‹ Œuvres complètes de Condillac (volume 2)Chapitre 15 sur 58 · CHAPITRE PREBflER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREBflER

Considérations sur le clergé.

Désordre dans X ous Ics pcuplcs conDus étaient dans un désor-

toute la chré-

tienté jj.g qu'on a peine à se représenter. On ne res-

pectait aucune puissance , on ne connaissait aucunes lois ; tout était usurpation , et on obéissait seulement à la force.

Vous avez vu comment l'empire grec était gouverné , quelle a été la rapidité des conquêtes des Sarrasins , et les désordres que l'anarchie a produits en France sous les successeurs de Clovis. La même confusion avait régné en Espagne, en Afrique, en Italie, sous la domination des Visigoths, des Hérules , des Ostrogoths , des Grecs et des Lombards. Quant aux nations de Germanie, elles ne nous sont connues que par les guerres qu'elles ont eues avec la France ou avec l'empire : mais nous pouvons bien ignorer sans regret ce qu'une histoire plus détaillée aurait pu nous apprendre. Nous savons même en général ce qui leur est arrivé : il suffit d'imaginer des troupes de bar-

MODERNF. l33

bares , qui se poussent , (|iii sV'gorgent, et qui ne s'établissent jamais solidement.

C'est dans ces temps de troubles que parut Charlemagne : mais lorsque ce grand homme ne fut plus , les lois cessèrent de régner , et les désordres furent plus grands que jamais.

Pendant que les chrétiens devenaient tous les Lfis.rr.».a* jours plus ignorans et plus barbares , les Sarra- "*'"'• sins s'éclairaient et se^poliçaient. Les Abbassides, ayant enlevé le khalifat aux Ommiades en 749 , avaient établi le siège de leur empire à Bagdad au delà de TEuphrate. Le khalife Haroun-Raschild , contemporain de Charlemagne, et respecté dans toute l'étendue de sa domination, avait fait fleurir les arts et les siences, pendant que ses généraux conquéraient de nouvelles provinces. Ses successeurs continuèrent de protéger les lettres : mais je parlerai des progrès des Arabes en ce gente , lorsque je traiterai du renouvellement des sciences en Europe , et j'en aurai occasion , puisqu'ils seront nos maîtres : nous avons encore plusieurs siècles d'ignorance à étudier.

Comme le clergé aura désormais une grande Nrc«»u^ a*

*-' *-' connaître I«

influence dans la plupart des révolutions, il faut [.'^'Jîd^cîJ! connaître quel était ce corps vers le temps de Charlemagne. Sans cela nous verrions arriver bien des événemens dont nous ne pourrions pas rendre raison.

Il y aurait de l'injustice a repruclicr au clergé au mii-u d»

î34 HISTOIKE

vices qui sont le relâchemeiît de la discipline , la corruption

coux du temps, ^

îëi?se'garl"- dcs mŒUFS , l'ignorancc , les prétentions et les

lit pas, la foi se . .... t . i -i

foaserve. usurpations : ce serait rejeter sur lui seul des vices qui étaient ceux du temps , et qui appartenaient à tous les ordres. Il eût fallu des miracles pour le garantir de la contagion générale ; car à mesure qu'il se composait de barbares , il était naturel qu'il en prît les mœurs ; et que, jugeant que pour être chrétien, c'est assez de croire aux dogmes , il fit un mélange monstrueux de la foi et des vices. Jésus-Christ , qui a promis que les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre son église , n'a pas promis de ne la conduire jamais que par des chefs éclairés et vertueux. Elle a été persécutée , elle a été triomphante; il fallait encore qu'elle fût humiliée, afin qu'elle sortît victorieuse de toutes ces épreuves, qui l'auraient détruite, si elle était l'ouvrage des hommes. Elle subsiste au milieu des Barbares, qui ont renversé l'empire d'Occident : elle règne sur eux. Dans le même temps qu'elle fait des pertes en Orient, elle fait des conquêtes dans le Nord. Elle a toujours des saints, souvent même des martyrs; et par une suite non interrompue de pasteurs , la foi se conserve au milieu des ténèbres, et la tradition la transmet jusqu'à nous.

huu°'premiers ^^ ^^"^ tcmps OU avaît rccounu que les évêr dèulpuîss"ance*s! ^u^s sout soumîs aux princes dans le temporel , comme les princes sont soumis aux évêques dans

ea Orient.

MOI>ERN£. r35

le spirituel. C'était même encore la doctrine du huitième siècle ; on la trouve dans une lettre du pape Grégoire III .à Léon llsaurien : cependant tout tendait à confondre enfin les deux puissances, ce qui devrait produire un jour de grands maux.

En Orient les évéques, que l'esprit de parti comiw.u«iit rendait habiles dans les intrigues, influaient quelquefois, au moins indirectement, dans le choix des empereurs. On peut présumer que dans ces circonstances aucune secte n'oubliait ses intérêts, et que chacune remuait sourdement, à moins qu'elle ne fût dans l'impossibilité d'agi^;. Les évéques parurent avoir une influence plus directe , depuis que les empereurs eurent introduit l'usage de se faire couronner par le patriarche de Constantinople. En effet on voit dès lors se répandre, comme une maxime, qu'un hérétique ne peut pas être élevé à l'empire.

On pouvait conclure de là qu'un prince qui persiste dans l'hérésie ne doit plus être reconnu pour empereur; et que l'excommunication seule le prive de tous ses droits. IL est même vraisemblable que le peuple tirait quelquefois cette conséquence , puisque la religion a servi de prétexte aux révoltes. Mais les évéques d'Orient n'ont point enseigné cette doctrine , soit qu'ils aient vu le principe sans apercevoir les conséquences, soit qu'ils alenl été retenus par la cniinte.

En Orient H y avalt loiîff - tcmps Que les deux puissances

les einperrtirs ^ O 1 1 1

avaient usurpé siirlesacrrdoco:

id

se confondaient en Orient, parce que les em-

pn Occidenllcs . , i r^

^vcqnes devaient pcrcurs usurpaicut sur le sacerdoce : Constantin

usurper sur *■ *■

lempire. lui-méme en avait donné l'exemple. Elles se confondront en Occident , parce que les évéques usurperont sur l'empire. La raison de cette différence , c'est que chez les Grecs les évéques n'ont jamais été que sujets , et que chez les Latins, au contraire , ils seront souverains.

Raion de la Eu Fraucc Ic clere^é était le premier corps. Les

puissance du O 1 i

cl,mmence"raom évéqucs ct Ics abbés sc trouvaient aux assemblées

de la monarchie r ^ i i i • il'

française. geucralcs dc la nation, et aux assemblées particulières des provinces; ils entraient dans le conseil du prince , il y en avait toujours un grand nombre à la suite de Charlemagne; on ne nommait jamais des envoyés royaux, sans mettre à la tète un ou deux prélats. Enfin ils avaient des seigneuries , et ils jouissaient d'une juridiction fort étendue, car les comtes, les juges subalternes, et tout le peuple, avaient ordre d'obéir aux évéques

Comme ministres de l'Église , ils décidaient de tout ce qui concerne la religion : comme premiers citoyens , ils avaient la plus grande part à la souveraineté : comme seigneurs ils commandaient dans leurs terres , et ils étaient d'autant plus puissans, que leur caractère était plus respecté, et qu'ils passaient pour avoir des lumières. Le clergé, parce Lcs circonstanccs ayant réuni les deux puisrant, jouit sans sauccs daus Ic clcrgé, les évéques et les abbés ne

MODERNF. 187

s'aperçurent pas combien ils s'étaient ëcarti^s ;'^7"7„^;j de l'esprit de leur état : ils jouirent sans scrupule de Tautorité que Topinion leur donnait dans le temporel, comme ils jouissaient de Tautorité que leur caractère leur donnait dans le spirituel, et ils ne songèrent plus qu'à les faire valoir l'une par l'autre. L'usage les autorisait, l'ignorance était leur excuse.

Le clergé, déjà riche, avait des moyens pour iiioaiidtmiM

» • 1 • T-. 't 1 , »•! » de» ricli«»i«» qai

S enrichir encore. Faut - il s étonner s 11 n a pas •«•»o»nofferu». su se modérer dans des siècles où le pouvoir de se saisir d'une chose était un droit pour se l'approprier ? Pouvait - il refuser ce que la piété des fidèles sacrifiait pour le salut de leur âme? Laisser son église plus riche qu'on ne l'avait reçue, n'étaitce pas avoir travaillé pour la plus grande gloire de Dieu? Voilà les motifs qui séduisaient les plus simples , et les autorisaient à faire ce qu'ils voyaient faire aux autres. Aussi l'abbé Fleury remarque qu'il y avait des évéques qui, quoique saints, étaient trop occupés d'augmenter leur temporel.

Sans doute que le clergé acquérait souvent par coinin«ijifm des voies honnêtes : mais il est certain qu'il ac- ""« quérait encore par toutes sortes de moyens. On voit que, du temps de Charlemagne, il persuadait aux personnes simples de renoncer au monde, et de priver leurs héritiers de leurs biens , pour les donner à des églises.

Aux pénitences canoniques, dont l'usage n'était

icrtdenod»

l38 HISTOIRE

plus si fréquent, on substitua des psaumes, des génuflexions, des coups de discipline, des pèlerinages , des aumônes ; toutes actions qu'on peut faire sans se convertir. Mais les aumônes étaient surtout la pénitence des riches : ils effaçaient leurs péchés, en augmentant les richesses d'une église , ou en fondant un monastère. Lorsque Charlemagne donna l'exarchat de Ravenne au pape , il crut travailler pour son salut. Il n'est pas étonnant que cette façon de penser se soit établie , car elle était conforme aux intérêts du clergé, et au préjugé d'une nation qui , pendant long - temps , n'ayant puni les plus grands crimes que par une amende pécuniaire, devait croire que Dieu pardonne les plus grands péchés lorsqu'on lui paie volontairement une amende. Cette doctrine était même ancienne en Orient , au moins parmi les évêques ariens, puisque Léonce faisait dire à l'impératrice Eudoxie, qu'en le comblant de biens, et lui bâtissant une église , elle ne travaillerait que pour le salut de son âme.

Une chose plus singulière encore, c'est que les autres pénitences devinrent un fonds de commerce pour les moines , qui se chargeaient de les faire , moyennant une certaine somme. Ainsi un riche péchait, et un moine se donnait la disciphne.

Chez les Juifs , les lévites avaient la dixième partie des récoltes, et cela était juste, puisque la loi ne leur avait point donné de terres. Leur

modebue. ïig

droit était donc fondé sur ce qu'ils n'avaient rien : mais le clergé de France demanda la dîme, quoiqu'il fut riche par lui-même. Il se fondait sur ce qu'il était le corps des prêtres de la nouvelle loi , comme les lévites avaient été le corps des prêtres de Tanciene. Il aurait rendu la comparaison plus exacte , s'il avait commencé par abandonner ses possessions; mais il voulait acquérir sans rien perdre. Il prêcha donc la dîme : il la prêcha aiF nomdesaintPierre;lesmoines firent même parler Jésus-Christ. Ils forgèrent une lettre que le Sauveur écrivait aux fidèles, et par laquelle il menaçait les païens, les sorciers, et ceux qui ne paient pas la dîme, de frapper leurs champs de stérilité, de les accabler d'infirmités, et d'envoyer dans leurs maisons des serpens ailés, qui dévoreraient le sein de leurs femmes.

Je vous laisse à juger des désordres que de- commemna/-

J O T fend ce qu'il a

vaient produire la grossièreté de ceux qui trom- "•»""• paient , et la simplicité de ceux qui étaient trompés. Cependant ces désordres croissaient encore , parce que le clergé défendait ce qu'il avait ^surpé avec autant de passion que ce qu'il avait acquis justement. Tantôt il représentait, comme patrimoine des pauvres, les richesses qu'il consumait luimême; et il persuadait, parce qu'en effet les donations avaient d'ordinaire été faites aux églises, à titre de charité, et pour le soulagement des pauvres. D'autres fois il parlait, non- seulement

1 4o HISTOIRE

comme s'il n'eût rien usurpé , mais encore comme s'il n'eut jamais rien reçu ni des citoyens , ni de la nation. Ses biens , sa puissance temporelle étaient de droit divin; y toucher, c'était un sacrilège, et l'on était excommunié. En conséquence il prétendra jouir de toute sa puissance et de toutes ses richesses , sans toutefois contribuer aux charges de l'état : car peut-on mettre des impositions sur des choses consacrées à Dieu , et qui lui appartiennent ?

combieniaron- Ccttc doctriuc dangcreusc portait uniquement

fusion (les deux

«t'faSie*"^ ^"'^ ^^ confusion des deux puissances. Comme le même homme était tout à la fois prêtre et seigneur , on paraissait attaquer les droits du sacerdoce, lorsqu'on attaquait ceux de la seigneurie. Les évéques et les abbés se prévalaient de cette erreur, ou même ils y tombaient de bonne foi. On aurait dit qu'ils affectaient de se montrer comme ministres de la religion , dans les choses où ils ne l'étaient pas.

11 croit avoir L'anarchlc avait tout confondu : les Français

de droit di vin lei

lèd7* a^lnê conservaie^^it encore des restes de cette avidité persuade. ^^^^ règlcs avcc laqucUc ils s'étaient répandus dans les Gaules : c'est de là que naissaient mille abus , sur lesquels l'ignorance ne permettait pas d'ouvrir les yeux. En effet, le clergé de France ne savait pas que pendant trois siècles les églises .n'avaient subsisté que par la charité des fidèles ; que c'était par cette même charité qu'elles s'é-

MODFRNF. l/jl

taient enrichies dans les trois siècles suivans ; que les privilèges dont le sacerdoce avait joui étaient des bienfaits des empereurs chrétiens ; que la plupart de ces privilèges étaient des exemptions qui avaient été accordées aux prêtres, afin que , n'étant pas distraits par les soins des choses temporelles , ils pussent vaquer uniquement aux devoirs de leur état; qu^après la ruine de l'empire d'Occident , ils n'étaient devenus le premier corps de la nation, et n'avaient eu la plus grande influence dans le gouvernement, que parce que les Barbares crurent devoir considérer le clergé chrétien, comme ils avaient considéré le clergé païen; qu'enfin ils devaient toute leur puissance à l'anarchie, qui avait confondu tous les droits, et à la superstition , qui avait mis tout à leurs pieds. Le clergé ignorait tout cela: voilà pourquoi un évéque et un abbé se regardaient dans leurs terres comme des seigneurs de droit divin.

Le peuple, encore plus ignorant, croyait à ce waisUi ^ droit divin, et le clergé en jouissait sans con- »°d~'»«"^ testation. Mais si personne ne le lui disputait, on se faisait de la force un autre droit contre lui. De là naîtront des désordres sans nombre : le clergé et la noblesse usurperont tour à tour l'un sur l'autre. Us seront des siècles sans pouvoir se faire des titres légitimes , et sans savoir juger sainement de leurs prétentions réciproques.

Pépin profita de cette ignorance. H crut ou a i'«sempit

l42 HISTOIRE

àii cierge, Pépin feiffiilt (Ic CFoire que le pape et les évéques pou-

veut acquérir "

au trône "^'u'H vaieiit liù doiiner un droit à la couronne , et il usurpe. entreprit de persuader que Dieu, par un ordre

exprès et immédiat, l'établissait sur le trône lui et sa postérité. Charlemagne se fit des titres plus solides, lorsqu'il ne se montra que comme le premier magistrat de la nation : car ce que l'ignorance fait seule, elle le défait sans scrupule; parce que, se faisant toujours des idées fausses de tout, elle ne respecte jamais rien. Nous en verrons bientôt la preuve.

Doctrine fausse Jc vois quc dcpuis quc le christianisme était

et pernicieuse

qui s'établit devenu la religion dominante, on a dit souvent

alors en France. o '

que Dieu établit lui-même les empereurs et les rois , et cela est vrai , comme il est vrai qu'il m'a établi votre précepteur. Mais de prétendre qu'il les choisit immédiatement lui-même, et de juger en conséquence que les ministres de la religion sont en cela les seuls interprètes de sa volonté ; c'est un principe absurde, extravagant, et qui ne tend pas à moins qu'à la ruine des empires. On l'a répété cependant, et on l'a répété surtout à tous les souverains qu'on invitait au despotisme : on leur persuadait qu'ils seraient plus absolus lorsqu'ils n'auraient à rendre compte qu'à Dieu , et on ne leur laissait pas voir le compte qu'ils auraient à rendre aux ministres qui le font parler. Ces souverains auraient dû considérer que ces maximes ont été les seuls titres d'un usurpateur.

MODIRNF. 143

et (j II flics pouvaient redeveiiir des titres contre eux.

En eflet c'est pour un usurpateur que cette doctrine a commencé en France; elle ne remonte pas plus haut que le huitième siècle; et quoiqu'elle s'établisse rapidement , on remarque néanmoins que, pour y préparer les esprits, on l'introduit avec quelques précautions. D'abord Zacharie répond moins comme l'interprète des volontés du Ciel que comme un homme qui a été consulté. Il paraît même quelque embarras dans sa réponse : car, au lieu de décider en juge, il se contente de dire que le maire peut prendre le titre de roi, puisqu'il en fait les fonctions. Maxime qui autoriserait l'usurpation de tout ministre puissant. Boniface sacre ensuite Pépin et le compare à David : flatterie qui plaît au nouveau roi et qui en impose au peuple. Enfin, tous les esprits se trouvant bien disposés, Etienne déclare ouvertement , au nom de saint Pierre , que Dieu , par une providence toute particulière, a choisi Pépin et ses fils pour gouverner les Français , et menace des censures de l'Église si l'on se départ jamais de la fidélité qui leur est due. Cette doctrine était si bien établie en 800, que le peuple crut voir Dieu donner l'empire k Charlemagne, lorsque le pape mettait une couronne sur la tète de ce prince.

En Espagne la même ignorance avait proiluit i'nsièci««iip3.

l44 HISTOIRJE

ravant, celte dc scmblablcs abus dès le commencement du

doctrine avait ^ . ., ta /»

commencé en septième sièclc. Smntila monta sur le trône en 62 1 :

Espagne , ou le f^

s^iulenf "Sr'ia OU l'appclait le père des pauvres ; on estimait son

couronne. i i • • i i ^ 1

courage , et c est lui qui acheva la conquête des pays que les Grecs avaient conservés jusqu'alors en Espagne. Cependant une conspiration lui enleva la couronne pour la mettre sur la tète d'un de ses fils nommé Sisenand ; et le quatrième concile de Tolède , tenu en 633 , le déclara déchu de sa dignité et de ses biens , lui , sa femme , ses autres enfans et son frère.

En 635, les grands et les évéques donnèrent Chintila pour successeur à Sisenand; mais il fallut plus d'un synode pour examiner cette élection et pour la confirmer.

Wamba, couronné malgré lui en 672 , soutint la réputation qu'il s'était faite et qui avait engagé les grands à lui faire violence. Mais, après un règne de huit ans, ayant été empoisonné par Ervige, et se voyant au moment de mourir, il se fit couper les cheveux*, et prit l'habit monastique selon une dévotion de ce temps-là qui subsiste encoi-e en Espagne. Il réchappa cependant, mais il ne recouvra pas la couronne , parce qu'une pareille cérémonie l'en avait rendu incapable au jugement des évéques. Il fut donc déposé, et Ervige fut reconnu pour souverain dans le douzième concile de Tolède en 681. Les évéques étaient seigneurs en Espagne comme en France, et ils y disposèrent

MODLUNC. 145

de bonne heure de la couronne, parce qu'elle devint élective : ils faisaient et défaisaient les rois, et cependant ils ne cessaient dans leurs conciles de recommander l'obéissance aux oints du Seigneur. Mais voyons comment s'est formée la puissance des papes.

Si l'on vous disait que Constantin a donné aux raiii«« <i«> papes en souveraineté la ville de Rome et toutes Jiïcie.r'"'*" les provinces de l'empire d'Occident , vous répondriez que Constantin n'a pas pu faire cette donation , et que d'ailleurs elle est démentie par toute l'histoire. Vous vous rappelleriez que jusque bien avant dans le cinquième siècle l'Occident a eu ses empereurs, et que depuis, Rome a été successivement sous la domination des Hérules , des Ostrogoths, des empereurs grecs et des rois de France. Il faut donc qu'on ait bien compté sur l'ignorance des peuples , puisqu'on, a fabriqué l'acte de cette donation , et qu'on a entrepris de le faire valoir. Tout en décèle la supposition ; mais je ne m'arrête pas sur les marques de fausseté que les critiques y découvrent.

Il n'est pas douteux que l'église de Rome n'ait été l'objet des libéralités de Constantin et de beaucoup de fidèles , et qu'elle ne se soit enrichie en peu de temps. Il est également certain que sous un prince nouvellement converti, le chef de l'Eglise triomphante devait jouir d'un grand crédit. C'est ce qui faisait dire , en 466, au consul

l46 HISTOIRE

Prétextât : Qu'on me fasse évéque de Rome , et je me ferai chrétien !

Cependant tous les empereurs n'ont pas été également favorables au saint-siége : les uns donnaient, les autres enlevaient, et le patrimoine de saint Pierre a souvent été saisi. La personne même des papes n'était pas toujours respectée : on en voit quelques-uns qui ont été exilés, et d'autres qui ont été mis en prison. Voilà comment ils ont été traités , non-seulement par les rois barbares , mais encore par les empereurs grecs.

Les princes qui les ont le plus comblés de faveurs ont été jaloux de conserver sur eux toute leur autorité. Dans la primitive Eglise, le peuple et le clergé faisaient seuls les évéques : mais les principaux sièges attirèrent l'attention du souverain , lorsque les évéques qui les occupaient commencèrent à devenir puissans. Alors le prince, qui craignit les abus du pouvoir, voulut prendre connaissance des sujets qu'on donnait pour chefs aux églises. Tantôt il les nomma lui-même ; d'autres fois il laissa subsister le droit de les élire ; mais il se réserva le droit de les rejeter s'ils ne lui convenaient pas , et il ne permit de' les ordonner qu'avec son consentement. Rome étant la première église de l'empire , fut encore plus soumise à cet égard qu'aucune autre. On ne pouvait ordonner l'évéque qu'après avoir reçu

MODKRNE. 147

ragrément du souverain. C'est ce qu'on voit sous les empereurs grecs , sous les rois goths , et sous Charlemagne. Jusqu'à ce roi de France, les papes, tantôt respectés, tantôt humiliés, et toujours sujets, n'ont joui que d'une fortune mal assurée. I.es bienfaits de ce prince ont commencé leur grandeur temporelle ; les circonstances l'ont achevée ; et si , de citoyens riches , ils sont devenus souverains , c'est tout à la fois l'effet de leurs vertus , de leurs intrigues et de l'ignorance des peuples.

Les évëques grecs ne pouvaient pas, comme EnOrj«nti. les éveques latms , s élever a la souverameté : «J<f«in»^à.v.

^ ' l-T«r qu'en Oc-

l'opinion seule y mettait obstacle. Les deux puis- "^"'' sances, à la vérité, se confondaient de part et d'autre. Mais en Orient , les peuples étaient plus disposés à regarder la puissance spirituelle comme un attribut de l'autorité impériale, parce que les empereurs ayant été pontifes , lorsqu'ils étaient païens, et ayant conservé ce titre long-temps après leur conversion , on ne s'était pas encore fait une habitude de considérer l'empire et le sacerdoce comme deux choses essentiellement différentes, ou du moins on n'était pas en état d'en marquer les limites. En Occident au contraire les peuples étaient plus disposés à regarder la puissance temporelle comme un attribut du sacerdoce, parce que, parmi les barbares de Germanie , les prêtres avaient toujours été différens

l48 HISTOIRE

des chefs qui les conduisaient , et que , tout à la fois craints et respectés , ils avaient eu beaucoup d'influence dans les affaires civiles. Voilà pourquoi d'un côté les empereurs usurpaient sur le clergé , et que de l'autre le clergé usurpait sur les rois. Les évéques grecs pouvaient s'enrichir , étendre plus ou moins leur juridiction, et concourir quelquefois , directement ou indirectement , à l'élection des empereurs. Ils pouvaient briguer la faveur du prince par des complaisances ou par des flatteries ; fermer les yeux sur ses entreprises, lorsqu'il se donnait pour juge en matière de foi; se soumettre à ses décisions , l'inviter même à porter des jugemens, et, par une sorte d'échange , lui céder le spirituel pour le temporel. Les circonstances ne leur permettaient rien de plus.

L'ambition du Mais CCS circoiistances étaient bien favorables

patriarche ^*x|, i • • i a

from^^°ù'n"*'obl ^ l ambitiou dcs éveques deConstantinople. Vous élTndissTmenr avcz VU commciit ils étendirent leur juridiction ,

de celui de Ko-

comment ils devinrent patriarches , et obtinrent enfin le second rang. La faiblesse des papes, depuis la décadence de l'empire d'Occident , semblait leur promettre d'arriver au premier. Ils y aspiraient ; mais ils ne l'ont point obtenu , quoique Zenon en 477 eût entrepris de le leur donner par une loi , dans laquelle il parle de l'église de Constantinople , comme si elle était la mère de tous les chrétiens. Charlema£[ne mit lui-même

MomnisF. 149

un terme à rambition de ces patriarches; car il ne leur était plus si facile de s'élever, depuis que la grandeur temporelle des papes s'était affer-^ mie. La faiblesse où l'empire tombera leur sera encore plus funeste, parce que les empereurs seront dans la nécessité de ménager la cour de Rome<

Comme la rivalité entre Téglise de Rome et celle de Constantinople doit enfin produire un schisme , je ne crois pas devoir passer sous silence les contestations qui se sont élevées entre ces deux sièges.

Sur la fin du sixième siècle, Jean le Jeûneur, Leturedacuéveque de Constantinople, prit le titre de pa- p"nurr.ni#td« triarche œcuménique , et s'attira de vifs repro- p"r*arcïe* "Jî

Conttantiaopit.

ches de la part des papes , et surtout de Grégoire V^ , recommandable par sa sainteté , son humilité et son zèle pour la discipline. L'empereur Maurice trouva qu'une dispute si frivole ne méritait pas de troubler le repos des deux premières églises ; mais saint Grégoire insista , croyant voir , dans ce titre fastueux, l'orgueil du précurseur même de l'Antéchrist : il invita les évéques à se joindre à lui pour la défense de l'épiscopat, et les exhorta à répandre leur sang s'il le fallait.

C'était trop se passionner pour un titre que les papes ont dans la suite souffert qu'on leur donnât, et qu'ils ont même pris d'eux-mêmes

1 5o HISTOIRE

quelquefois. Mais il croyait que le patriarche de Constantinople prétendait par-là se donner pour le seul évéque : cependant les Grecs attachaient une idée toute différente au mot d'oecuménique. Aussi ne les trouvait-il pas dans les dispositions qu'il souhaitait.

Il ne se rendit pas néanmoins : il sut si mauvais gré à Maurice de ne lui avoir pas été favorable , qu'il rendit gloire à Dieu de la révolution qui avait placé Phocas sur le trône impérial. « Que les deux se réjouissent^ écrivait-il à cet (c usurpateur; que la terre tressaille d'allégresse ; a que toute la république soit dans la joie de vos « bonnes actions ,• que les esprits accablés de vos « sujets se consolent! » Il ne trouvait point de termes capables d'exprimer la reconnaissance qu'on devait à Dieu d'avoir déchargé l'empire du joug qui Faccablait , pour en substituer un facile à porter, et d'avoir rendu à la république affligée la consolation dont elle avait besoin. Il serait à souhaiter pour l'honneur de saint Grégoire , dit M. de Burigny , qu'il eût été moins prodigue de louanges à l'égard d'un tyran qui était parvenu à l'empire par les voies les plus odieuses , et qui justifia si mal les idées trop avantageuses que ce grand pontife, d'ailleurs si judicieux, avait si légèrement conçues de lui. Voilà comment , dans ce siècle, les personnages les plus saints et les plus éclairés se passionnaient pour un mal-

entendu , et se passionnaient jusqu'à louer Dieu des bonnes actions d'un monstre , dont le moindre des crimes était d'avoir usurpé la couronne. La question sur les images, plus funeste dans ses suites, ne fut encore qu'un. mal entendu dans son origine.

C'est en Orient que les images ont commencé, . i^ coiu a«>. vers la fin du quatrième siècle , et elles devin- JX»''*"'""' rent fort communes dans le cinquième. On voulut par-là contribuer à l'instruction de ceux qui ne savaient pas lire , et les exciter à l'émulation des actions édifiantes qu'on mettait sous leurs yeux. En effet les bommes à cette vue s'accoutumèrent à témoigner , par des signes extérieurs , le respect qu'ils avaient pour les cboses représentées, et le culte des images s'établit peu à peu. Il aurait été à craindre, dans les commencemens du christianisme , que cet usage n'eût été une occasion d'idolâtrie pour les païens nouvellement convertis : mais ce danger n'était plus le même.

D'Orient ce culte passa à Rome ; mais la France, l'Allemagne et l'Angleterre ne le reçurent pas: il y avait même plusieurs églises d'Occident , où les évéques ne voulaiejit pas souffrir des images. Cette précaution était sage alors , parce qu'ils voyaient parmi les fidèles beaucoup de chrétiens qui sortaient à peine du paganisme.

A la fin du sixième siècle , l'éghse même de

Rome n'approuvait pas encore le culte des images ; car saint Grégoire loue Séréiius , évéque de Marseille, d'empêcher qu'on ne les adore, quoique , jugeant qu'elles servent à l'instruction , il le blâme de les avoir brisées.

La paix n'était point troublée par les différens usages que les églises suivaient à cet égard , lorsqu'en 726 Léon l'Isaurien entreprit d'abolir toutà-fait les images. Grégoire II en prit vivement la défense ; et les moines surtout s'élevèrent contre l'empereur , parce que les images et les miracles qu'on leur attribuait excitaient la charité des personnes dévotes envers leurs monastères.

Il n'est pas douteux que ce culte n'ait dégénéré en abus parmi les Grecs, dont l'esprit était de tout confondre à force de subtilités, et qui étaient tombés dans une grande ignorance. Mais Léori, en ordonnant de briser les images, causa des scandales, suscita des troubles, et ne remédia à rien. Cependant cette question n'était qu'une pure dispute de mots. Il suffisait de remarquer que le culte ne se rend pas à l'image mais au saint, et qu'il est tout différent de celui qui n'est dû qu'à Dieu. Mais il faut convenir qu'un mot suffit pour jeter dans l'erreur le peuple qui est peu accoutumé aux distinctions, et qui se contente ordinairement d'idées vagues; et les moines, peu éclairés eux-mêmes , avaient plus d'intérêt à profiter de la crédulité qu'à prévenir la superstition.

MODFRNE. l53

En 754, sous Constantin Copronyme, ce culte et les images même furent condamnés dans un concile tenu à Constantinople, et composé de trois cent trente-huit évêques : il fut rétabli en 787 , dans le second concile de Nicée, tenu par Tordre d*Irène. Cependant TOrient resta divisé , et la conduite peu uniforme des empereurs ralluma souvent cette dispute.

L'église de France refiisa de recevoir le concile de Nicée, et prit un milieu entre les deux opinions contraires : elle permit d'avoir des images pour l'instruction, mais elle défendit de leur rendre aucune sorte de culte. Charlemagne , qui se déclara pour ce sentiment, envoya le jugement de ses évéques au pape Adrien , et le pressa de déclarer hérétiques Constantin et Irène. Adrien tenta de rapprocher les pères de Nicée des évéques de France, pria le roi de lui permettre d'approuver ce qu'Irène et l'enipereur avaient fait pour les images, et lui promit de les déclarer hérétiques s'ils ne restituaient pas le patrimoine de saint Pierre.

Les ouvrages qu'on écrivit sur cette question sont un monument de l'ignorance du huitième siècle; et la conduite qu'on a tenue*^décèle bien des passions et bien des intérêts qui ne se concilient pas avec l'amour de la vérité : mais enfin le culte des images a été dans la suite bien expliqué, et il est reçu dans toute l'Église catholique.

Les abus que j'ai exposés seront la principale cause des révolutions dont je dois parler. Cest pourquoi j'en ai fait l'objet de ce chapitre. Vous achèverez de connaître ces temps malheureux, lorsque vous lirez le discours de l'abbé Fleury , sur l'histoire ecclésiastique, depuis l'an 600 jusqu'à l'an iioo.

Louis le Débonnaire reconnu parles seignei

Page 1