CHAPITRE IX
Pépin, s&rnommé le Bref, premier roi de la seconde race. Pepinnetrouvc Carlomau , avec le seul titre de duc, gouverna
pas dans les
àuosiZL^'' souverainement l'Austrasie : il ne craignait pas que*' carioman Quc SOU autorité lui fùt coutcstéc , parce que les
dans les Austra» *■
siens. Austrasiôns avaient oublié depuis long - temps
les droits que les fils de Clovis pouvaient avoir sur eux. Pépin était darfs une position toute différente. Les cinq anné/ès pendant lesquelles le trône avait été vacant n'avaient pas fait perdre aux Neustriens le souvenir de leurs rois. Le despotisme de Charles-Martel avait rendu la mairie odieuse : l'esprit du peuple était disposé à se tourner du côté des Mérovingiens, parce qu'ils étaient malheureux : et les grands du royaume auraient voulu pour maîtres des princes faibles , sous qui l'on pouvait tout oser. Ils voyaient à regret qu'au lieu de détruire la puissance royale , ils avaient eu l'imprudence de la conférer tout entière aux maires.
Le clergé dam. Lc clcr^é , Qui , avaut Charles-Martel, possédait
«ait Charles- & ' ^ ' '^
Martel. [a plus graudc partie des biens de l'état, avait des
raisons particulières pour haïr le nouveau gou-
MODERNF. 107
vemeinent. Charles n'ayant pas craint de le dépouiller pour enrichir ses soldats, on publiait qii*il était damné. On disait même que sa damnation avait été révélée à plusieurs saints de ce temps-là ; et on ajoutait qu'il était puni pour avoir pris les biens du clergé ; mais on ne lui faisait pas un aussi grand crime des usurpations faites sur les Mérovingiens.
Pépin contenta le peuple , en lui donnant , dans p«pîii.'«ppi!q!ie Childéric III, un fantôme de roi. Il caressa la no- '^"" •'«*«»• blesse ; il donna des espérances au clergé : en un mot il parut s'éloigner tout-à-fait du despotisme de Charles-Martel. Mais il n'eut garde d'aliéner les soldats, en les forçant de rendre ce qui avait été pris aux églises : il crut que c'était assez pour son salut de désapprouver en cela la conduite de son père,
Carloman et Pépin se réunirent contre Grip- Guerre à iw-
, ^ , 1 • 1 ^ 1 / casion deGfip-
pon, leur irere, et lui enlevèrent des états que pon , ane Pr pin
■ ■■■ et Carloman ont
Charles-Martel lui avait laissés, et qui étaient •^*>'°'"^ un démembrement de l'Austrasie et de la Neustrie. Les ducs de Bavière , d'Allemagne , de Saxe et d'Aquitaine se liguèrent en faveur de ce prince, charmés de trouver un prétexte pour se soustraire au joug de la France ; mais Carloman et Pépin sortirent vainqueurs de cette guerre ; quoique Sergius, prêtre envoyé du pape auprès Lepapeordonne du duc de Bavière, leur eût ordonné, de la part »'^r'"; «»•«-
I prise (]ni aor»
<lu souverain pontife, et au nom même de saint *''**°""'
1 o8 HISTOIRE
s Pierre, de mettre bas les armes. Cette entre-
prise de Sergias , la première de cette espèce , ' mérite d'être remarquée , parce qu'elle ne sera pas la dernière : il en naîtra des abus qu'on aurait de la peine à comprendre , si l'on ne savait pas comment ils ont commencé. Vous vous rappelez l'insolence de Léonce , évéque arien , avec l'impératrice Eusébie; la menace que faisait saint Ambroise à Théodose le Grand , s'il ne pardonnait pas à des incendiaires qu'il devait punir ; les espions qu'il avait dans le conseil de ce prince; les soulèvemens que causaient les moines , pour empêcher l'exécution des sentences portées contre les criminels ; le moine qui excommunie ïhéodose le jeune ; Nestorius qui lui dit -.j'exterminerai les Perses avec vous ; Euphème qui s'oppose à l'élection d'Anastase ; et le sénat qui ne croit pas pouvoir faire un empereur, sans le consentement de l'évéque de Constantinople. Vous voyez que le sacerdoce forme peu à peu des prétentions : toujours moins contredit , il en formera toujours de nouvelles, et il se fondra des droits sur l'ignorance des peuples et siu^ l'aveuglement des souverains.
cariomautse Au miUcu dcs succès, Carloman prit le parti
fait moine.
de renoncer au monde, et de s'enfermer dans un cloître , après avoir régné cinq à six ans. Il bâtit d'abord un monastère près de Rome, sur le mont Soracte, aujourd'hui Saint - Oreste , et quelque
temps après il se retira daiis celui du niout Cassiu, de Tordre de Saint-Benoît. Quand à Grippon , il eut un apanage; mais, n'en étant pas content, il fit des tentatives qui lui coûtèrent enfin la vie.
Je ne m'arrêterai point sur les guerres qu'eut Guem». Pépin contre les Bretons, les Sarrasins, le duc d'Aquitaine et les Saxons; il suffit de dire qu'il fut toujours vainqueur, et que ces guerres étaient nécessaires pour porter l'attention des Français hors du royaume. Je vous prie même de vous souvenir que, dans la suite, je ne remarquerai les événemens qu'autant qu'ils doivent avoir quelque influence sur l'avenir, ou qu'autant qu'ils seront nécessaires pour vous faire saisir le fil de l'histoire.
Après la retraite de Carloman, Pépin avait Pcpin %*«« jir. joint l'Austrasie à ses états ; il ne lui manquait que le titre de roi; il l'ambitionnait. La manière dont il l'acquit vît nous faire voir quel était l'esprit de ce siècle, et nous préparer à l'esprit des siècles suivans.
On demanda qui de Childéric ou de Pépin n^cUîcnda
pape Zarharir.
avait des droits au trône , et on proposa ce|;te question au pape Zacharie, comme un problème à résoudre. On savait bien quelle serait la réponse, car Zacharie, successeur de Grégoire III, était dans la même position que ses prédécesseurs. Dans le besoin qu'il avait de la France , il attendait tout de Pépin , et rien de Childéric. 11 décida donc que le maire pouvait prendre le titre de
IIO .HISTOIRE
roi , puisqu'il en faisait les fonctions. Si cette décision eût passé en principes, elle eût, dans la suite , fait perdre la couronne à bien des souverains. Pépin était un usurpateur, et Zacharie, au lieu de consulter la justice , n'a consulté que ses intérêts. Le père Daniel voudrait excuser le pape et Saint - Boniface , évéque de Mayence, surnommé l'apôtre d'Allemagne, et qu'on prétend avoir été chargé de cette négociation.
Mauvaise jus- Toutcs Ics graudcs affaires, dit-il, ont toujours
tification de ce C> ' ' J
Kface! *^'"^ deux faces ; et de tout temps on a vu , même dans les schismes de l'Eglise , des saints prendre différens partis selon les diverses manières dont ils envisageaient les choses.
Cette réflexion , qui tend à faire d'un abus une maxime, est vague, fausse et capable d'autoriser les plus grands désordres. Les affaires n'ont qu'une face pour quiconque veut éviter l'erreur et l'injustice. Si de saints personnages se sont trompés, il faut les excuser, parce qu'ils sont hommes. Mais ce n'est pas un titre pour nous tromper nous-mêmes, et pour nous autoriser à ne considérer les choses que par les côtés qui nous intéressent. Cependant ce jésuite continue ainsi.
Le danger où Rome était de succomber sous la puissance des Lombards ; le déchaînement de l'empereur de Constantinople conti'e la religion catholique ; les Sarrasins maîtres de l'Espagne , et sur la frontière de France, où Charles-Martel
MODKRfTK. I I I
les avait arrêtés; les églises de Germanie exposées de toutes parts aux incursions des nations voisines qui étaient encore idolâtres, la puissance et la réputation de Pépin, qui seul pouvait- éloigner ou prévenir tant de maux dont l'Église était menacée ; les suites fâcheuses de son mécontentement ; les grands biens que produirait encore dans la suite la bonne intelligence entre lui et le saint-siége ; le peu qu'on ôtait à un roi indigne de rétre, et à une famille qui, depuis près de cent ans n'en possédait plus que le nom, tout cela représenté au saint prélat ( Boniface ) d'une manière aussi forte et aussi persuasive que celle dont Pépin savait se servir, quand il le voulait, T'ébranla, et le mit dans son parti. Il crut y voir par toutes ces raisons le bien de l'Église, celui de l'état , et la plus grande gloire de Dieu.
La plus grande gloire de Dieu dans une injustice : il se trompa. Il ne pouvait pas craindre pour la religion ; car il savait bien que ni les empereurs , ni les Sarrasins , ni les idolâtres ne pouvaient la détruire. Il est vrai que les biens temporels des papes étaient en danger : c'est aussi ce qui les touchait; et nous verrons bientôt comment ils confondront ce vil intérêt avec l'intérêt sacré de la religion, lime semble que le père Daniel eût mieux fait de ne pas chercher à justifier Boniface.
Childéric fiit conduit dans le monastère de u% demier» Sithieu, aujourd'hui Saint-Bertin, à Saint-Omer, «onr^niêraJ,
dans des cioî- et Thlérl , son fils , dans celui de Fontenelle , à
1res. , T î
présent Saint-Vandrille en Normandie. G estainsi que la race de Clovis perdit tout-à-fait la couronne après plus de deux cent cinquante ans. Pépin, au lieu Jusqu'alors l'inauguration des rois de France
d'èlre élevé sur . . .,
un bouclier , n'avait été ou une cérémonie purement civile. Le
veut être sacre T. l
commeDavid. pj^-jj^,^^ élcvé sur uu boucUer, rcccvait l'hommage de son armée, et était ainsi revêtu de toute l'autorité de ses pères. Cette cérémonie prouvait que le peuple donnait lui-même la couronne ; mais Pépin , qui voulait paraître la tenir immédiatement de Dieu , n'omit rien pour faire regarder son élection comme un ordre du Ciel. Il voulut être sacré par Boniface , et recevoir de sa main l'onction royale , comme David l'avait reçue de Samuel, lorsqu'il fut choisi de Dieu à la place de Saûl. Cette comparaison lui plaisait, et ont s'en servit alors pour lui faire sa cour : ce sont les expressions même du père Daniel.
Cette cérémo- ITuc comparaisoii est une démonstration pour
nie trompe le ^ *
peuple. le peuple qui ne raisonne pas. Ce fut donc assez
de lui représenter Samuel dans Boniface, et David dans Pépin. Il ne distingua pas les choses que la flatterie confondait; et il reçut comme un principe incontestable, que les rois sont, comme David , immédiatement établis par l'ordre exprès de Dieu.
Pendant que Gcpeudant Coustautin Copronyme , fils et suc-
Constantin
pronyme i^i«- ccsseur lie Léon l'Isaurien, continuait de favo-
MODKHNr.
ii3
riser les iconoclastes , c'est ainsi qii ou nommait ru* u.
* rU'tf.
ceux qui brisaient les images; et ce prince perse- f;.';;;3*"J;
cutait les catholiques avec plus de violence encore
que son père. Astolphe , alors roi de Lombardie,
proûta des troubles , pour s'emparer de Texarchat
de Ravenne, et entreprit de faire valoir les droits
que cette conquête lui donnait sur Rome; car
cette ville dépendait de cet exarchat.
Etienne II S successeur de Zacharie, avait en Eiiem.eiKifi.i
implorer la pro-
vain demandé du secours à l'empereur. Constan- J,.;;"'*" ••' ***' tin se contentait de négocier avec un roi qui marchait à la tête d'une armée; et Rome était en danger de tomber sous la puissance des I.ombards : le pape , voyant que Pépin seul pouvait le défendre, vint en France implorer sa protection.
Pépin lui rendit les plus gi^ands honneurs ; car ^^^J^[^î.^"5^ il lui devait des respects comme au chef de l'Église , iéaVi*'"*' ''°°' et il lui en devait encore par politique. Ce prince, qui ne négligeait rien pour autoriser son usurpation, quoique déjà sacré, voulait l'être encore par les mains du vicaire de Jésus-Christ ; et , dans cette vue , il lui importait d'inspirer au peuple la plus grande vénération pour le souverain pontife.
Etienne se prêta volontiers aux desseins de E«;enn« ii $acre
, Pépin, sa femnic
Fusurpateur. Le sacre se fit dans l'Eglise de Saint- «»»«»d«"« *•••
* Quelques-uns le nomment Etienne III; mais l'Etienne qui l'avait précédé peut n'être pas compté , parce qu'il ne véir eut pas assez long- temps pour être sacré.