fait la guerre,
Guerre je dis, car, à chascune fois
Que luy seul veult eslever sa voix.
Les homes lors de leur nature menteurs,
Jaloux des loix dont ils sont inventeurs,
Luy courent sus, cuydant par fasson telle
Faire mourir une chose immortelle.
En vérité, filhes de Dieu aymées,
De tant de croix que j'ay icy nommées
Le seigneur Dieu m'en a plusieurs offertes
Que je n'ay pas comme devoir souffertes,
Et de rechief me convyent recepvoir
Par ton sainct nom le mal de ne vous veoir :
Car, pour le bruyct que j'ai, mes seurs bénignes,
D'estre contraire aux humaines doctrines.
On a de moy oppynion mauvaise
En vostre court, qui m'est ung dur malaise :
Lequel a fait, come pouvez panser,
Que d'aller là ne ouse menasser :
Dont à mon Dieu toute gloire je donne,
Puys que le mal vient de cause cy bonne :
Le suppliant, pour ma lectre finir.
Vouloir tousjours aulmenter et tenir
La foy en vous, que j'estyme deux roses
Entre buissons et espines encloses.