‹ Œuvres complètes de Condillac (volume 2)Chapitre 13 sur 58 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Charlemagne.

Carloman, jaloux de son frère, eût causé une ce nvn p.<

^ comme r.onaa^a

guerre civile : mais il mourut quatre ans après Xi«r "ch"- Pepin ; et Charles fut reconnu seul roi des Fran- ''""fi"'çais. Dans le cours d'un règne de quarante-cinq ans , ce prince recula ses frontières bien au delà du Danube et de la Theisse , soumit la Dace , la Dalmatie et l'Istrie, rendit tributaires les nations bal^bares jusqu'à la Vistule , conquit une partie de l'Italie , et se rendit redoutable aux Sarrasins.

La guerre la plus longue et la plus opiniâtre fut celle qu'il fit aux Saxons. Elle dura trente ans.

Ces peuples avaient pour général le fameux Vitikind , d'où les principales maisons de l'empire prétendent tirer leur origine. Ils étaient idolâtres comme tous les peuples du Nord, et formaient une multitude de petites républiques , dont les forces se réunissaient au besoin.

Charlemagne , car le nom de grand devait être inséparable de celui de Charles, mérite d'être compté parmi les plus grands hommes : mais ce n'est pas dans ses conquêtes que vous devez l'admirer davantage. S'il les a dues à ses talens, il les a dues encore plus à l'ignorance et à la faiblesse des peuples conquis. 11 a même besoin de quelque indulgence ; car faisant servir la religion à son ambition , il a cru pouvoir étendre la foi par la voie des armes ; et il a quelquefois traité ses ennemis avec une barbarie dont un prince cruel userait à peine envers des sujets rebelles. Mais écartons de ce grand homme les défauts des temps où il vivait, et considérons -le dans les choses où il est supérieur à son siècle.

Il est arrivé que les désordres ont fait sentir le cîildemagie'!' bcsoiu dcs lois , et vous avez vu les peuples de la Grèce en demander à l'envi aux citoyens les plus sages. Ce spectacle ne pouvait pas se produire dans un empire tel que la France : il était trop vaste; les grands avaient trop d'intérêt à maintenir les troubles ; les faibles , abrutis par l'oppression , ne savaient pas former des désirs ;

Etaf (le la t'rance lors de

MOPFRNF. l'Jti

m un mot , les Français étaient trop barbares et trop vicieux. Il fallait donc qu'il naquit sur le trône un roi législateur ? Devait-on s*y attendre ?

Le peuple était également opprimé par le clergé et par la noblesse , deux corps qui ne tendaient qu'à leur ruine muluellc. Il n'y avait ni loi, ni coutumes fixées. Chacun se conduisait d'après les conjonctures, ne consultant que sa force ou sa faiblesse.

Pépin avait conSmencé la réforme, en se fai- iiconToqaHe. sant une règle de convoquer, tous les ans , au ^"^ ''•'"'^* mois de mai , les évéques , les abbés et les chefs de la noblesse, pour conférer sur la situation et les besoins de l'état ; Chai4emagne voulut que ces assemblées fussent convoquées deux fois l'an , au printemps et à la fin de l'automne; et la première loi qu'on publia fut celle de s'y rendre avec exactitude.

L'assemblée qui se tenait à la fin de l'automne objet a. «lu

qai se tenait t«

était composée des hommes les plus expérimentés »•"»"«• dans les affaires. Elle discutait les intérêts du royaume, relativement aux puissances voisines , recherchait les causes des abus , proposait des remèdes, et préparait les matières sur lesquelles l'assemblée suivante devait délibérer.

Celle-ci, qu'on nommait le champ de Mai, fai- objet dt eeii. sait seule les lois. Elle n'était pas seulement com- ïoudeïli.'* posée des grands. Charlemagne y fit entrer le peuple; persuadé que h y>iîissancf» du prince ne

laa HISTOIRE

se mesure pas par le nombre des esclavesV voulait que ses sujets fussent tous citoyens. Comment elles Cependant comme il n'était pas possible de

se tenaient. , 15 -il

rassembler toute la nation, que d adleurs une assemblée trop nombreuse peut difficilement se passer sans trouble, il fut réglé que cbaque comté députerait douze représentans du peuple. Comme l'assemblée était composée de trois corps, le clergé, la noblesse et le peuple, elle était aussi divisée en trois chambres. Ces chambres discutaient chacune séparément les affaires qui la concernaient ; et elles se réunissaient, lorsqu'elles voulaient se communiquer leurs règlemens , ou délibérer sur des affaires communes. Le prince ne paraissait qu'autant qu'elles l'appelaient ; c'était toujours , ou pour servir de médiateur , lorsque les contestations étaient trop vives, ou pour donner son consentement aux arrêtés de l'assemblée. Quelquefois il proposait ce qu'il jugeait avantageux : mais il ne commandait pas , et la nation faisait les lois. Il est beau de voir un souverain, qui a toute la puissance, se prescrire des bornes à lui-même, et respecter la liberté publique , au point de ne pas se trouver aux délibérations de ses sujets.

coimnentchar- H ^st vrai quc , par le ministère des hommes

lemagne était , i/-!'' i • • • «i

î'âme des as- ics Dius cclaircs ct les mieux intentionnés, il

semblées. *^ '

était l'âme de ces assemblées. Mais les Français auraient-ils pu se conduire d'eux-mêmes ? Il les

MODERNE. Ia3

guidait , en leur faisant connaître le prix rie Tnnion, et en apprenant à chacun en particulier que son avantage se trouvait dans le bien de tous.

Ce n'était pas assez que le champ de Mai fit , ntc^^tai dt

■ -1 1 donntr dei la»

des lois , il fallait les faire respecter. Or comment "i;^,'""'''"* la multitude les respectera-t-elle , si elle ne connaît pas le besoin qu'elle en a ? Et comment connaîtra-t-elle ce besoin, si elle est trop peu éclairée , pour juger de ses vraies intérêts ? il était donc nécessaire de répandre des lumières. C'est à quoi ne suffisaient pas les assemblées générales, parce qu'on n'y pouvait pas examiner en détail tout ce qui concernait chaque province.

Charle magne partagea tout le pays de sa do- ^^f^jg^'J'n^, mination en différens districts ou légations, dont *'•**"«»»'"""• chacun contenait plusieurs comtés ; et, renonçant à l'usage ancien, il n'en confia pas l'administration à un duc. Il sentit qu'un magistrat unique, à la tête de chaque province , négligerait ses devoirs , ou abuserait de son autorité. Des officiers , au nombre de trois ou quatre, choisis dans l'ordre des prélats et de la noblesse, et qu'on nomma enuojrés royaux , furent chargés du gouvernement de chaque légation , et obligés de la visiter exactement de trois en trois mois.

Outre les assises , qui ne regardaient que i'ad- AssembUesDiuK mmistration de la justice entre les citoyens, ces '* même me» espèces de censeurs tenaient tous les ans dans leurs provinces des états particuliers , où les

évéques, les abbés , les comtes , les seigneurs , les avoués des églises, les vicaires des comtes, les centeniers, et les rachimbourgs étaient obligés de se trouver en personne, ou par leurs représeiitans, si quelque cause légitime les retenait ailleurs. On traitait dans ces assemblées de toutes les affaires de la province : tous les objets y étaient vus dans leur juste proportion : on examinait la conduite des magistrats, et les besoins des particuliers. Quelque loi avait-elle été violée ou négligée ? on punissait les coupables. Les abus, en naissant, étaient réprimés, ou du moins ils n'avaient jamais le temps d'acquérir assez de force pour lutter avec avantage contre les lois. Les envoyés , faisant leur rapport au prince et à l'assemblée générale, de tout ce qu'ils avaient vu, l'attention publique , quelque vaste que fût l'empire français, se fixait, en quelque sorte, sur chacune de ses parties. Rien n'était oublié , rien n'était négligé. La nation entière avait les yeux continuellement ouverts sur chaque homme public. Les magistrats, qu'on observait , apprirent à se respecter eux-mêmes : les mœurs , sans lesquelles la liberté dégénère toujours en une licence dangereuse, se corrigèrent; et l'amour du bien public, uni à la liberté, la rendit de jour en jour plus agissante et plus salutaire.

Combien elles Ccs asscmblécs particulières rapprochaient les

étaient utiles. ^ A *■ *-

citoyens : elles faisaient connaître l'ordre ; elles

MODKRITE. laS

le faisaient aimer, et dissipaient peu à peu cet esprit d'anarchie qui avait été la source de tant de maux. Elles avaient encore un autre avantage. Quoique Charlemagne, peu jaloux d'être le maître de ses sujets , n'ambitionnât que Fhonneur de rendre la justice à tous , il n'était pas possible que ceux qui avaient été lésés pussent toujours avoir recours à lui; mais par les assemblées provinciales, auxquelles ses envoyés présidaient, il était présent partout; la justice se rendait prompteraent et facilement , et les citoyens apprenaient à se juger eux-mêmes.

C'est sous ce erand roi que les Français connu- Effeu qavii**

, . '' produisent.

rent la liberté, eux qui jusqu'alors n'avaient connu que la licence. Ils eurent une patrie , ils devinrent citoyens , et parurent presque dignes d'être gouvernés par un Charlemagne, Rien ne prouve mieux l'étendue et la sagesse des vues de ce prince que les changemens qui se firent dans les mœurs , car la noblesse et le clergé cessèrent de se |i*4Ïr, le peuple cessa d'être foulé , et tous les ordres concoururent au bien général. Vous verrez dans l'ouvrage qui m'a été communiqué et d'où j'ai tiré ces détails, comment les assemblées produisaient cette révolution surprenante.

Mais ce bonheur n'était que passager. Le règne i.e, ncet$tnn de Charlemagne, quoique long, ne le fut pas assez ;j|j^»' "« pour apprendre aux Français à se gouverner. Ses successeurs auront trop peu de génie pour sentir

comme lui qu'un prince n'est puissant qu'autant qu'il sait modérer son autorité. En voulant commander en maîtres, ils ruineront l'édifice que Charlemagne avait fondé ; et vous verrez ce qu'ils deviendront eux-mêmes.

Combien len- Quaud OU sc rcpréscute l'étendue qu'avait alors prince ctaii au- l'empirc fraucais , et la confusion dans laquelle

dessus de son l ^ ^ 1

siècle. Charlemagne trouva tous les ordres de l'état , on

est étonné qu'il ait osé former le projet d'une réforme générale, et d'apprendre à un peuple qui n'avait jamais connu de lois, non - seulement à obéir à des lois, mais à s'en donner lui-même. On est encore plus étonné qu'il ait exécuté ce projet dans le cours d'une règne qui n'est qu'une suite de guerre, et où on le voit toujours à la tête de ses armées.

Après cette exposition superficielle , qui n'est propre qu'à vous donner la curiosité d'étudier le gouvernement de Charlemagne, je vais passer aux révolutions qui se sont faites en Italie.

Il soumet touie Astolphc était mort en 756; mais l'exarchat et Rome ayant dans Didier, son successeur, un ennemi tout aussi redoutable , le pape Adrien I^'^ invita Charlemagne à la conquête de l'Italie. Ce prince passa les Alpes en 773 , vainquit, soumit toute la Lombardie, à la réserve de Pavie , où Didier se renferma; et, après avoir mis le siège devant cette place, il se rendit à Rome pour la fête de Pâques.

la Lombardie.

MODRRNP.. I '1']

11 fit son entrée au milieu des acclamations du »« •"•'*•»;>• peuple , fut salué roi de France et des Lombards , '•"'""'*• et reçut les hommages qu'on devait au patrice de Rome. En reconnaissance il confirma la donation faite au souverain pontife par Pépin. Il revint ensuite au siège de Pavie, mit Didier dans la nécessité de se livrer à sa discrétion, le fit conduire en France avec sa femme et ses enfans, et les enferma dans Fabbaye de Corbie , où ils finirent leurs jours. Ce fut la fin de la domination des Lombards. Elle a duré ao6 ans , à compter de 568, qu'ils entrèrent en Italie, sous la conduite d'Alboin.

Cependant Adalgise, un des fils de Didier, s'é tait retiré à la cour de Constantinople. H avait coolne",-. dans son parti les ducs de Frioul, de Spolete et de Bénévent ; Constantin Copronyme lui promettait des secours, et il se flattait d'autant plus de réussir, que Charlemagne , qui s'était éloigné , paraissait devoir être arrêté par la guerre qu'il faisait alors aux Saxons. Mais Adrien découvrit la conspiration , et en instruisit le roi de France, qui, après quelques ravages, se hâta de faire la paix avec les Saxons, et reparut en Italie plus tôt qu'on ne l'attendait. Il en coûta la tête au duc de Frioul : les deux autres obtinrent leur grâce.

Sur ces entrefaites mourut Constantin Copro- --5.

r»i 1» 1 1 Reine de Léo»

nyme. Léon Chazare, son fils, parut d abord pro- chai»re. mettre un règne plus heureux que celui de

ïlS HISTOIRE

Constantin , qui par son avarice avait ruiné l'empire, et qui l'avait troublé par ses persécutions. Il gagna si fort l'affection des peuples , qu'ils voulurent que son fils fût associé à l'empire , quoique cet enfant n'eût encore que cinq ans. Mais bientôt il cessa de dissimuler, persécuta les catholiques , et mourut odieux.

Irène 'demande Coustautiu SOU fils u'ajaut quc neuf ans, Irène,

poursonfiisRc- ^ 1 • r

trude, fille aînëe mcrc Qc cc priucc, gouvema, non comme régente, mais comme impératrice. Elle dissipa des conspirations qui se formèrent contre elle : cependant, lorsqu'elle se voyait tranquille au dedans, elle était alarmée de la puissance de Gharlemagne. Elle entreprit donc de la contenir par une négociation, en faisant proposer au roi le mariage de l'empereur avec la princesse Rotrude , fille aînée de France. Mais ce mariage ne se fit ^point, parce qu'Irène, jalouse de commander, craignit que Constantin ne trouvât dans un beau - père tel que Charlemagne un protecteur trop puissant.

chariemagne Lc roi dc Fraucc accepta la proposition. Il

fait sacrer Pépin , \ -i

roideLombar- ^j^it aloTS cu Italic , OU il était revenu pour sou-

die, et Louis roi ' l

Aquitaine, j^^^jpg \q ^^ç. ^]q Béuéveut , qui avait encore remué. Il avait amené avec lui ses fils Pépin et Louis; et , dans ce voyage , il déclara le premier roi de Lombardie , le second roi d'Aquitaine , et les fit sacrer par le pape.

iiestbiàmaiie Ccpeudaut le duc de Bénévent ayant repris les borné a'poiicer armes , Charlcmafifue revint en Italie pour la qua-

les Français. o ■ i. X

MODI-RNR. 19.9

trième fois. Ce prince traversait continuellement ses états : car il portait à peine la guerre d'un rts. côté qn on se soulevait de l'autre. On pouvait déjà prévoir que ce vaste empire ne subsisterait pas après lui. L'ambition aveugle les plus grands princes. Fallait-il répandre des flots de sang pour avoir la gloire d'assujettir des barbares qui ne se soumettaient pas, et qu'il fallait toujours conquérir de nouveau ? Quel avantage revenait-il au roi de France de compter les Saxons parmi ses sujets? Îjc projet de policer les Français était un objet plus grand et plus digne de lui : il eût dû s'yborner.

Cbarleraagne fit encore , en 800, un cinquième iieitcoo«.««4

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